Radio Revolten ou l’art d’émettre en relation

« Salut Halle ! Salut le monde ! »1 Décontractée et chaleureuse, l’ouverture de la performance des Demo Dandies par le musicien électronique allemand Felix Kubin illustre ce que furent les trente jours et nuits de Radio Revolten, à Halle-sur-Saale, en Allemagne. Tout fut mis en place pour instaurer une proximité et faciliter la rencontre. Car plus qu’un festival, cette deuxième édition de Radio Revolten proposa avant tout un espace d´échanges internationaux, où artistes et public se mélangèrent et se croisèrent sur dix-sept lieux, du 1er au 30 octobre 2016.

Au commencement était… la Radia

Que la déambulation eût lieu dans les couloirs de la Centrale, le bâtiment qui servit de quartier général au festival, sur les ondes ou en streaming, Radio Revolten confirma qu’il était possible d’émettre selon les règles de La radia. Manifeste publié en 1933 par les futuristes italiens Marinetti et Masnata2, La radia redéfinit les contours de la radio, à l’époque cantonnée à son rôle d’objet transmetteur, et proposa d’en faire une actrice artistique à part entière, notamment en abolissant la frontière entre le public et l’émetteur, et en se démarquant du théâtre, du cinématographe et du livre. Pas étonnant, dès lors, de trouver dans l’équipe organisatrice de Radio Revolten des piliers du réseau international Radia, ainsi nommé en hommage au manifeste et qui fut créé en 2005 dans l’objectif de mutualiser des diffusions d’art radiophonique sur vingt-six antennes libres réparties dans dix-sept pays. Knut Aufermann, le directeur artistique du festival, en est l’un des membres. Il précise : « Nous ne nous étions plus réunis depuis huit ans, certains se rencontraient pour la première fois. C’est cela qui était important », conclut-il, « de pouvoir établir le contact. »

La Centrale, le « QG » de Radio Revolten. [Toutes photos : Alexandra Baraille]

Contrairement à la première édition en 2006, qui interrogeait le futur de la radio, Radio Revolten, deuxième du nom, mit une question au centre des rencontres : « Qu’est-ce que l’art radiophonique ? »3 « Il y a dix ans, le festival était pleinement organisé par Radio Corax » rappelle Knut Aufermann, « L’arrivée de la radio numérique, les questions de podcasts étaient alors au centre des préoccupations de cette radio libre [de Halle]. Pour ma part, j’y étais impliqué en tant que simple participant. L’idée d’une nouvelle édition me trottait dans la tête et c’est en 2013 que j’ai commencé à travailler sur le projet, avec Radio Corax mais aussi avec d’autres artistes. » D’où la présence d’un large spectre d’acteurs et actrices de l’art radiophonique contemporain, à travers une série de performances, conférences, expositions, ateliers et diffusions.

« La radio en soi n’est pas synonyme d’art sonore » confie Lars Jung, l’un des historiques de Radio Corax. « Mais à Corax, c’était dès le départ une composante qui est finalement devenue la couleur de la radio. » Officiellement créée en 1996, Radio Corax est une ancienne radio pirate de l’après RDA, dont les studios sont installés au centre-ville de Halle et qui diffuse sur le 95.9 MHz dans les environs. Soutenue par des citoyen·nes, des amatrices et amateurs de radio et une association, elle permet l’émergence d’une parole libre et se voit désormais reconnue comme l’une des radios libres les plus importantes d’Allemagne. Depuis vingt ans, la création radiophonique et le militantisme se partagent la programmation à parts égales, ce qui permet à la radio de recenser plus d’une centaine d’émissions d’informations locales et internationales, musicales, communautaires, d’art sonore et de Hörspiel.

« La création fait partie intégrante de de la radio. Il n’y a pas de peurs : on n’hésite pas à casser les formats, à ne pas se prendre au sérieux dans les magazines d’infos, à avoir du répondant face à l’invité, à être critique vis-à-vis du media. », poursuit Lars Jung. « Aujourd’hui comme hier, le passage par l’anarchie permet l’éclosion de la création. Ralf Wendt [co-fondateur de Corax] est ainsi passé, en 20 ans, du bruitisme à l’art sonore radiophonique ». Et Radio Revolten, dans son nom même, de revendiquer cette filiation.

