Songes enfouis des Matins d’Ariège

Avertissement – Lectrices, lecteurs, écoutez donc Matins d’Ariège avant de lire ce qui suit : y sont décrits des secrets de fabrication que vous n’apprécierez que si vos oreilles s’en sont d’abord passées. Et si vous avez un casque à proximité, utilisez-le, afin d’entendre le son dans toute sa spatialité et sa matérialité.

D’emblée, Matins d’Ariège nous fait basculer dans un autre corps. Nous devenons une maison dont quelqu’un ferme, l’un après l’autre, les lourds volets, pendant que dehors la bourrasque fait rage. À moins que nous ne soyons ce quelqu’un – l’auteur ? – ou bien un fantôme distinct, entré par effraction via une brèche sonore. Peu importe. Soudain nous respirons au rythme de ces ouvertures et fermetures au vent. De nos oreilles il est à peine question. Nous sommes engouffré⋅e⋅s dans la matière, le métal tambouriné par la tempête, les bois qui grincent, qui glissent, les blocs d’air qui foncent, inlassables, les protections où l’on s’emmitoufle. Puis un volet s’ouvre sur l’accalmie et les textures fines, bruissantes, du matin. Vous voulez du paysage sonore rural, nous dit Stéphane Marin, en voilà un peu. Mais juste le temps de récupérer votre souffle et de vous préparer aux averses qui arrivent – ou plutôt, à tout ce qui se passe à l’intérieur de ces différentes averses. Est-on dans du field recording ou dans un rêve, dans le village de Fabas ou dans une fiction ? Tout cela en même temps. Chaque objet, chaque geste, chaque élément de l’atmosphère, chargé d’une longue histoire humaine, est un point de départ vers l’imaginaire.

Matins d’Ariège est la dernière parution du netlabel1 italien Galaverna, dont « l’objet principal est d’introduire le concept de décroissance dans le milieu de la musique ». Une seule parution par saison, en haute qualité numérique, qui donne longtemps à écouter et à songer. Stéphane Marin, qui définit sa démarche comme « artistique, écologique et spirituelle »2, était tout indiqué pour livrer celle de l’été 2015. Par ailleurs fondateur de la compagnie Espaces sonores, spécialisée dans les « créations sonores contextuelles », il propose ici « une intime auscultation élémentaire d’un ancien lieu de vie ». Les prises de son binaurales, par hydrophones et micros contact font partie de ses outils pour réaliser ce portrait narratif d’un hameau qui chamboule les frontières du field recording. Sept pistes au rythme et à la temporalité propres (de vingt-huit secondes à plus de quinze minutes), employant des techniques distinctes (« des prises de son brutes ou recomposées »), et qui se font écho de multiples manières.

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Stéphane Marin, « Averses », Creative Commons by-nc-nd

Mais revenons aux averses. Trois, nous dit le titre de la piste, comme dans un traité de typologie pluviale. Et elles sont en effet l’occasion d’expérimentations scientifiques et musicales. L’approche, attentive aux tonalités diverses de la pluie selon sa dynamique du moment et selon les matériaux qu’elle rencontre, fait songer notamment au travail de Luis Antero autour des rivières et ruisseaux3. Un micro binaural sur la tête du compositeur, deux hydrophones posés sur différentes lattes d’une chaise en bois, le tout relié à une petite console de terrain qui a permis de mixer leurs amplitudes respectives en direct4. Il nous semble entendre simultanément chaque goutte distincte et l’averse dans son ensemble – avec l’impression d’entrer ainsi dans les entrailles des éléments, dans leur mécanique secrète. Ici la pluie, avant, l’air, ensuite la terre et le feu. Les gestes les plus simples deviennent des évènements gigantesques dans cette cosmogonie du quotidien : une bâche tendue dont on vide l’eau et c’est tout l’espace sonore qui se recompose. Stéphane Marin est à l’affût de ce qu’il nomme « la poétique de la banalité ».

Matins d’Ariège tisse des mystères et des évidences – le moindre son plein à craquer de toutes ses significations possibles et des mille narrations, acoustiques, géologiques, animales, émotionnelles, sacrées, qui le lient aux autres sons. Charge à celle ou celui qui écoute d’inventer le rituel où ils prennent place. C’est cette dimension mythologique sous-jacente, jamais explicite, qui distingue par exemple « Dégel », où l’on entend le travail de la glace au printemps, des compositions sur le même thème d’Andreas Bick ou Marc Namblard : la couche gelée dit autre chose que sa musicalité ou sa dynamique, mais elle nous laisse libres de deviner ou d’inventer cette autre chose. La densité et la matérialité de Matins d’Ariège sont une affaire de micros, mais tout autant, sinon davantage, de symbolique. « L’inquiet » est particulièrement représentatif à cet égard : au cœur de la composition, la piste introduit un affect explicitement nommé, mais reste mystérieuse tant dans sa fabrication que dans l’interprétation à y apporter. La captation est l’une des plus retravaillées en studio : c’est le son, filtré et spatialisé, d’un lapin préoccupé par la présence d’un micro stéréo devant son clapier. Mais de savoir cela n’arrête en rien le questionnement produit par l’écoute. Est-ce une rime acoustique avec la glace du dégel ? Est-ce un moment du récit que l’on n’aurait pas encore saisi ? Plus l’on écoute et moins l’on sait, car c’est à nous de construire et déconstruire sans cesse ce récit.

L’écoute se modifie au fil du temps : on réentend et on interprète différemment la piste précédente en fonction de celle qui se déroule. Les motifs reviennent, se font écho, se transforment mutuellement. Les craquèlements du feu résonnent comme des gouttes d’eau. Et puis tout à coup, le silence. De cela non plus on n’est pas sûr⋅e d’abord : peut-être le feu chuchote-t-il ? Peut-être n’écoute-t-on pas encore assez ? Peut-être faut-il plonger plus loin dans le son pour entendre ? Mais le lieu depuis lequel on écoute resurgit, et nous semble masquer ce qui se passe de l’autre côté du casque. Le silence fait pleinement partie de la composition, il s’y insère comme une épreuve initiatique, une ultime façon d’engager l’autre dans l’écoute. Et « celles et ceux qui savent aller au bout du silence », dit Stéphane Marin, qui savent « laisser courir la bande », tomberont sur son « invitée d’honneur, le symbole de la décroissance » : une limace occupée à franchir un micro contact.

Notes :

1 Un netlabel est un label qui publie ses albums sous forme numérique sur le web, généralement sous licence libre.
2 Cette citation et celles qui suivent dans ce paragraphe sont tirées de la note de présentation de « Matins d’Ariège ».
3 Lequel a par ailleurs sorti une « Terra d’água » chez Galaverna.
4 Entretien avec Stéphane Marin le 3 septembre 2015. Les citations et précisions sur la fabrication dans la suite de la chronique sont également issues de cet échange.

 

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