Les Histoires du Pince Oreille : « initier les enfants au pouvoir de l’oreille »

Un créneau hebdomadaire d’une demi-heure, cela pourrait sembler peu, mais l’on s’en souvient comme d’un moment précieux. C’était le temps d’antenne que France Culture accordait à son émission de fictions pour les enfants entre 1992 et 2000, le samedi à 8h30 d’abord, à 14h plus tard. Précieux, parce qu’aujourd’hui cette simple demi-heure a disparu1. Précieux, parce que ce fut une période rare de création littéraire et radiophonique – pour les enfants, et pour tout le monde. Récit à trois voix des Histoires du Pince Oreille : celle de Nelly Le Normand, leur fondatrice et productrice, celle de Marguerite Gateau, qui les a régulièrement réalisées, et celle de Françoise Gerbaulet, qui a écrit plusieurs fictions pour l’émission.

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Jürgen Howaldt, « Theater Figuren Museum », Creative Commons by-sa

Avant le Pince Oreille

Les trois femmes, qui ont toutes participé aux débuts des Histoires du Pince Oreille, arrivent chacune avec une expérience propre de la création pour les enfants. Marguerite Gateau est à l’époque chargée de mettre en ondes2, sans grand enthousiasme, l’émission que le Pince Oreille remplacera : Premières lectures, genre classique des programmes jeunesse où des célébrités lisent et commentent l’histoire préférée de leurs jeunes années. « Mais un adulte qui parle de son enfance, ce n’est pas pour les enfants. », résume la réalisatrice, qui tenait, là comme ensuite, à « ne pas travailler différemment pour les enfants ».

Nelly Le Normand, bientôt sollicitée par le conseiller fictions de France Culture, Alain Trutat, pour imaginer une nouvelle émission sur ce créneau, travaille alors depuis quinze ans à la Direction du théâtre et des spectacles au ministère de la Culture : « C’est là qu’il me fut donné de commencer à m’intéresser au théâtre pour la jeunesse. La Commission [statuant sur les aides à la création dramatique] fut à un moment présidée par Rose-Marie Moudoues, directrice de l’Association théâtre enfance jeunesse, et nous avons alors décidé de traiter pareillement les pièces pour adultes et celles pour enfants, sans distinction de catégorie. »

Une approche partagée par Françoise Gerbaulet : « Quand j’ai commencé, j’étais proche des gens qui ont fondé le théâtre jeune public, comme Catherine Dasté. Ils disaient que la seule spécificité était que ça ne pouvait pas durer plus d’une heure. » Et de se rappeler son expérience lorsqu’un de ses spectacles de haïkus à l’intention des bébés, Passe sans bruit, avait été sélectionné par un festival européen de théâtre pour les très jeunes enfants : « J’ai découvert avec stupeur que mon spectacle était le seul qui contenait du texte. Certains jeunes artistes s’accroupissaient pour faire le canard ou bien donnaient des bonbons aux bébés, j’étais consternée. » Elle ajoute :

La gravité des petits m’a toujours impressionnée : lorsque vous arrivez dans une crèche, les bébés vous regardent très sérieusement. On est loin de la représentation que les adultes ont généralement d’eux.

Nul rapetissement dans le fait de s’adresser aux enfants, mais, au contraire, une exigence plus grande d’ouverture : « N’étant pas une spécialiste des œuvres destinées à la jeunesse, bien que très attentive à cet univers depuis longtemps », se souvient Nelly Le Normand, « il m’a fallu procéder comme les enfants : découvrir, rechercher, apprendre et réfléchir, afin de mettre en place des programmes différents, originaux, ludiques, susceptibles d’attirer toutes les oreilles, sans classement d’âge. » Et Françoise Gerbaulet de conclure : « Si je vois une spécificité, néanmoins, c’est le désir de l’auteur : nous avons envie de nous adresser à ce public-là ou à l’enfance qui est en nous. Et nous avons envie de défendre le droit des enfants d’avoir un théâtre rien que pour eux. »

Extrait de « Courts poèmes pour petites personnes », un livre CD de la Compagnie Point du Jour. Textes de Françoise Gerbaulet dits par Nicole Rechain, musique de Rémi Jabveneau, prise de son et mixage Lucien Bertolina.

