Étudier la radio expérimentale au Bauhaus de Weimar

Située dans la région de la Thuringe au centre de l’Allemagne, Weimar participe depuis plus de cent cinquante ans au rayonnement institutionnel des disciplines artistiques grâce à son école des Beaux-Arts. C’est la fusion de celle-ci et d’une école de l’artisanat qui permit en 1919 la fondation de l’Université Bauhaus Weimar, alors même que le mouvement artistique du Bauhaus prenait forme. Malgré les instabilités et dictatures politiques du siècle passé, l’université n’a rien perdu de sa réputation et n’a eu de cesse de se renouveler, jusqu’à créer à la fin des années 1990, une « chaire de radio expérimentale ».

Il n’existe aucune différence essentielle entre l’artiste et l’artisan1

Fidèle aux préceptes du Bauhaus, l’université éponyme regroupe les disciplines chères à Walter Gropius, fondateur de ce courant artistique de l’entre-deux-guerres2. Ce sont ainsi une quarantaine de cursus universitaires répartis entre architecture et urbanisme, ingénierie, médias, arts et design. C’est à cette dernière catégorie, concernant un millier d’étudiant·es inscrit·es, qu’est rattachée l’unique « chaire de radio expérimentale » d’Allemagne (et peut-être du monde), dirigée par Nathalie Singer : « il est vrai qu’à l’origine du Bauhaus, la radio et l’art sonore ne font pas partie du mouvement. Mais avec l’avancée de la technique et le développement des médias, l’idée d’ouvrir une chaire s’y consacrant prenait tout son sens. » Après des études à Berlin et Paris en musicologie, communication et psychologie, Nathalie Singer peaufine son parcours au GRM (Groupe de Recherches Musicales) en composition et musique électroacoustique ; elle réalise depuis 1995 des fictions radiophoniques avant de reprendre en 2007 la chaire de radio expérimentale, créée en 1997. « J’ai ouvert cette chaire au Hörspiel3, permettant ainsi de couvrir tous les genres rattachés à la radio. J’ai fait construire un studio professionnel en 2008 puis ai participé à la création de plateformes d’archives d’art sonore4. » Dans le prolongement de la tradition interdisciplinaire du Bauhaus et conséquence de sa formation au GRM, Nathalie Singer « propose aux étudiants des ponts avec la musique acousmatique grâce à une collaboration avec Robin Minard », artiste et compositeur canadien, titulaire de la chaire de composition électroacoustique à l’université de Bauhaus Weimar.

(toutes les photos : CC by-nc-nd Alexandra Baraille)

Former sans formater (?)

La chaire de radio expérimentale est avant tout un cursus ayant pour objectif de mettre en avant la pratique, « comme c’est le cas dans toutes les Fachhochschulen d’Allemagne5 » précise Nathalie Singer : « Mais dans nos cours, nous évoquons aussi les débuts de la radio, les grands théoriciens et acteurs majeurs tels Walter Benjamin, Rudolf Arnheim6 ». Johann est inscrit en première année et suit le cours d’initiation à l’histoire de la radio : « On ne nous livre pas le savoir et la théorie, il faut aller les chercher. L’enseignant nous propose une série de sujets tels que “les différences entre reportage et documentaire” ou “qu’est-ce que l’art radiophonique ?” puis il nous propose d’effectuer des recherches. Je m’intéresse beaucoup à Bertold Brecht, j’ai donc réalisé un exposé sur son influence aux tous débuts de la radio7. »