Knut Aufermann sourit : « L’anarchie dans Radio Revolten ? Elle vient de Corax ! C’est précisément parce qu’elle co-organise Radio Revolten que le BFR [syndicat national des radios libres en Allemagne] et la partie européenne de l’AMARC [association internationale de diffuseurs communautaires], dont elle fait partie, ont voulu y tenir leur conférence annuelle, ce mois-ci à Halle. C’était du travail en plus, mais ils y avaient toute leur place ». Après une pause, Knut Aufermann ajoute : « S’il y a de l’anarchie ici, je dirais qu’elle se trouve dans la liberté de créer. Mais cela n’engage que moi. »

Prouesses et performances

Les très nombreux morceaux de bravoure entrepris du 1er au 30 octobre 2016 à Halle entendaient tous répondre à l’interrogation plaquée sur les murs du café autogéré du festival : « Qu’est-ce que l’art radiophonique ? » Ici et là, des postes de radios. La plupart fonctionnaient et émettaient ce qui passait sur le 99.3 MHz de Radio Revolten. Car la diffusion de ce mois de festival fut assurée avec brio par tous les canaux possibles : l’équipe créa non seulement l’incontournable stream internet pour suivre l’effervescence ambiante en direct et 24h sur 24, mais elle obtint aussi une fréquence unique de diffusion, ainsi que la cession de la fréquence en ondes moyennes 1575. Un réseau de 35 radios internationales, parmi lesquelles la radio nantaise Jet FM, put ainsi rediffuser une partie de la programmation. Resonance Extra de Brighton au Royaume-Uni (l’excroissance numérique de la londonienne Resonance FM) choisit, quant à elle, de reprendre intégralement et en direct le flux de Radio Revolten.

Parmi les moments emblématiques qui retinrent l’attention : la performance de Julia Drouhin, qui avec Sweet Tribology rendit un savoureux et gustatif hommage aux créatrices sonores. L’artiste, après avoir joué un 45 tours en chocolat, le brisa pour distribuer les morceaux au public. Une impression de communion en émanait, accentuée par le cadre : le vieux cimetière de Halle. Entre les tombes, des radios portatives invitaient à suivent en mouvement la performance, sans en perdre une miette [voir galerie photo plus bas].

Tests de réception de Radio Revolten, par Reinhard DK5RK (Prof. Dr. Reinhard Krause-Rehberg), radioamateur de Halle.

Le Duo Infernal, constitué de Hartmut Geerken et Famoudou Don Moye, nous entraîna, lui, au cœur du Jardin des plantes de Halle au moyen de sons envoûtants. Ces derniers provenaient d’instruments de musique détournés, telle cette cithare ukrainienne, la bandoura, jouée à l’aide d’un fouet de cuisine. Quelques spectateurs et spectatrices étaient venu·es avec une plante en pot, en référence au scientifique Georges Lakhovsky, qui théorisa l’émission de radiations électromagnétiques par toutes les cellules vivantes, dont les plantes4. Évoquons, enfin, les improvisations en studio, le public déchaîné des Demo Dandies ou la quasi solitude de Caroline Kraabel lors de Going Outside, sa performance en mouvement et au saxophone dans les rues de Halle. La prise de contact avec les habitants et habitantes en ce samedi glacial n’alla pas forcément de soi.

L’art radiophonique prit également la forme d’une exposition gratuite, « Le grand souffle », qui, avec sa dizaine d’installations sonores, présenta des approches contemporaines de la métamorphose de la radio. De son côté, le musée de la ville accueillait encore jusqu’en janvier 2017 l’exposition « Ondes invisibles », croisant les enjeux historiques et politiques soulevés par la radio à différentes époques : dans les clubs radiophoniques ouvriers pendant la République de Weimar ; comme outil de propagande, notamment sous le Troisième Reich ; comme moyen de libération, dans le cadre du mouvement des radios pirates. Enfin, la radio en tant qu’appareil fut mise en valeur grâce à Volker Martin, collectionneur et habitant de Halle, qui prêta sa collection de transistors le temps de l’exposition.