Au cœur du Pince Oreille

Indicatif des Histoires du Pince Oreille, composé par Denis Levaillant et enregistré par Madeleine Sola.

En 1992, Nelly Le Normand devient donc conseillère littéraire de France Culture et se trouve notamment chargée de produire Les Histoires du Pince Oreille : « Mon premier souci : clairement identifier l’émission, lui attribuer un nom et un indicatif » – ce dernier, une ritournelle toute en délicatesse, est commandé au compositeur Denis Levaillant, avec la voix doucement rieuse de Jane Birkin. En 1994, après moultes négociations, le créneau se voit doté des mêmes moyens techniques qu’une fiction pour adultes : « Moment important s’il en est : choix de programmes plus vaste, création de fictions élaborées (avec bruitages, décors sonores riches, musiques, montage et mixage sophistiqués), et, enfin, possibilité de passer commande d’écriture à des auteurs et écrivains actuels – ce qui me semblait de première importance. »

L’émission se décline en trois formules : des séries thématiques durant trois à cinq semaines, par exemple autour des sorcières ou des chats ; des séries ou feuilletons commandés à des auteur·e·s contemporain·e·s venant pour beaucoup du théâtre et sans nécessaire expérience de l’écriture radiophonique ou pour les enfants, notamment Françoise Gerbaulet, Martin Provost, Jean-Gabriel Nordmann, Denise Bonal, Liliane Atlan ou Fabrice Melquiot ; et des séries autour de grands classiques de la littérature jeunesse, comme Fifi Brindacier ou Les Aventures d’Huckleberry Finn. Un seul genre est rapidement laissé de côté, précise Marguerite Gateau : « Quand nous avons tenté de faire du conte, l’expérience a été si désastreuse que j’ai mis les bandes à la poubelle. Le conteur a besoin d’une intimité physique quand il raconte, ce n’est pas de la radio. » Pour le reste, elle évoque l’expérience heureuse qu’a représenté la réalisation des diverses émissions :

 Nous avons tous pris beaucoup de plaisir à faire Les Histoires du Pince Oreille parce que nous avions une grande liberté, beaucoup plus que sur les textes pour adultes. Il faut dire aussi que c’était avant Harry Potter. Nous étions libres d’expérimenter, de chercher. Au début il y avait peu de réalisateurs qui travaillaient sur l’émission, mais très vite, tout le monde a voulu le faire.

Françoise Gerbaulet surenchérit : « Le bonheur suprême a été l’enregistrement de La jardinière de légumes. Il y avait une atmosphère de création collective. »  L’enfance est là un aiguillon splendide pour ciseler de nouvelles formes. Pour l’auteure : « L’expérience radiophonique m’a amenée à une conception beaucoup plus musicale de mon écriture. Elle m’a autorisée à laisser venir chaque personnage avec son rythme propre, même si c’est en alexandrins ! Je n’ai jamais d’idée préconçue de la mise en ondes. Mais il m’arrive de ménager des “trous” dans le texte, pour laisser place au son, comme des trous d’air. C’est un grand plaisir de savoir que l’écriture sonore va prolonger l’écriture des mots. » Comme pour la réalisatrice : « Les enfants sont très attentifs aux détails et c’était agréable de travailler les choses dans cette perspective. »

Le Pince Oreille se fait un nom

Parmi les grandes réalisations du Pince Oreille, on citera par exemple les Chantefables et Chantefleurs de Robert Desnos, quatre-vingt petits bijoux poétiques, radiophoniques et musicaux mis en onde par Marguerite Gateau, ou encore le feuilleton Le long voyage du pingouin vers la jungle écrit par Jean-Gabriel Nordmann et réalisé par Étienne Vallès. Certaines de ces œuvres sont primées à l’international, à l’instar du Cheval lourd de Françoise Gerbaulet (réalisé par Marguerite Gateau), qui reçoit notamment le prix Paul-Gilson attribué chaque année à une fiction francophone, ou Perlino Comment de Fabrice Melquiot (réalisé par Christine Bernard-Sugy) qui obtient en Slovaquie le prix Ex Aequo de la meilleure œuvre pour adolescent·e·s.

