Radios de première nécessité

Dans Making Waves, diffusé dans Sur les docks (France Culture) en ces mois de janvier et février, Alexandre Plank propose une série de quatre documentaires sur des radios indépendantes en Afrique et en Amérique. Il peint ainsi le tableau social et politique de quatre pays à travers leurs dissidences médiatiques – et dresse le portrait de la radio comme outil fondamental pour fabriquer de la critique et du collectif.

Quatre pays visités, donc, pour aller à la rencontre d’une dizaine de stations et de collectifs activistes des médias avec qui le producteur était en communication depuis plusieurs années – et à l’arrivée, quatre paysages très différents : « Démunies ou parrainées par des ONG, isolées ou structurées en réseaux associatifs, produites par deux ou par trente personnes, ces radios, nombreuses et dissemblables, m’intéressent pour une chose qu’elles ont en commun : en refusant de se taire, chacune à sa façon témoigne de la capacité qu’a l’être humain de s’extraire, par la parole et la mise en commun d’un espoir, des plus étroits goulots d’étranglement et des situations sociales, économiques ou sanitaires les plus précaires1. » Un voyage pour retrouver la radio dans son dénuement le plus complet, lorsqu’elle est une nécessité vitale, lorsque celles et ceux qui la font prennent des risques pour cela, lorsqu’elle permet de faire respirer des communautés, des cultures, des idées sinon vouées à l’asphyxie. Un voyage où les menaces pesant sur la liberté d’expression sont autant physiques que judiciaires, et donnent la mesure du quotidien des productrices et producteurs sur place : « Au Mexique, nous avons plusieurs fois été conduits dans des studios clandestins, en passant de mains en mains et de voiture en voiture, afin de ne pouvoir révéler où ces stations se trouvent. Et nous ne passions pas plus de deux jours dans chacune des radios. Pour notre sécurité, parce que les risques de kidnapping sont élevés, mais aussi pour la leur, pour éviter des représailles2. »

rick, « boombox », Creative Commons by

République Centrafricaine

Première destination : la Centrafrique, avec la radio communautaire Ndeke Luka (« l’oiseau de bon augure »), qui depuis 2000 s’efforce de retisser les liens dans un pays éreinté par des régimes autoritaires et déchiré par de multiples guerres civiles. Soutenue par la fondation suisse Hirondelle, qui développe des radios indépendantes dans des zones de guerre, Radio Ndeke Luka se veut l’antithèse de Radio Mille Collines, qui en 1993-1994 au Rwanda avait joué un rôle central dans le génocide des Tutsi. « Je voulais faire ce métier pour prendre les pleurs des Centrafricains », dit le journaliste Samuel Bogoto. Contrairement à Radio Centrafrique, la radio d’État centrée sur l’agenda des autorités, Ndeke Luka veut se placer au plus près du quotidien des Centrafricain·e·s et donner voix à leurs préoccupations – au point de faire dire à Jean-Claude Alisilas, rédacteur en chef : « La radio ce n’est plus uniquement le personnel de la radio, c’est le personnel et les auditeurs. » Et la directrice de l’antenne, Sylvie Panika, d’ajouter : « Vous savez, pour faire de la radio, surtout pour faire la grille des programmes d’une radio, il ne suffit pas de se mettre derrière son petit bureau et d’imaginer les choses. (…) C’est mieux de consulter les gens, c’est ce que nous avons fait. » Régulièrement menacée par l’État et les milices, dont elle dénonce les exactions, Ndeke Luka se veut une passerelle entre les diverses confessions, opinions et générations – comme une amorce de société démocratique en actes.

Making Waves : République Centrafricaine
d’Alexandre Plank, Sur les docks, France Culture, 2016.


Fondation Hirondelle, « Radio Ndeke Luka : Les ondes de la paix », 2009.

Making Waves : Mexique
d’Alexandre Plank, Sur les docks, France Culture, 2016.


Collectivo KoLibrI, « ¡Viva Totopo! », extrait du documentaire Somos Viento, 2013.

