« Redonner à la radio un usage social » ~ Conversation avec Antoine Chao

Cheville ouvrière de radios temporaires, pédagogue, réalisateur sonore et reporter, voici l’infatigable Antoine Chao que nous rencontrons au « Bivouac radiophonique » de Radio Escapades et Phaune Radio à Ganges en octobre dernier. Notre conversation embraye sur le vif, après la diffusion d’un extrait de son reportage Comme un bruit qui court au Mexique, à Iguala, dans lequel des villageois retrouvent, dans une fosse clandestine, des ossements de personnes disparues.

Le 26 septembre 2014, dans la ville d’Iguala au Mexique, quarante-trois étudiants de l’École Normale Rurale d’Ayotzinapa sont enlevés et disparaissent dans des circonstances floues qui impliquent des autorités locales et un groupe mafieux. Le reportage d’Antoine Chao peut être écouté dans l’émission du 24 septembre 2016, à partir de la 33e minute.

L’écoute religieuse de cette séquence au Mexique, m’a été assez pénible. Moi, ici, dans mon petit confort, dans mon pays en paix. Eux, là-bas, dans l’arbitraire, la terreur… Et ce spectacle horrible que tu décris et commente.

Oui, mais au-delà de l’aspect morbide qui peut déranger l’auditeur, c’est bien d’une libération qu’il s’agit. Le fait de retrouver les corps des disparus est, pour les familles, un grand soulagement et pour certaines l’aboutissement d’années de recherches et de deuil impossible. Par cette séquence, je voulais dénoncer la violence politique et sociale qui règne au Mexique et mettre en valeur le courage de ses citoyens qui décident de briser l’omerta, d’agir malgré la passivité voire la complicité de l’État en faisant les choses par eux-mêmes. C’est pour rendre hommage à ces femmes et hommes courageux qu’il me semble important de restituer ces moments.

Tu nous rends témoin de la scène, mais aussi de ton ressenti. Finalement, le reporter est la personne à laquelle je peux le plus facilement m’identifier.

Oui, c’est tout à fait ça, notre proposition est de faire partager à l’auditeur une situation spécifique qui peut, nous l’espérons aussi, éclairer plus largement une question politique ou sociale. Nous essayons de décrire au plus juste ce qui se passe sous nos yeux et nos micros avec, bien entendu, une connaissance préalable de la situation et de son contexte qui doit nous permettre de ne pas raconter trop de conneries. C’est l’école Là-bas si j’y suis.

À quoi pense le reporter à ce moment-là ? Comment viennent les mots ? Faut-il remplir le silence ?

On ne fait que réfléchir à comment retranscrire les choses, à ce qui est signifiant, à saisir tout ce qui peut devenir une clé de compréhension. Et on pense déjà au montage qui suivra, ce qui pourra manquer pour raconter et faire comprendre, car de retour au bureau il sera trop tard. Remplir le silence, non, nous ne sommes pas en direct. Le montage postérieur pourra donner cette impression, faute de temps d’antenne pour raconter des situations complexes.

Le reporter témoigne, mais le reporter exhibe, ou il peut être parfois trop présent…

Témoigner, oui, exhiber, non, pas en ce qui nous concerne, d’autres le font très bien. Être trop présent ? Oui, certainement et notamment dans ce reportage au Mexique ou je suis parti seul et ai traduit in situ les paroles et les émotions systématiquement. La question de la langue et de la traduction se pose et nous pose problème. Comment faire vivre des situations sans les raconter dans notre langue quand les mots échangés peuvent être incompris ? C’est une improvisation permanente, des choix pris sur le vif, parce que le reportage tel que nous l’envisageons n’est pas une science exacte, il se réinvente à chaque fois.

Ton émission actuelle sur France Inter, que tu coproduis avec Giv Anquetil et Charlotte Perry, s’appelle Comme un bruit qui court. Comme le bruit, vous courez beaucoup, non ?

Non, on ne court pas tant que ça. Nous sommes engagés par France Inter trois jours par semaine, ça nous laisse du temps pour flâner… Flâner ou participer à d’autres aventures radiophoniques – en ce qui me concerne, Radio Debout, Radio Uz, la Radio des Suds, Utopie Sonore, Creadoc et j’en oublie. Alors, parfois effectivement je cours un peu.