« De toute façon nous sommes un cursus interdisciplinaire » insiste Nathalie Singer, « certains étudiants ne s’inscrivent à nos cours que pour quelques semestres8. Ce dont ils ont besoin, c’est de pratique. » La pratique s’acquiert donc le temps d’un Bachelor, suivi ou non d’un Master. Pour ce faire, des modules de mise en pratique sont proposés chaque semestre, afin de s’exercer en organisant des projets concrets. Un de ces projets consiste à la mise en ondes de manuscrits de fiction sonore. Monté dans le cadre d’un partenariat avec le Hörspielsommer de Leipzig9, ville située à environ cent trente kilomètres de Weimar, il a pour fonction de repérer de jeunes autrices/teurs et réalisateurs/trices à travers un concours organisé sur deux ans. Dans un premier temps, les auteurs/trices non-professionnel·les adressent leur manuscrit au festival. Soelve Zinke, qui entrait tout juste en fonction à la commission des concours du Hörspielsommer à l’automne 2014, se souvient : « Nous avons reçus quatre-vingt-dix-neuf manuscrits, pour n’en retenir que dix. Pour une première, c’était un succès ».

Ensuite, sous l’intitulé Reality check : production de fictions radiophoniques, les étudiant·es et leur enseignant Fabian Kühlein s’attèlent à la réalisation dans le studio de l’université : « Nous essayons de réaliser deux versions du même manuscrit afin d’effectuer une analyse des œuvres produites, comme nous le faisons par ailleurs avec des œuvres classiques et des adaptations connues » précise Nathalie Singer. Enfin, lors de l’édition suivante du festival, deux catégories seront récompensées par le jury : le meilleur texte ainsi que la meilleure réalisation. « Le Hörspielsommer est une plateforme existante dans la région, et qui a l’avantage d’organiser des concours ». À Leipzig, le ton est plus nuancé : « Travailler avec l’université Bauhaus Weimar est doublement intéressant » assure tout d’abord Soelve Zinke, « la chaire de radio expérimentale, en plus d’avoir bonne réputation, fabrique les réalisateurs et artistes de demain ; cette expérience nous permet en outre de nous former indirectement au genre et d’être plus attentif à l’écriture dans nos autres concours. Mais l’équipe de Weimar nous semble parfois inaccessible : beaucoup de démarches nous incombent au final. Quant à l’avenir… Nous venons juste de signer une coopération, précisant noir sur blanc les tâches des uns et des autres ; il y a cependant d’autres écoles d’art en Allemagne avec lesquelles nous pourrions nous associer. »

Il n’y a pas d’art professionnel10

« “Assiste chaque jour à un concert !” : je n’oublierai jamais cette phrase de mon professeur Helga de la Motte-Haber » reprend Nathalie Singer. « J’allais autant que possible à des concerts lors de mes études à Berlin. Il m’a semblé essentiel que mes étudiants aient cette opportunité, mais Weimar n’est pas vraiment Berlin11. » C’est la raison pour laquelle elle a créé les Radiogespräche, des conversations avec des professionnel·les de la radio. Au fil des années, les étudiant·es ont par exemple pu rencontrer les artistes Colin Black et Alessandro Bosetti, la journaliste Julia Tieke et le producteur Götz Naleppa. « C’est l’occasion pour les étudiants d’être confrontés à la personnalité de l’invité, de tout lui demander, de découvrir de nouveaux horizons professionnels. Et la soirée peut se poursuivre dans un bar ». Pour Konrad Behr, étudiant quarantenaire, tout n’est pas si simple : « Les profs nous incitent à sortir, à prendre le temps de tester et d’expérimenter, mais de leur temps, les études ne se déroulaient pas de la même façon ! » Depuis l’application définitive de la réforme de Bologne en 2003, les étudiant·es allemand·es sont contraint·es à la pression : « Si on prend trop de temps pour valider nos semestres, on perd nos bourses d’études. Après les cours, on travaille pour gagner notre vie. Tu n’as pas encore obtenu ton Bachelor, que tu penses déjà à ton sujet de Master ». Malgré les difficultés, Konrad met l’accent sur le soutien des « enseignants et professeurs, qui nous encouragent toujours, en nous prêtant du matériel pour des projets artistiques personnels par exemple, et ça nous aide à créer ».

En plus d’un quotidien déjà chargé, Konrad et quelques étudiants·e œuvrent sur la base du volontariat à la radio universitaire bauhaus.fm. « Nous n’obtenons aucun crédit12 pour faire de la radio » précise-t-il. Située dans les locaux de la chaire de radio expérimentale mais fondée sur une initiative étudiante et financée par celleux-ci, la radio est ouverte à tou·tes les étudiant·es souhaitant s’essayer au medium. Réuni·es dans les combles aménagés du bâtiment universitaire, les huit membres de la rédaction de bauhaus.fm présents ce jour-là préparent leur prochaine émission, tout en définissant les contours de leur radio expérimentale : « C’est tout simplement la liberté. La liberté de créer ce qu’on veut, d’expérimenter ce qu’on n’entend pas ailleurs ». Lara, en première année, se cherche : « Je ne sais pas encore ce que je veux faire après mes études, alors la radio expérimentale me permet de chercher ma voie professionnelle, à travers mes centres d’intérêts ». Grâce à la radio, Corinna espère réintroduire « de l’exigence dans le traitement de l’information qui malheureusement tend à disparaître, même des radios publiques ». Comment produire un objet sonore nouveau quand la théorie n’est pas forcément acquise et qu’on vient d’un milieu formaté ? « C’est là toute la question ! » rétorque Konrad, « il faut du temps pour écouter ce qui se fait ailleurs et prendre du recul par rapport à sa pratique. En tout cas, que tu viennes d’ancienne RDA ou d’Allemagne de l’Ouest, tu n’auras pas la même démarche : à l’Ouest, la radio libre a presque vingt ans d’avance sur nous« . Janine Müller, elle, termine son Bachelor et rappelle qu’en Allemagne, les radios associatives sont exigeantes : « Tu dois remplir un tas de paperasses et suivre des formations avant de démarrer ton projet ; la radio expérimentale, ici, c’est l’autonomie. On a aboli le poste de rédacteur en chef en 2015 : désormais il n’y a plus de thématique ni de format imposés, tout le monde touche à tout, chacun a ses forces et ses faiblesses, on essaie et on s’entraide ».

Voulons, concevons et créons ensemble le nouvel édifice du futur13

Dans cet esprit touche-à-tout qui est aussi celui du Bauhaus, Janine Müller et Konrad Behr travaillent ensemble après les cours, en-dehors du studio de radio et expérimentent de nouveaux moyens de création et de diffusion. Ces réalisations communes leur donnent l’occasion de s’interroger sur les finalités de leurs actions, ultime nécessité pour avancer dans leurs parcours : l’une de leurs créations, Hello World / 51º 18′ 50“ N, 12º 19′ 20“ O est un happening de huit heures réalisé en carriole aménagée, dans un quartier tombé en désuétude de Leipzig et diffusé en direct sur les ondes de Radio Corax, la radio libre de Halle. Dans cette même ville, un mois plus tard, Konrad Behr participait également au festival Radio Revolten14, réalisant pour la conférence Radio space is the place, un « soundbed », une composition sonore en temps réel.

« Actuellement nous travaillons sur Radiophonic Cultures15, un projet d’exposition dans le cadre d’une coopération interdisciplinaire avec l’université de Bâle, un projet de “big data” dont le but est de créer une “mindmap” de l’art radiophonique dans un environnement interactif » : Nathalie Singer, désignée en avril 2017 vice-présidente du comité de direction de l’université, ne semble pas être ralentie dans ses projets. Elle et son équipe auront été également actives à Berlin du 17 juin au 8 juillet dans le cadre de la Documenta 14. La fameuse messe de l’art contemporain s’externalise cette année à Berlin, notamment à travers l’événement « SAVVY Funk / Every Time A Ear di Soun » : une radio temporaire artistique16.