Mexique

Situation politique très distincte mais menaces tout aussi concrètes au Mexique, où Alexandre Plank a travaillé conjointement avec Laure Egoroff, connaisseuse du pays. Ici, la radio se fait souvent clandestine, condition première de son existence et, parfois aussi de la survie de ses animatrices/teurs. Cette fois, pas de recherche d’un consensus citoyen, mais au contraire une conflictualité revendiquée : « Dans les médias mercantiles, comme nous les appellons, comme les appellent aussi les zapatistes, c’est la question électorale qui domine l’information et qui marque la cadence. Or nous pensons que la cadence, ce sont les mouvements sociaux qui doivent la donner. Donc ce n’est pas tant que la radio ait des thèmes spécifiques, mais elle règle son pas sur les mouvements sociaux. », dit un membre de la radio autogérée Ké Huelga, née d’une grève étudiante en 1999. À Regeneración Radio, même volonté de se placer tout en bas, là où le peuple agit : « On veut nous faire croire que la démocratie c’est seulement voter tous les six ans, que faire de la politique c’est voter et rien d’autre, alors qu’on a pu voir grâce au processus d’autonomie qui heureusement existe au Mexique, que la politique peut être bien d’autres choses. » – et la radio de lancer en 2012 une campagne « Ne te contente pas de ne pas voter, engage-toi ». Le mouvement zapatiste, partant du constat que financement par la publicité et journalisme d’investigation sont antinomiques, encourage également le développement de médias libres, à l’instar de Radio Zapatista. Les 600 ou 700 radios communautaires émettant dans le pays sont criminalisées, le régime n’en autorisant officiellement que deux ou trois par région – et la répression prend la forme de saccages de studios, de lourdes peines d’emprisonnement (douze ans pour un animateur), voire d’assassinats. Les villageois·e·s d’Amilcingo se retrouvent ainsi tous les jours devant la radio communautaire Amilzinko, non seulement pour profiter collectivement de la musique diffusée, mais aussi pour se tenir prêt·e·s à défendre la station : « Le village fait partie de la radio et la radio fait partie du village », dit un habitant. Radio Totopo, quant à elle, permet au quotidien de donner voix à la culture zapothèque, et a joué un rôle central pour faire reculer un projet éolien industriel dans l’état de Oaxaca. Les radios sont ici des outils de réappropriation et d’autonomie, où information et mobilisation vont toujours de paire.

Afrique du Sud

La série documentaire ne s’arrête pas aux pays notoirement déchirés par des conflits armés ou par une répression violente, mais poursuit très justement son périple dans des démocraties censément pacifiées, où faire de la radio libre implique néanmoins d’âpres combats. En Afrique du Sud, le producteur retrace l’histoire de Bush Radio, depuis son existence pirate sous l’apartheid jusqu’à sa mission actuelle de formation et de tremplin. En 1989, l’état d’urgence en vigueur dans le pays interdit tous les médias non officiels. La radio d’État prend soin de mettre en place une station par langue, afin de mieux contrôler le discours et diviser la nation. Bush Radio, elle, utilise son multilinguisme comme moyen de dialogue et d’échange. Elle envoie des journalistes jusqu’au Zimbabwe pour enregistrer sur des cassettes les paroles des opposant·e·s à l’apartheid. Les émissions sont ensuite émises clandestinement : « Il faut bien comprendre les conditions dans lesquelles nous travaillions. À cause de l’état d’urgence, les gens avaient recours à des moyens parallèles pour faire circuler l’info. On ne pouvait rien faire passer dans les journaux ou autres, parce que ça aurait été censuré. Le moyen le plus efficace à l’époque, c’était le bouche à oreilles : on téléphonait à une personne, qui à son tour appelait dix autres personnes et ainsi de suite. », rappelle Brenda Leonard, la directrice. La lutte pour la légalisation de l’antenne ne se dissocie pas de celle pour la libération de tout le secteur audiovisuel. Bush Radio, aujourd’hui autorisée et se définissant dans son slogan comme « la mère de toutes les radios communautaires », se donne le rôle d’affronter la violence qui continue à traverser la société sudafricaine, en luttant contre le sexisme, le racisme et les inégalités sociales. Et se voit comme une « école maternelle », formant des enfants et des jeunes afin qu’ils aillent ensuite utiliser leur savoir sur des antennes plus influentes. Les entretiens, comme dans toute la série documentaire, sont émaillés de nombreuses archives, dont la portée politique est malheureusement parfois désamorcée par l’absence de traduction.

Making Waves : Afrique du Sud
d’Alexandre Plank, Sur les docks, France Culture, 2016.


Radio 4 Development, « Sth. Africa: Bush Radio, Cape Town », 2010.

Making Waves : États-Unis
d’Alexandre Plank, Sur les docks, France Culture, 2016.


Un extrait de ce même épisode de Making Waves : comment sonne une bande FM libérée, selon le lobby des grands groupes étatsuniens.

États-Unis

Aux États-Unis, contrairement aux attentes, l’exercice de la libre expression sur les ondes s’avère plus difficile. Avec 90 % des chaînes de télévisions, des stations de radio et de la presse aux mains des conglomérats, le pluralisme est un vain mot : « Les ondes, lorsqu’elles sont privatisées, deviennent des robinets à infotainment, occupées à 85 % par des hommes blancs et à 88 % par des Républicains. », signale Alexandre Plank. En cause : une politique délibérée de casse du service public et des médias indépendants, mise en œuvre par le Federal Communications Act signé par William Clinton en 1996 – sorte de cerise sur le gâteau lucratif qu’était déjà le secteur médiatique du pays : « Depuis environ un siècle, le journalisme n’est qu’un support publicitaire. Il y a eu comme une anomalie historique : pour vendre des voitures et faire de la publicité pour des taies d’oreillers, la meilleure chose à faire c’était de devenir propriétaire d’un journal pour faire passer l’info. », résume Craig Aaron, directeur de Freepress, une organisation luttant pour l’indépendance des médias. Rappelant le Radio Act de 1927, qui avait classé les ondes radio comme ressource naturelle, au même titre que l’eau ou l’air, des centaines de radios pirates se créent à la fin des années 1990, et le Prometheus Radio Project voit le jour en 1998. Ce dernier travaille à libérer les ondes à la fois par un activisme de terrain (des chantiers d’un weekend pour monter des radios locales comme Radio Free Nashville) et par des actions judiciaires d’autant plus lourdes que la National Association of Broadcasters est sans scrupule dans sa défense d’une FM tenue par les grands groupes. « Ils ont fait des déclarations totalement ridicules, soit disant fondées sur des rapports scientifiques, à savoir que si la petite centaine de radios qui avaient déjà été créées continuaient d’émettre, les avions tomberaient du ciel. Et ils ont déclaré tout ça sous serment ! », précise Anthony Mazza, membre fondateur du Prometheus Radio Project. La bataille de longue haleine en faveur de la « low power FM » (des stations non publicitaires émettant sur un rayon de 3 à 5 km) a permis l’inauguration de plusieurs centaines de radios locales indépendantes en 2015. Mais les candidatures étant de nouveau closes, le combat se poursuit. À l’opposé de cette multitude de prises de parole de non spécialistes, le documentaire se termine par un zoom sur un autre contre-pouvoir médiatique, celui-là centralisé et professionnalisé : l’émission Democracy Now!, fondée par la reporter Amy Goodman en 1996 sur la station non-commerciale newyorkaise WBAI-FM. Aujourd’hui rediffusée sur 1300 antennes, elle s’appuie sur un journalisme d’investigation pour proposer une heure quotidienne d’informations citoyennes, mettant l’accent sur les mouvements sociaux et une approche critique de la politique états-unienne.

Quoiqu’on puisse trouver, en creux, de multiples échos à la situation médiatique en Europe, on regrettera qu’un cinquième volet n’ait pas abordé les contestations géographiquement et politiquement plus proches, comme si la dissidence radiophonique relevait forcément du lointain. Le mouvement des radios libres en France est pourtant bien vivant et toujours porteur d’une parole très différente de celle des grands médias, comme en témoignent des projets tels que Sons en luttes (site d’échange de reportages sur les mouvements sociaux entre radios associatives non commerciales), les Radiorageuses (portail d’émissions féministes) ou les Rencontres radiophoniques, leurs débats de critique des médias et leurs échanges de savoirs. Ici aussi, dans un paysage médiatique marqué par une forte concentration et dans un contexte social et politique pour le moins sombre, la radio est un outil de lutte.

En guise de conclusion, ce manifeste d’une communauté tzeltal diffusé dans l’épisode sur le Mexique : « Même si l’on sait comment fonctionne la radio, il est toujours surprenant de voir des mots et des idées s’envoler des micros jusqu’aux oreilles de milliers de personnes. Mais il y a une chose, peut-être, que vous ne savez pas : si une partie du signal que nous émettons, une partie des mots que nous envoyons dans les airs, franchit les montagnes et arrive jusqu’aux récepteurs, une petite partie s’échappe dans le ciel et continue à voler pour toujours. Aujourd’hui, nous transmettons sur les ondes radio la parole pleine de sagesse de nos peuples mayas, et lorsque les années auront passé, des milliers et des millions, quand la terre aura changé et que l’humanité ne sera plus, quand le soleil se sera éteint, ce signal, la sagesse de notre peuple, continuera à voyager dans l’univers, en espérant que quelqu’un la reçoive. Par les ondes, nous avons écrit dans l’univers la sagesse de notre peuple. »

  • Making Waves, série documentaire en quatre parties d’Alexandre Plank, mixage Bastien Varigault, Sur les docks, France Culture, 2016. Avec le soutien de la Scam (bourse Brouillon d’un rêve) et de la Villa Médicis à Rome.

Notes :

1 Alexandre Plank, présentation de Making Waves, 22 décembre 2015.
2 Carole Lefrancois, « Sur France Culture : “Making waves”, ou quand la radio devient une arme sociale », Télérama, 4 février 2016.

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