Sons inouïs : à l’écoute de l’espace

Il n’y a pas de son dans l’espace, ah bon ? On a coutume de dire que l’espace est vide – en fait, il ne l’est pas tout à fait, mais suffisamment pour interdire aux ondes acoustiques de s’y propager. En supposant que vous puissiez essayer, « dans l’espace, personne ne vous entend crier » (slogan du film Alien, 1979). Le cinéma a cherché à combler le vide intersidéral tout en façonnant notre imaginaire de la « conquête spatiale » et des univers extra-terrestres. Si certains films ont inventé le son dans l’espace (Star Wars), d’autres l’ont métaphoriquement raccordé à des musiques classiques (2001, l’Odyssée de l’espace). Se voulant plus réaliste, Gravity (2013) a joué sur le silence spatial comme facteur d’angoisse et de terreur : prenant le contrepied de tout film d’action, collisions et explosions y demeurent dramatiquement muettes. Du moins tant que les vibrations énergétiques n’atteignent pas la cabine pressurisée où, là, de nouveau, tout son est possible.

Dans le monde réel quoique hors du commun des mortel·le·s, la NASA, qui avait depuis longtemps mis de nombreux documents à disposition des internautes – notamment des enregistrements sonores presque tous téléchargeables et libres de droits – a récemment créé le buzz en en portant quelques-uns tout bêtement sur Soundcloud. On trouve de tout dans ce petit bazar de l’espace : du décollage de navettes au rayonnement solaire, en passant par les petites phrases historiques (« A small step for man… », « Houston, we’ve had a problem »)…

Mais c’est surtout grâce au canadien Chris Hadfield que nous connaissons mieux l’environnement sonore réel des astronautes. Son séjour dans la Station spatiale internationale en 2012-2013 a été l’occasion d’une opération de communication consistant à rendre compte de la vie quotidienne en orbite. Suivi en direct par de nombreux·ses Terrien·ne·s à travers les réseaux sociaux, Hadfield envoyait régulièrement tweets, photos et captations sonores. Loin de l’esthétique de Star Trek, ces enregistrements sont ceux de quelqu’un qui vit 24h/24 dans une armoire électrique farcie de ventilateurs en tous genres : des sons « pauvres » mais tellement inouïs en même temps !

En plus d’un enregistreur de poche, Chris Hadfield avait emporté sa guitare sèche et poussait la chansonnette de temps en temps, pour Noël ou la Saint-Patrick. À la fin de son séjour, il s’est offert (au mépris des lois sur les droits d’auteurs dans l’espace) une reprise de la mythique Space Oddity de David Bowie. En moins d’un demi-siècle, la réalité a ainsi rejoint la (science-) fiction, et la culture populaire fusionne avec l’aventure scientifique de pointe, d’une manière aussi vertigineuse que peuvent donner à penser les paroles de la chanson : le Major Tom coupe en effet toute liaison radio avec la Terre pour disparaître définitivement dans l’immensité. Si les déchets de l’espace n’ont aucune chance de devenir audibles, le dépassement humain, lui, conserve son capital émotion.

Cependant, la semaine dernière, on a entendu une comète chanter. Écoutée sur Soundcloud plus de 5 millions de fois, 67P/Tchourioumov-Guérassimenko dite « Tchouri » a captivé le web avec ses palpitations électro quasi organiques. Pour des raisons encore inconnues, la comète émet un rayonnement électromagnétique sur des fréquences de 50 à 60 milliHertz, qui ont été multipliées artificiellement par 10 000 afin d’être rendues audibles par l’oreille humaine à l’état de sons.

En effet, si les ondes acoustiques n’existent pas dans le vide intersidéral, ce n’est pas le cas des ondes électromagnétiques qui, elles, peuvent se propager en l’absence de matière et être captées par des appareils récepteurs. C’est ainsi que les satellites communiquent entre eux et avec la Terre par ondes radio – qui sont des ondes électromagnétiques, tout comme la lumière. C’est également ainsi que les radioastronomes du monde entier étudient des phénomènes lointains par l’écoute. Honor Harger, artiste et commissaire artistique, initiatrice en son temps du projet Radio Astronomy au sein du collectif r a d i o q u a l i a, explique comment nous pouvons entendre encore aujourd’hui rien moins que le rayonnement cosmique laissé par la naissance de l’Univers il y a 14 milliards d’années. Le Big Bang a-t-il été aussi sonore que son nom ? D’une certaine façon, oui, encore faudrait-il que des oreilles aient pu l’entendre.

Lire les autres articles de la série « Sons inouïs » :

3 Réactions

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *