Olivier Cadiot, l’écrivain audio-sensible

Dans Providence, un homme vit dans une bulle de son. L’auteur Olivier Cadiot et le metteur en scène Ludovic Lagarde tirent les ficelles et déclenchent les bandes magnétiques, relayés par L’Atelier fiction de France Culture.

Olivier Cadiot : nom d’une entreprise de travaux publics spécialisée dans la rénovation (de la langue) et le ravalement (du roman). Fournisseur d’un vaste chantier stylistique visant à saper les fondations de la littérature avec élégance. De Futur, ancien, fugitif (1993) à Histoire de la littérature récente (2017), chaque texte d’Oliver Cadiot est attendu comme on part visiter une maison d’architecte : un accès de modernité, aussitôt questionnée, raillée, promue, mais toujours motrice. L’ami du musicien Rodolphe Burger est avant tout le producteur d’une sensibilité nouvelle : on ne perçoit plus le réel comme avant quand on lit du Cadiot. On lit plus vite, son écriture du mouvement accélérant tous les rythmes. Le regard part en oblique, tant son incroyable sens du détail fait saillir des visions décalées et ultra-nettes, grossies au microscope d’une conscience fureteuse. La pensée, elle, a été contaminée par les raccourcis, les références arty, les comparaisons sidérantes. On n’entend pas non plus tout à fait pareil, suivant le degré d’altération que le son, un enjeu d’intensité variable suivant les livres, a subi en passant par son prisme. Son univers est saturé d’images mentales d’une redoutable acuité et d’échos distordus du monde : du pain béni pour un metteur en scène aussi réactif que Ludovic Lagarde, qui a donné corps à huit de ses textes.

Métamorphoses

Dans Providence (2015), justement, le sonore est une source d’obsessions, voire d’angoisses. En 2015, Lagarde adapte le roman pour le théâtre, contribuant à faire du son autant un élément du décor qu’un vecteur dramatique : tout le long de la pièce, un flux discontinu accompagne ou impulse la parole. La captation réalisée en 2017 par France Culture, remixée en binaural pour une écoute plus immersive, accentue bien entendu l’évidence de son rôle. Pour Providence, donc, la station publique monte le son. On ne voit plus l’excellent acteur Laurent Poitrenaux ni la scène où il émarge, seuls la voix et les bruits qui l’environnent attestent de leur présence. Dans sa version de cinquante-huit minutes diffusée le 28 novembre 2017, France Culture a raccourci la pièce, rendant moins lisible, par contrainte, le projet littéraire initial d’Oliver Cadiot de faire coexister par la voix-projecteur de son conteur quatre récits en un seul : un personnage de fiction abandonné par l’auteur ; un jeune homme se transformant d’un coup en vieille dame ; une jeune artiste perdant ses illusions en rencontrant des sœurs mécènes ultra snobs ; la tentative d’un vieil homme censée prouver, grâce à une conférence, qu’il a encore toute sa tête.

Dessin : Bertrand Panier

Noblesse surannée

Ce que l’on entend surtout dans cette version radio, c’est le soliloque dépressif d’un homme solitaire dans une maison vide, près d’un lac. Il est au bord de la déroute (« Il suffit d’un ou deux échecs pour inverser la courbe ») et cultive le champ de son désespoir en semant spéculations drolatiques, axiomes bancals et gloses existentielles. Légèrement blasée, la voix de Laurent Poitrenaux flotte dans le vide et se déplace d’un plan à l’autre, laissant de la place à une écoute aiguisée : chaque bruit, chaque note, fera l’effet d’un événement – un peu de compagnie. L’homme en question est le détenteur incongru d’une antiquité technologique : deux énormes magnétophones Revox à bande magnétique qui bornent son espace (mental). Les enceintes l’enceignent, son salon devient un lieu gigogne. « Quadriphonie ? Vous me dites “On n’a que deux oreilles” ? Je réponds que ce matériel est l’ancêtre du Dolby et du Surround et qu’il faut prendre en compte toutes les places que parcourt une paire d’oreilles dans l’espace X », commente-t-il. Ironiquement, ces machines d’une noblesse surannée ne lui servent à ne presque rien écouter, puisqu’il affirme ne posséder que deux disques – en fait deux bandes qu’il enclenche (bruits délicieux de la manette actionnée et du mécanisme qui ronronne) : un Robert Ashley et une symphonie de Schubert. Voix miniatures répétitives grignotant l’ouïe et profondeur des hautbois à la gravité majestueuse déclenchées en simultané ou à contretemps. Une des clés de la pièce se situe ici, dans cette dualité entre les styles, les époques, les tonalités, entre l’aigu et le grave, le fluide et le heurté, l’inspiration et la répétition. Pensées instables en mouvement perpétuel, associations contre-nature (comme souvent chez Cadiot), mais d’où émerge une certaine beauté minimale (Schubert/Ashley, ça marche). De façon assez habile de la part des auteur/metteur en scène, l’affirmation initiale « juste deux disques » se révélera un leurre. L’homme mixera aussi bien du Donizetti que du heavy metal (un opéra rock fabriqué à la maison ?) ou du Morton Feldman. Comme un glissement progressif, pourtant, le surgissement du son va devenir purement imaginaire. Des bribes de création sonore vont advenir et l’on comprend peu à peu être entré·e en connexion directe avec la psyché du narrateur : des battements sourds, des bruits de tubulures douces pouvant évoquer le tintement des verres dans un café, des feulements électroniques, des remugles de dialogue cafardeux ou des brouillements vocaux lors de dîners, annoncent ou s’entremêlent aux moments de haute intensité du monologue. Des voix traumatisantes dans le passé remontent à la surface, sont rembobinées ou imitées – dont le gémissement continu de John Cage lors d’une performance, qui avec le recul, paraît grotesque. Ni simplement illustratives ni vraiment redondantes avec la parole, ces « apparitions » se perçoivent comme la résonance des souvenirs du narrateur. La trace du passage de fantômes mémoriels, filtrée par le tamis du temps.

