Sons inouïs : sous les eaux et dans les glaciers

Après s’être attachée à démentir l’énoncé scientifique selon lequel il n’y a pas de son dans l’espace, Syntone continue aujourd’hui sa traversée des sons inouïs en démontrant à feu le Commandant Cousteau que non, l’océan n’est pas un « monde du silence », et la banquise non plus.

Les micros les plus fréquemment connus sont des microphones faits pour capter les sons aériens, comme la parole ou les bruits ambiants, mais les sons se diffusent également dans les liquides et les solides : on fait alors appel, pour les enregistrer, à des hydrophones ou à des microphones de contact. À travers l’observation acoustique des espaces aquatiques, des sonorités jusqu’ici inaudibles apparaissent, un pan immense de communications animales, des musicalités imprévues, des logiques propres – mais aussi de nouveaux indicateurs sur la pollution sonore sous-marine ou le changement climatique. Le son est là, pour les field recordists comme pour les chercheurs, un outil environnemental, voire écologique, autant qu’esthétique.

Comme d’autres preneuses/eurs de son naturalistes, Jana Winderen se situe à la frontière entre une démarche scientifique et artistique. Selon sa propre définition, son travail consiste à « rechercher et rendre publics des sons de sources cachées, à la fois inaudibles aux oreilles humaines et provenant de lieux et de créatures difficiles d’accès ». Elle réalise ainsi des compositions électro-acoustiques à partir d’univers subaquatiques (où elle a trouvé « les types les plus bruyants de la planète », à savoir… les décapodes) et aquatiques, comme cet album thématique autour de l’évaporation :

Dans husavik harbour, iceland – june 2014, Jez riley French propose de son côté une belle alliance du son, foisonnant, et de l’image, minimaliste, pour donner à entendre l’intense société animale qui s’agite, crevettes, morues et autres espèces, dans un paysage sonore sous-marin en Islande :

Les crevettes-pistolet dans l’eau glacée de la mer de Béring, captées par Chris Watson pour Silence Radio, parlent-elles une autre langue ? À vous de dire :

Enfin, pour évoquer des projets plus spécifiquement scientifiques, on mentionnera le Lido (Listening to the Deep Ocean Environment), sur les eaux profondes océaniques partout sur le globe, ou l’institut Alfred Weneger, sur le son de l’Océan Antarctique, qui propose notamment une écoute en temps quasi réel de ce qui se passe sous la banquise. Et concernant les cétacés, Sons de mar, avec une frise chrono-sonore, ou l’Institut Monterey, avec ce jeu interactif et didactique pour prendre conscience de l’incidence des sons humains subaquatiques sur le parcours de baleines.

Passons de l’eau liquide à l’eau solide, avec la géophysicienne Erin Pettit, qui développe un inédit projet de surveillance acoustique des glaciers. Signe qu’il y a encore du travail pour donner sa place au sonore dans le milieu audiovisuel, on entend, couvrant les craquements et écoulements, une guitare très easy listening en bande son de la vidéo qui présente son projet (en anglais)1 :

Dans une démarche qu’on pourrait qualifier de philosophique, un anthropologue et un musicien expérimental, Gustavo Valdivia et Tomás Tello, sont allés enregistrer en juin 2014 le son de la fonte du Quelccaya, dans les Andes. Ils ont rapporté plusieurs séquences de ce voyage sonore initiatique, depuis la route vers le glacier jusque dans ses grottes :

L’artiste Katie Paterson, quant à elle, a longuement enregistré les glaciers islandais : un extrait de la fonte du Vatnajökull est audible sur le site de NPR, le réseau des radios non commerciales aux États-Unis. Mettant en abyme leur disparition programmée, elle a également pressé des vinyles de glace à partir du son du Langjökull, du Snæfellsjökull et du Solheimajökull : les vinyles restituaient la captation jusqu’à ce qu’ils aient complètement fondus, soit environ deux heures plus tard.

Pour des approches plus centrées sur la musicalité des sons de glace2, on pensera notamment au travail du promeneur écoutant Marc Namblard, avec le joliment nommé « Pierre-Percée, lac fendu », ou à celui d’Andreas Bick, avec cette « Dispersion dans une couche de glace » :

Pour finir, l’inouï de l’eau réside peut-être non seulement dans des paysages aquatiques inédits, mais aussi dans des sons très banals écoutés depuis un nouveau point d’ouïe, comme cette décomposition-recomposition de « L’origine du son de la pluie » par l’artiste numérique Yugo Nakamura :

Notes :

1 Est-ce moins pire que de la musique spectaculaire pour évoquer « l’importance du son pour les cétacés » comme dans cette bande-annonce de « Vacarme en haute mer », un documentaire de Sébastien Folin ? Ce n’est pas certain.
2 Voir/écouter à ce sujet la belle revue Feardrop n°17, « Arctic Antiphon – L’imaginaire musical des glaces ».

Lire les autres articles de la série « Sons inouïs » :

Image de sommaire : Jim Brekke, « ice and frozen bubbles », CC by-nc-nd

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