Cette reconnaissance du Pince Oreille se manifeste aussi d’une toute autre manière, non pas sous les dorures, mais dans les salles de classe, grâce à une politique d’accompagnement décidée par Nelly Le Normand : « Dès fin 1992, j’ai promené le Pince Oreille dans des écoles primaires afin d’initier des démarches à partir de l’écoute en direct. » Chaque année, des dizaines de classes utilisent ainsi l’écoute collective pour susciter discussions, dessins, textes ou lectures chez les enfants. « Par ailleurs, pour attirer l’attention des enfants vers le pouvoir de l’oreille, sa capacité à rendre libre l’imaginaire, j’ai mené de nombreuses animations avec des structures diverses : festival jeunesse de Trappes, festival du livre jeunesse de Montreuil, Fnac, bibliothèques… ». Un choix d’émissions est publié par Radio France en coffrets CD et par les éditions Le mot de passe en collection de livres, « sans une virgule de moins », précise Nelly Le Normand3.

Extrait du « Long voyage du pingouin vers la jungle » de Jean-Gabriel Nordmann, réalisation Etienne Vallès, diffusé en 1997 dans Les Histoires du Pince Oreille.

La fin du Pince Oreille

Extrait des « Chantefables et chantefleurs » de Robert Desnos, réalisation Marguerite Gateau, diffusée en 1996 dans Les Histoires du Pince Oreille.

« Aujourd’hui je vois combien le Pince Oreille était une émission rare. », dit Françoise Gerbaulet, « C’était pour moi le développement de tout ce que j’avais défendu dans le théâtre pour enfants. Je ne comprends pas qu’on puisse abandonner quelque chose qui fonctionne aussi bien. C’était un lieu ouvert de création véritablement tout public. » En 2000, la direction décide de suspendre l’émission et de se tourner vers des programmes plus didactiques, brèves conférences de spécialistes qui s’intituleront platement Histoires d’écoute. L’ancienne auteure de fictions pour le Pince-oreille poursuit : « Il y a, à la radio comme ailleurs, une méconnaissance de ce que sont réellement les enfants : on les réduit à la pédagogie, à l’apprentissage, à ce qui est censé être bon pour eux. On les soigne ou on les éduque : il y a un objectif de rentabilité à court terme. À la fin d’une pièce de théâtre pour les enfants, il y a toujours quelqu’un pour leur demander “s’ils ont compris”. Si l’on demandait aux adultes ce qu’ils ont compris à la fin d’une pièce, l’on aurait autant de réponses que de spectateurs. Pourquoi faudrait-il que les enfants ne comprennent qu’une seule chose ? »

Interpellé lors d’une rencontre de 2013 à la Sacd sur la disparition des fictions jeunesse sur France Culture depuis 2010, celui qui était alors directeur de l’antenne, Olivier Poivre d’Arvor expliquait ce choix de ses prédécesseurs/euses par le fait que « les enfants n’écoutent pas la radio » et concluait : « Je n’ai pas envie que France Culture devienne une petite radio. » Vingt ans plus tôt, dans les bilans réguliers que Nelly Le Normand remettait à sa direction, on lisait que l’un des objectifs de l’émission était de créer « une passerelle entre les jeunes auditeurs, la création radiophonique et France Culture ». La passerelle fut enlevée par France Culture, qui vint ensuite rendre les jeunes auditrices/teurs responsables de leur désaffection. Le rapport de Nelly Le Normand poursuivait :

L’écoute du Pince Oreille vient dévoiler à l’enfant un monde qu’il a peu ou jamais exploré : le monde sonore, et une image inconnue ou oubliée : celle que fabrique l’oreille. Image libre et originale dont l’enfant est le seul maître.

C’était proposer ce que l’on peut appeler, aujourd’hui comme hier, de la grande radio.

Notes :

1 Lire notre petite histoire des émissions jeunesse sur les antennes publiques.
2 La productrice est la personne responsable d’une émission sur le plan éditorial : elle choisit et planifie les thèmes abordés, la façon de les traiter, les intervenant·e·s. La réalisatrice orchestre la mise en ondes : elle choisit le rythme, les ambiances, les musiques, les prises à garder et celles à refaire. L’auteure écrit le texte à partir duquel la fiction sera jouée.
3 Pascaline Citron, « La plume et l’oreille », Éducation enfantine n°987, 6 février 1997.

