Souvenirs d’Amnésia ~ Entretien avec Tiziano Bonini

De septembre 2008 à juillet 2009, une modeste émission de la RAI devient culte jusqu’à faire parler d’elle hors des frontières italiennes. Amnésia est l’histoire de Matteo Caccia, animateur radio souffrant d’une forme d’amnésie qui a effacé les 32 premières années de sa vie. Chaque jour, le jeune homme raconte son quotidien aux auditeurs par le langage de la radio et des prolongements multimédia. Si Amnésia a rétrospectivement attiré l’attention, ce n’est pas seulement pour son inventivité narrative, mais aussi pour son mérite à avoir décroché le Saint-Graal que recherche toute entreprise créative : la fidélité et les commentaires du public. Entretien avec le producteur et réalisateur d’Amnésia, Tiziano Bonini, qui est aussi chercheur en sociologie des médias à l’université de Milan. 

Tout d’abord, comment et où prend place cette aventure radiophonique ? Si je ne me trompe, Radio 2 n’est pas une chaîne culturelle…

Des trois chaînes publiques italiennes, Radio 2 est celle qui est la plus exposée à la compétition avec les radios commerciales. Son format mélange musique et divertissement. Sous l’aspect d’une émission qui relate le journal d’une histoire vraie, Amnésia est en fait une fiction. Mais ce n’est pas un faux documentaire, dans la mesure où l’histoire contient des éléments de la réalité.

Chaque épisode commence par les mêmes mots, la même formule rituelle : “Je m’appelle Matteo Caccia. Je suis né le 8 septembre 1975. Je vis à Milan. Je ne sais pas si quelqu’un se souvient de moi. Moi, de personne. Il y a un an exactement, j’ai subi une amnésie rétrograde globale. En bref, je n’ai plus aucun souvenir. (…)” Puis Matteo commente les nouvelles du jour, interagit avec les auditeurs via SMS ou e-mail (ou par téléphone, mais moins fréquemment), passe de la musique qu’il vient de découvrir ou de redécouvrir : la musique qu’il prétend avoir trouvé dans son iPod. Cette musique dit quelque chose de sa vie passée, c’est celle de sa génération, des gens ayant grandi dans les années 80 et 90. Il passe d’un registre à l’autre : celui d’un animateur radio qui improvise selon l’humeur du jour et celui d’un acteur qui interprète un scénario rédigé au préalable, dans lequel il évoque ses affaires de cœur, ses voyages, ses découvertes, ses déceptions, etc. Ces deux registres se différencient aussi du point de vue sonore par l’emploi de deux microphones différents : le micro-casque habituel des animateurs de la station et un Neumann dont les basses fréquences étaient filtrées.

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“Matteo se réveille avec un mal de tête”

Quelle était votre plus grande motivation à faire Amnésia ? Le plaisir de raconter des histoires, le frisson de la performance en direct, le désir de jouer avec la capacité d’adhésion du public ?

C’est tout cela à la fois avec, en plus, le souhait de produire quelque chose de “générationnel” en direction des auditeurs trentenaires avant tout : notre génération. Nous voulions les faire réfléchir à cette histoire de recommencement ; qu’ils posent un regard sur leur vie déjà écoulée, qu’ils se demandent s’ils auraient le courage de tout reprendre à zéro comme le fait le personnage.

Le succès d’Amnésia peut-il s’expliquer par cet aspect générationnel ?

Clairement, les auditeurs étaient un mélange de “notre” public et du public traditionnel de la chaîne. Nous atteignions 280 000 auditeurs par jour sur la moyenne des 35-54 ans. Je pense que le format était générationnel, mais l’histoire universelle (pour le dire grossièrement). L’usage des nouveaux médias et pas seulement la radio y est sans doute pour quelque chose. La toile était l’endroit où l’existence de Matteo se prolongeait sous d’autres formes : blog, photos, vidéos, dessins. Le site dédié contenait des indices supplémentaires sur l’identité du personnage. L’esthétique du Polaroid qui évoque l’univers du souvenir et de la relation intime et que nous avons utilisée pour l’interface web renforçait l’impression de proximité avec l’histoire. L’effet de réel d’Amnésia est le résultat de la combinaison entre le réalisme radiophonique (des éléments réels viennent contaminer la fiction) et celui des contenus en ligne. Chaque jour ou presque, le vrai Matteo Caccia mettait le blog à jour, publiait sa playlist musicale, ainsi que des photos et des vidéos en lien avec l’épisode radiophonique précédent : des images à l’esthétique brute, amateure, filmées au téléphone portable, bref des fragments de “vie réelle” qu’il fabriquait lui-même dans son propre environnement quotidien.


Amnèsia
Épisode du 15 septembre 2008 (extraits)
Auteurs : Matteo Caccia et Alessandro Genovesi
Producteur / réalisateur : Tiziano Bonini
Assistante de production : Fabrizia Brunati

En fait, Amnésia n’est pas vraiment un canular. C’est une fiction, mais que tu définirais comme “brouillée par le réel”.