Hyper-audition

Au-delà de ce tissage assez léger et subtil (façonné avec l’IRCAM, comme pour Un mage en été, en 2010, des mêmes Cadiot/Lagarde), l’autre plaisir de Providence réside dans les références à la chose sonore qui émaillent le texte. L’acteur Laurent Poitrenaux (et, de fait chacune de ses incarnations) s’y révèle audio-sensible, attentif à ce qui tinte, vibre ou bruisse. Son écoute – ou son désir d’écoute – semble souvent liée à son humeur saumâtre : il regrette ce qui n’est pas ou n’est plus, et en appelle à une dimension sensorielle supérieure. Il se désole ainsi que la musique savante ne soit pas « capable de refléter nos passions » pour « s’occuper de nous et qui en saurait long sur nos modes d’existence ». L’un ou l’autre des caractères qu’il joue à tour de rôle rêve d’hyper-audition (« Mettez-moi dans une boîte, faites-moi entendre le bruit des martinets qui foncent sur des insectes à un millimètre des façades. ») mais se révèle doté d’une sensibilité enviable (« Le petit espace prévu entre les deux rails pour accueillir la dilatation du métal l’été faisait un tic-tic-tic comme un friselis de caisses claires »). Faisant montre de velléités de démiurge – de créateur sonore ? – (« On peut aujourd’hui augmenter le son de n’importe quoi, le crépitement d’une éponge passée sur une table, un tremblement de jambes un raclement de chaises (…) on obtiendrait une énorme symphonie »), il finit pourtant par reculer, effrayé par les mauvaises ondes renvoyées par les convives d’un dîner. Le faisceau des voix comme une menace, le bruit comme repoussoir (« Assez vite, on ne sait pas qui parle – on dirait une langue inconnue, un concours de souffles (…) Comme si on leur avait fixé un pavillon sur la bouche pour augmenter leurs cris »). Quelques exemples de la fibre audio d’une écriture qui souvent joue sur les variations de cadences, orchestre des accidents (lexicaux) et n’hésite pas à traduire en onomatopées ou interjections les chocs générés par cette langue hyper-active – encore que, de ce strict point de vue, Providence soit plus apaisé que Fairy Queen, Un mage en été, ou Retour définitif et durable de l’être aimé.

On dira donc d’Olivier Cadiot qu’il donne son nom à une littérature de l’impact – comment le réel nous percute et quelles stratégies (stylistiques, poétiques, métaphysiques) nous déployons pour l’amortir. Avec ce roman, cette adaptation pour le théâtre et sa version radio, le son, cette force agissante (déclencheur de pensée, stimulant sensoriel, puissance d’évocation) et ses faces sombres (intrusif, facteur de discorde ou brouillant l’intelligible) ont trouvé leurs hommes providentiels.

Providence d’Olivier Cadiot. Mise en scène : Ludovic Lagarde. Réalisation : Sophie-Aude Picon. En écoute sur le site de France Culture.

BONUS : Suite à la parution de cet article dans la revue de l’Écoute, la librairie L’Atelier à Paris, fidèle compagnonne de route d’Olivier Cadiot, a invité notre collaborateur Pascal Mouneyres à le rencontrer en public. C’était le 15 juin 2018, à l’occasion d’une des vingt-cinq soirées de l’Atelier pour célébrer leurs vingt-cinq ans. Écoutez l’enregistrement de cette rencontre :

Cet article est paru dans la revue de l’Écoute n°13 (printemps 2018). Abonnez-vous par ici pour recevoir nos articles en primeur !

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