Peux-tu rappeler dans quel état de crise est née Comme un bruit qui court ?

Cela s’est joué le 25 juin 2014 quand nous avons appris que l’émission de Daniel Mermet Là-bas si j’y suis ne serait pas reconduite à la rentrée. Giv Anquetil, Charlotte Perry et moi, nous y travaillions depuis longtemps déjà comme pigistes et la nouvelle est tombée comme un couperet la veille de la dernière émission de la saison. Même si elle était prévisible, la décision unilatérale et sans appel de stopper Là-bas si j’y suis a été un choc pour toute l’équipe. Daniel a plaidé auprès de la direction pour que nous, les reporters précaires, puissions rester sur France Inter. Le projet d’émission de reportage que nous avons proposé, Charlotte, Giv et moi, les trois plus « anciens » de Là-bas, a été accepté et s’est construit rapidement.

Aujourd’hui, l’équipe est solide et complémentaire, notre expérience commune de travail et d’engagement à Là-bas si j’y suis n’y est pas pour rien. Tout se fait de manière collégiale et avec plaisir, alors que nous n’avions jamais envisagé de faire une émission ensemble avant ce 25 juin 2014.

Quelle est la mécanique de Comme un bruit qui court ?

Faire du reportage élaboré, autant que possible, voire de création. Se soucier du son, avec une attention particulière à la mise en onde et, même si nous n’avons pas la prétention de faire du documentaire faute de temps, nous essayons d’en avoir l’exigence, dans le fond et dans la forme. Nous travaillons en synergie avec le réalisateur Jérôme Chélius qui nous a rejoints cette année. La formule a évolué au cours des deux premières saisons. Nous étions partis sur trois reportages par semaine, un chacun donc, plus un petit montage sonore à la fin de l’heure – « Le coin des bidouilleurs ». C’était ambitieux mais frustrant de devoir réduire et tasser nos sujets respectifs pour tout faire rentrer dans une heure d’émission. Nous sommes dorénavant sur une formule plus souple. Nous diffusons en général deux sujets que nous agençons et redimensionnons au fil de la réalisation finale de l’émission, le samedi, juste avant ou même pendant le direct. Celui d’entre nous trois qui ne diffuse pas de sujet est disponible pour avoir une vision globale de l’émission et préparer l’édito. Il ou elle endosse aussi le rôle d’oreille extérieure pendant la construction.

L’émission se présente comme « Du son et du sens pour raconter les luttes d’hier et d’aujourd’hui ». Les conflits sociaux sont souvent des moments d’action plus que de réflexion. Lorsqu’on couvre des luttes à chaud, ne risque-t-on pas de manquer de recul et de devenir un simple porte-voix contestataire ?

Les luttes ne tombent pas du ciel et même quand elles surprennent, comme a pu le faire Nuit Debout, elles sont ancrées dans un contexte et dans l’histoire longue du mouvement social. C’est ce que nous essayons de raconter en échangeant autant que possible avec les acteurs sur le terrain et en proposant aussi une analyse critique plus large, plus distanciée si nécessaire.

s ses débuts à l’antenne à la rentrée 2014, l’équipe de Comme un bruit qui court avait lancé le projet Radio-it-yourself, proposant à ses auditeurs et auditrices de remixer des éléments d’émission. Un échantillon des remix réalisés avait été diffusé lors de l’émission du 15 novembre 2014 qui fut conçue, à l’occasion de la réouverture de la Maison ronde au public, comme une véritable ode à la radio de service public.

On sent de l’extérieur que Radio France, et notamment France Inter, est beaucoup attaquée pour ne pas être assez critique de l’ordre établi. Mais tu veilles le plus souvent à défendre le service public.

Oui, je défends le service public de la radio et pense que, malgré ce qu’ « on sent de l’extérieur… », Radio France est moins sujette aux pressions des milieux politico-économiques que les groupes de radio privés. La critique de l’ordre établi ? France Inter n’est bien évidemment pas une radio d’extrême gauche (ni d’extrême droite d’ailleurs) mais la critique est présente notamment par le biais des humoristes, c’est une façon de faire.