9 Réactions

  • fanch dit :

    Bonjour Juliette Volcler, merci pour ce bel article et les sons s’y rapportant. J’ai banalement fait écouter à mes enfants ces histoires-là avant d’aller à l’école quand il y en avait encore le samedi. De fait je leur ai donné envie d’écouter mais aussi de s’habituer au « ton » France Culture (et ce n’était qu’un début ;-). Mais quand j’étais seul dans ma voiture le samedi matin j’écoutais aussi. Pour l’harmonie, pour l’imaginaire, pour la joie. Pour le plaisir.

    Je pense qu’il faut ajouter que le directeur de la chaîne était Jean-Marie Borzeix (1984-1997) et qu’il avait sûrement un peu à voir avec cette création-là. Et que d’une « autre façon » Laure Adler, directrice (1999-2005) allait « tornader » tous les programmes jusqu’à exclure celui-là de la grille. Quant à d’Arvor il est vraiment minable. De la même façon qu’il reconnaissait – sans rire-, avant d’être limogé, que la chaîne avait un peu abandonné la musique, il lui était facile de se désengager pour l’enfance d’un revers de main méprisant. Comme si le « monde » auquel il tenait temps ne commençait pas à se découvrir dans l’enfance avec les histoires.

    Je vais envoyer le lien de votre billet à mes enfants écouteurs du Pince Oreille. Puissent-ils devenus parents faire tendre l’oreille à leurs enfants vers les histoires sonores ? Encore bravo à vous et merci.

  • Juliette Volcler Juliette Volcler dit :

    Merci pour ce témoignage. On se plaît à espérer que France Culture, à défaut de ré-éditer les coffrets CD du Pince Oreille, diffuse davantage d’archives sur son portail fictions, parce qu’effectivement les émissions sont tout aussi pertinentes et splendides pour les jeunes oreilles d’aujourd’hui – tout comme celles de l’Oreille en colimaçon d’ailleurs.

    Quant aux choix des diverses directions d’antenne concernant l’enfance (et de façon concomittente, ce n’est sans doute pas un hasard, la poésie), je partage votre analyse.

  • Nelly LE NORMAND dit :

    Merci Juliette Volcler. Précieux cet article documenté qui réveille un Pince Oreille endormi depuis presque 15 ans. « Non, je n’ai rien oublié »… L’aventure fut si riche et si merveilleuse (avec effectivement « un » Alain Trutat et « un » Jean-Marie Borzeix ouverts, confiants et convaincus.)
    Merci aussi à Fanch. Vous me touchez beaucoup. Comme me touchaient les nombreux courriers, à l’époque, des enfants eux-mêmes, des Parents et Grands-Parents qui écoutaient fidèlement l’émission et semblaient y prendre du plaisir ensemble.

    Vive la radio de création ! Vive l’oreille et la liberté qu’elle offre à la richesse de l’imaginaire !

  • fanch dit :

    Bonjour Nelly et merci pour vos mots sensibles et touchants. J’ai fait le nécessaire auprès de mes enfants (4) pour qu’ils n’oublient pas d’y « revenir » à ce Pince-Oreille et qu’ils fassent ce qu’il faut pour leurs propres enfants… à venir ;-)

  • fanch dit :

    Bonjour Juliette et bonjour Nelly. Je publie demain 15/02, un article sur « Tintin, les cigares du pharaon » et sa diffusion sur France Culture. J’aimerais beaucoup, si vous le souhaitiez, que vous puissiez apporter, l’une et l’autre, un commentaire et un avis sur les questions que je me pose concernant cette création et le public « jeunes ». Au plaisir de vous lire. Bien cordialement

  • Largillière catherine dit :

    Bonjour,

    Savez-vous s’il existe un enregistrement du générique de l’émission « les histoires du pince oreille », sur France Culture.?
    J’adorais cette musique…avant l’histoire qu’on nous racontait merveilleusement.
    Merci.
    Catherine Largillière

  • Fañch dit :

    Bonjour Catherine,
    L’excellent article ci-dessus donne à entendre via SoundCloud, cet indicatif. Quant à l’enregistrement je pense qu’il faut mettre en mouvement un moteur de recherche. J’essaye ;-)

  • Largillière catherine dit :

    Merci Fañch!

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