La Guerre des Mondes d’Orson Welles fut la première fiction radiophonique de ce genre. Welles nous enseigna que les représentations de la réalité par les médias peuvent être réalistes et fausses en même temps. Depuis 1938, de l’eau a coulé sous les ponts, les gens se sont habitués à un paysage médiatique plus complexe et ont affiné leur expertise des médias. Aujourd’hui, une partie du public sait que ceux-ci peuvent mentir. Cependant, notre expérience avec Amnésia nous montre que la radio peut encore jouer un rôle puissant de structuration et de conditionnement des croyances du public. Pour maintenir le même niveau d’immersion esthétique et émotionnelle dans une histoire, nous avons eu besoin d’inventer de nouveaux jeux avec des règles plus complexes.

Nous avons fait le choix de raconter une histoire qui ne soit pas entièrement vraie, mais pas totalement fausse non plus. Certains souvenirs, certaines données sont véridiques. La frontière entre le vrai et le faux était cachée de nos auditeurs, pas pour les piéger mais pour les amener plus loin dans le jeu narratif. Nous avons délibérément choisi de créer un personnage composite. Son nom est authentique (il existe dans la vraie vie), sa date de naissance, son passé d’animateur radio, les endroits où il est né et où il a grandi, la voix de sa grand-mère qui apparaissait ponctuellement dans le programme, tout cela est vrai. Matteo Caccia existe dans le monde réel et dans celui d’Amnésia : le public croit que c’est le même homme, mais la “vérité” est que ce sont deux personnes différentes avec de nombreux points communs ! C’est une autofiction radiophonique.

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Tiziano Bonini en studio (avec Matteo Caccia à l’avant-plan)

Quelles furent les réactions des auditeurs ? Est-ce que la véracité de l’histoire a été un sujet problématique ?

Même si on ne peut pas généraliser à l’ensemble du public, l’analyse des e-mails spontanés que nous avons reçus (2600 environ tout au long des 235 épisodes) révèle que plus de la moitié des gens ont cru qu’il s’agissait d’une histoire vraie. Mais en février déjà, nous recevions de moins en moins d’e-mails sur ce sujet-là et au fur et à mesure de la saison, nous nous sommes davantage concentrés sur la qualité et le développement du scénario plutôt que sur sa vraisemblance.

L’objectif d’Amnésia était de divertir d’une manière nouvelle, surprenante, intelligente, de faire de la bonne fiction. Et sa réussite montre qu’il est possible de renouveler le langage traditionnel du feuilleton radiophonique en l’adaptant au contexte des nouveaux médias. Même parmi les personnes qui se sont faites prendre au jeu jusqu’au bout, une majorité a apprécié le programme pour ce qu’il était simplement.

Pourquoi Amnésia ne s’est-elle pas poursuivie en dépit de son succès ?

L’histoire du personnage qui a perdu la mémoire ne pouvait pas aller plus loin après la confession finale qui révélait le caractère fictionnel de la série. Nous avions déjà poursuivi au-delà des 90 épisodes prévus à l’origine, pour finalement couvrir l’entièreté de la saison radiophonique sur 235 épisodes. Le directeur de la station de l’époque nous a demandé de penser à un nouveau projet pour la rentrée, mais durant l’été il fut remplacé par quelqu’un placé là par clientélisme. Ce dernier a décidé de changer l’identité de la chaîne pour cibler un public plus jeune.

Beaucoup de programmes n’ont pas été reconduits et des célébrités de la télé ont pris la place sur l’antenne. Nous avons donc commencé à chercher une autre radio pour nos projets de story-telling.

À présent, Matteo et moi officions sur Radio 24, une radio commerciale ! D’abord nous avons créé Vendo Tutto : l’histoire d’un homme quitté par sa fiancée qui décidait de tout vendre et racontait chaque jour l’histoire d’un objet de sa vie qu’il vendait réellement sur e-Bay ; les auditeurs pouvaient téléphoner pour raconter leurs propres anecdotes sur des objets semblables. Et puis en ce moment, nous faisons Voi siete qui (“Vous êtes ici”), qui est basé sur des histoires vraies envoyées par des auditeurs, qu’on adapte pour la radio. Matteo les raconte à sa manière puis converse avec les vrais auteurs par téléphone à la fin. On sollicite le public par Facebook et SMS.

La fin de l’ère berlusconienne apporte-t-elle de bonnes nouvelles pour les médias et pour la radio en particulier ?

Pas vraiment. Ces trois dernières années, les coupes budgétaires dans la radio publique ont été lourdes (jusqu’à 30%) et c’est presque impossible de revenir aux budgets d’avant. L’ère des célébrités de la télé à la radio est là pour durer. Le clientélisme institutionnel continuera, avec ou sans Berlusconi. Quelque chose a été perdu pour toujours et il faudra des années pour en sortir.

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