« Pourquoi serons-nous à Berlin alors que la Documenta 14 se déroule à Cassel ou à Athènes, j’aimerais bien le savoir… » : la réunion de rédaction se termine dans les locaux de bauhaus.fm. « On pourrait pas faire un sujet sur les conditions de travail et de précarité des artistes et étudiants qui bossent sur ce gros évènement ? » Les échanges demeurent vifs et, s’il ne fallait pas courir pour assister au prochain cours, ils se poursuivraient. Konrad reste pensif quelques secondes : « Ce qui me motive depuis mes débuts, c’est l’expérimentation. Je demeure persuadé qu’il y aura un jour un espace de diffusion pour l’expérimentation sur les grandes stations ». Le pionnier de la radio allemande, Hans Flesch, n’écrivait-il pas en 1930 : « Au commencement était l’expérience »17 ? À l’aube du Hörspiel augmenté d’images, de « big data » (mégadonnées) et d’algorithmes, dans l’esprit du Bauhaus, tout reste à faire.

À écouter :

  • bauhausFM : direct les lundis de 19h à 23h, en allemand
  • Dangerous, une émission en langue anglaise sur bauhausFM
  • SAVVY Funk / Every Time A Ear di Soun : webradio de l’université Bauhaus Weimar en partenariat avec la radio publique Deutschlandfunk, dans le cadre de la manifestation culturelle Documenta 14

Notes :

1 « Es gibt keinen Wesensunterschied zwischen dem Künstler und dem Handwerker » : citation issue du Manifeste du Bauhaus de Walter Gropius. Consultable aux archives du Bauhaus à Berlin et en ligne.
2 Particulièrement connue pour ses réalisations en architecture et en design, mais aussi par ses influences sur la danse, la performance et la photographie, l’école sera fermée en 1933 par le régime nazi.
3 Dans Syntone, lire l’article Du hörspiel, Philippe Baudouin, mai 2011.
4 Le site Sonosphère, monté avec Phonurgia Nova et la Deutschlandradio Kultur est le résultat d’un de ces projets d’archivage.
5 Le terme Fachhochschule renvoie à une école supérieure de sciences appliquées. À titre de comparaison, ce cursus se déroulerait en France dans un Institut Universitaire de Technologie (IUT) ou bien en section de Brevet de Technicien·ne Supérieur·e (BTS). Il est possible d’y mener à terme un Bachelor (BAC+3) ou un Master (BAC+5).
6 Contemporains de la République dite « de Weimar » et de la naissance du Bauhaus, Walter Benjamin, Rudolf Arnheim ou encore Bertold Brecht ont été des pionniers de la pensée critique de la radio.
7 Cf. note précédente.
8 En Allemagne, les études se déroulent en semestres et non pas en années.
9 Dans Syntone, lire L’été du Hörspiel, août 2015, reportage d’Alexandra Baraille sur le festival Hörspielsommer.
10 « Denn es gibt keine Kunst von Beruf » : citation issue du Manifeste du Bauhaus de Walter Gropius.
11 Weimar comptait environ soixante-quatre mille habitant·es au recensement de décembre 2015.
12 Les crédits ECTS sont des points permettant aux étudiant·es une reconnaissance de la quantité de travail effectuée dans le cadre de leur cursus.
13 « Wollen, erdenken, erschaffen wir gemeinsam den neuen Bau der Zukunft » : citation issue du Manifeste du Bauhaus de Walter Gropius.
14 Lire Radio Revolten ou l’art d’émettre en relation, décembre 2016, Alexandra Baraille.
15 Radiophonic Cultures – sonic environnements and archives in hybrid media system : lire un descriptif du projet en anglais.
16 Sur « SAVVY Funk / Every Time A Ear di Soun », lire en anglais la présentation de l’événement.
17 Lire cette biographie d’Hans Flesch en allemand. Sur Hans Flesch, on peut lire « J’ai ensorcelé la radio » : aux origines du Hörspiel, Alexandra Baraille, Syntone, septembre 2016.

Cet article est d’abord paru dans le n°10 de la Revue de l’écoute. Abonnez-vous par ici pour recevoir nos articles en primeur !

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