La politique dans sa forme plus institutionnalisée fit l’objet de nombreux débats, en ateliers ou informels. Le BFR proposa notamment de travailler sur les missions des radios libres face au retour de l’extrême-droite en Europe, ainsi que sur leur place dans l’accompagnement des réfugié·es à s’exprimer en toute autonomie dans les médias. Lars Jung de Radio Corax précise : « Je travaillais dans l’aide au développement en Afrique et en Palestine et j’ai notamment coordonné la création d’une radio qui permettait, en situation de conflit sur des zones agricoles, d’entendre la parole de toutes les parties concernées. » Depuis son retour à Halle en 2014, il poursuit l’expérience en Allemagne : « Mon nouvel employeur a mauvaise presse, mais je travaille avec des réfugiés, je les oriente et les accompagne du mieux que je peux. Il y a de belles rencontres, comme cette jeune blogueuse, saoudienne, qui a fui la répression. Elle voulait rencontrer d’autres gens engagés dans les médias, je l’ai orientée vers Corax. »

Dans ce monde de sons et de souffles, le passage d’une langue à l’autre ne semblait effrayer personne. Lorsqu’un câble audio rendit l’âme en plein direct, retardant l’interview de Barbara Kaiser et Tamara Wilhelm, les deux animateurs improvisèrent la désannonce de la performance en russe après avoir lancé un appel aux auditeurs polyglottes à venir prendre les ondes5.

L’évocation de la barrière de la langue amuse la vocaliste Anne-Laure Pigache, qui ne parle pas un mot d’allemand et qui était présente aux côtés d’Alessandro Bosetti et de l’ensemble Neuen Vocalsolisten pour la pièce Minigolf : « De toute façon, la langue de travail, c’est l’anglais. » Ce qu’elle retient surtout de son passage à Halle, « c’est l’existence de Radio Corax et de ses six heures de sujets d’actualités traités chaque jour par des équipes bénévoles. Cela m’a épatée. » Pourtant, « depuis 2004, j’ai croisé plusieurs fois le monde de la radio mais je l’abordais comme un lieu de diffusion. Ces dernières années, je réalise que c’est bien évidemment un lieu de flux et d’expression pour tous. Un lieu politique. »

Dead Air Spaces, une création radiophonique autour de la respiration, par Mark Vernon

Des chiffres et des êtres

Ce genre de retour rend Knut Aufermann fier de cette édition : « Il y a des gens ici qui viennent d’un autre monde. Les voir entrer dans le jeu et demander à expérimenter, cela valait le coup ». Quant à la suite à donner au festival : « Dans un premier temps nous réaliserons un livre pour rendre compte du mille-feuilles créatif qui s’est joué à Radio Revolten. Cela ne se résume pas en quarante-cinq secondes, comme l’aurait souhaité un média national. » Il ajoute : « Les journalistes demandent quel est notre public cible, combien nous avons d’auditeurs… Mais c’est difficile à dire quand on diffuse sur internet et en ondes moyennes. Surtout, les chiffres ne sont pas importants, sauf un peu pour les subventions. »

Et il pourrait bien être question d’exilé·es d’un tout autre type, ne fuyant pas la guerre, ne se heurtant pas aux frontières de l’Europe, mais dont la problématique n’est pas anodine pour autant. « Ils ne sont pas là où on les attend. » Knut Aufermann aborde la question de lui-même : « Si jamais il devait y avoir une troisième édition de Radio Revolten et si je devais faire partie de l’équipe, les réfugiés des ondes seraient à l’honneur. Nombre d’auteurs et artistes nous contactent car les chaînes nationales ne les diffusent plus pour des raisons de stratégies managériales. Certains nous proposent des œuvres sous pseudonymes. Radio Revolten serait le lieu qui les accueillerait. »

À Halle comme dans le monde, à bon entendeur…

Pour un bain de Radio Revolten, on ira trouver des informations ici et des sons par là. Et notamment :

Notes :

1 Les traductions sont de l’auteure. Les échanges, entretiens et observations ont été réalisés en octobre et novembre 2016 à Halle ou via Internet.
2 Le manifeste est à lire sur Syntone : La radia (1933).
3 Les réponses des cinq commissaires du festival (Knut Aufermann, Anna Friz, Sarah Washington, Ralf Wendt, Elisabeth Zimmermann.) à cette interrogation sont à lire en anglais ou allemand sur le site de Radio Revolten. Sur Syntone, lire aussi Radio Revolten ~ 30 jours pour l’amour de l’art radiophonique (septembre 2016).
4 Cf. entretien avec les artistes en anglais, par Knut Aufermann.
5 À écouter ici à partir de 47’20 ».

Cet article est d’abord paru dans le n°8 des Carnets de Syntone. Abonnez-vous par ici pour recevoir nos articles en primeur !

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