Le documentaire en Italie : un genre à (re)créer

Quelles sont les réalités du documentaire radiophonique en Italie ? Pour le savoir, nous avons interrogé deux personnes très engagées dans son renouveau. Daria Corrias est autrice radiophonique, membre active de l’association de diffusion et de promotion du documentaire radiophonique Audiodoc et une des productrices de Tre Soldi, émission consacrée au documentaire sur la radio publique italienne Radio RAI 3. Jonathan Zenti, déjà rencontré par Syntone à l’occasion de la rencontre internationale Mirp qui a eu lieu à Ferrara en octobre 2015, est lui aussi auteur, membre d’Audiodoc, ainsi que programmateur des séances d’écoute du festival Internazionale.

Selon vous, existe-t-il une « scène » italienne actuellement autour du documentaire radiophonique ?

Daria Corrias – Il y a quarante ans peut-être, il aurait été plus évident de le dire, car la radio publique pouvait compter sur un bon nombre d’auteurs et les productions de qualité étaient nombreuses. Aujourd’hui, je ne crois pas qu’on puisse parler d’une scène italienne consolidée, on peut compter sur un nombre assez restreint d’auteurs.

Quand je suis optimiste, je crois que ces derniers temps il y a quelque chose qui bouge ! Je pense par exemple que la radio publique a réactivé un espace dédié au documentaire, qui pendant longtemps avait disparu de ses grilles de programmes. En tous cas, nous avons besoin de plus de formation, ça c’est sûr ! Nous avons besoin de former de nouveaux auteurs et de les mettre en dialogue avec ce qui se passe au niveau international.

Jonathan Zenti – Aujourd’hui les catégories du documentaire, de la fiction et de l’art radiophonique semblent de plus en plus perméables. Mais ceci dit, il y a peu d’auteurs italiens de qualité et « de bonne volonté ». On collabore ensemble mais plus dans une optique internationale que dans l’intention de créer une « scène italienne ». Cela s’explique par le fait que l’Italie manque de cadres et de moyens pour cultiver quelque chose qui puisse avoir une spécificité nationale.

Séance d'écoute au festival Internazionale. Ritratti (o si muore) CC-by-nc-sa Internaz

Public d’une séance d’écoute au festival Internazionale, durant « Ritratti (o si muore) » de Jonathan Zenti (CC-by-nc-sa Internaz)

Daria, pourrais-tu nous raconter le parcours de l’émission Tre Soldi [titre que l’on peut traduire par « quatre sous », « de peu de valeur »] ?

DC – Pendant longtemps, le documentaire avait disparu des grilles de la radio publique, car les choix éditoriaux de la Rai voulaient uniquement une radio de studio et d’animateurs. Tre Soldi naît pourtant en 2010 sur la station consacrée à la culture, Rai Radio 3. Elle se présente comme quelque chose de différent, qui rompt le flux radiophonique quotidien. Elle est diffusée du lundi au vendredi et raconte la réalité à travers le langage du documentaire. Chaque semaine, une nouvelle histoire ou thématique est déclinée en 5 épisodes, chacun de 15 minutes. Les productions de Tre Soldi sont donc assez différentes des autres productions de documentaire radiophonique en Europe, qui sont souvent plus longues.

J’y travaille depuis plusieurs années et l’émission a grandi en terme de public et de productions. Aujourd’hui, nous acceptons aussi des propositions plus hybrides, qui vont du documentaire à la fiction. Notre parti pris est de laisser les auteurs très libres. Par contre, nous accompagnons ceux et celles qui débutent, en les formant afin de pouvoir compter sur elles et eux dans le futur. L’objectif de Tre Soldi est de subsister là où elle se trouve, et d’augmenter le nombre d’auteurs en Italie à travers notre engagement en tant que service public.

Mise à part Tre Soldi, y a-t-il d’autres structures qui produisent ou défendent le genre du documentaire radiophonique et comment ?

DC – Il n’y a pas d’autres espaces de production ou de diffusion dédié au documentaire radiophonique en Italie. Il existe des associations d’auteurs indépendants qui s’occupent de défendre et de soutenir le genre, comme Audiodoc. Le reste est confiné aux initiatives personnelles d’auteurs qui insistent, produisent, travaillent et qui de plus en plus sont comme des saumons qui nagent à contre-courant, avec beaucoup de fatigue. J’espère qu’ils n’auront pas la même fin !

JZ – Le documentaire radiophonique en Italie n’est pas un genre a défendre, mais à fonder, à innover, à créer. Tre Soldi est un espace très important : même avec un budget assez réduit, il possède une rédaction courageuse, prête à essayer différentes choses. Ceci dit, à mon avis, seulement cinq ou six auteurs ont su utiliser Tre Soldi comme espace d’expérimentation et d’apprentissage. Audiodoc a joué un rôle fondamental en gardant le documentaire vivant, tandis que pendant longtemps il avait été complètement supprimé de la radio publique. Son fondateur, Andrea Giuseppini, n’est pas seulement un maître du documentaire radiophonique pour beaucoup d’auteurs (moi compris), mais il a littéralement sauvé le documentaire du génocide culturel des 20 dernières années en Italie. Il y a aussi le festival d’Internazionale à Ferrara qui offre des occasions de se former à travers des ateliers et qui permet de découvrir les travaux d’auteurs internationaux. Et aussi le Prix Italia qui, grâce à certaines personnes de bonne volonté comme je le disais tout à l’heure, est aujourd’hui aussi un espace pour les auteurs indépendants. En octobre, nous avons lancé la rencontre d’auteurs radiophoniques indépendants Mirp, en mettant en dialogue des auteurs internationaux avec des auteurs italiens, et l’année prochaine il y aura une nouvelle édition. Ce qui manque est une école qui puisse former la nouvelle génération. On y travaille.

Pourriez-vous recommander un documentaire italien aux lectrices et lecteurs de Syntone?

DC – Antologia di S. de Riccardo Fazi [écouter]. Je choisis celui-ci car c’est un travail récent et parce qu’il marque un moment nouveau dans les productions radiophoniques italiennes. Et aussi parce que j’ai beaucoup aimé l’histoire : la jeunesse, les premières amours, la musique.

JZ – Condominium d’Alessia Rapone [écouter]. L’autrice vit dans un quartier de la périphérie de Rome. Un jour, un garçon avec des problèmes psychiatriques tue sa grand-mère. À partir de cet événement, Alessia commence ainsi à explorer les histoires qui circulent dans l’immeuble. Le travail d’Alessia devient un parcours personnel, fait de vraies rencontres avec ses voisins. Dans le panorama du documentaire italien, souvent caractérisé par des reportages racontés avec un point de vue extérieur, le travail d’Alessia présente au contraire une démarche d’autrice. Elle devient elle-même « autrice de la réalité ».

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