Mais en tant que « l’émission des luttes », ne vous sentez-vous pas comme la caution « gauchiste » de France Inter ?

Non, nous ne le vivons pas comme ça, mais c’est effectivement une critique récurrente qui était déjà formulée à l’adresse de Là-bas si j’y suis. France Inter est une radio généraliste qui se doit de refléter une pluralité d’opinions, d’expressions et de sensibilités et nous participons activement à cette mission de service public. Nous avons effectivement l’ambition et le souci de donner la parole à ceux que l’on entend le moins et c’est par le reportage de terrain que nous rencontrons et tendons plus facilement le micro aux exclus de la parole autorisée.

Lorsqu’on passe d’une lutte à une autre, comment ne pas être prévisible d’une semaine à l’autre ?

Sur la forme, il faut être effectivement vigilant de ne pas user des mêmes ficelles et recettes « qui marchent » pour réaliser et mettre en onde les émissions qui s’enchainent… C’est une gageure, nous y travaillons et faisons des réécoutes critiques. Sur le fond, nous avons chacun de nous trois des sujets de prédilection, sur lesquels nous avons acquis une certaine connaissance et restons attentifs. Il y a donc de la récurrence dans les sujets que nous traitons, c’est assumé. C’est l’esprit de suite pour éviter le one shot et le coup d’ardoise magique à la fin de chaque émission.

Nous travaillons aussi sur plusieurs temporalités : sur l’actualité sociale de la semaine pour documenter et relayer à chaud des événements que nous jugeons importants et sur des sujets hors agenda politique ou social, comme récemment le portrait par Charlotte Perry de Camille Senon, une militante de 91 ans, ou le reportage de Giv Anquetil sur les Choolers, un groupe de rap formé de personnes porteuses de déficiences mentales et de personnes ordinaires.

Alors, nous sommes certainement parfois prévisibles, mais l’histoire ne se répète pas et nous essayons d’en être quand cela nous semble important, à Sivens, à Béziers, à Calais, à Hayange, à Nuit Debout, au Mexique, en Islande, en Turquie, en Palestine, pour comprendre et raconter différemment, de l’intérieur, avec du son, de la mise en onde et sur un format long.

Il faudrait aussi parler de la Radio des Suds, de Radio Uz… Ce sont des projets que tu as créés avec des détenus, des jeunes en difficulté, ou des « personnes ordinaires », avant de travailler à France Inter, et que tu tiens toujours à poursuivre aujourd’hui.

Oui, bien évidemment, ces projets nourrissent mon expérience et ma pratique, ils sont nés des mes premiers pas dans la radio, quand j’ai pris conscience qu’il fallait détourner cet outil magnifique, lui redonner un usage social perverti par la vénalité de la FM commerciale triomphante.

J’ai d’abord commencé à travailler un peu par hasard à Radio Latina en 1994 comme programmateur musical. Je rentrais d’une belle et longue tournée en Amérique Latine, comme trompettiste du groupe Mano Negra. Après l’épopée du rock alternatif français ont commencées les années MTV. La musique devenait une marchandise mondialisée et moins un « sport de combat » collectif comme je l’imaginais au début. J’ai créé l’association Fréquences Éphémères en 1995 et commencé à monter des expériences radiophoniques temporaires, en même temps qu’à Radio Latina j’apprenais tout le métier : la technique, l’utilisation des émetteurs, l’animation et le reportage.

Ça a commencé à Nantes, avec Radio Ciudad Habana : deux jours de fiction radiophonique en direct pendant le festival off des Allumées, et à Uzeste avec Radio Uz, le laboratoire d’improvisation radiophonique du festival Uzeste Musical, lieu de convergence de toutes ces improvisations entre musique, reportage, création radiophonique et théâtre de rue, qui continue chaque année.

Puis il y a eu les débuts de la Radio des Suds en 2001. L’idée était de monter un atelier et une radio temporaire pendant le festival de musique du monde Les Suds à Arles, avec et pour les détenus de la Maison centrale. Faire en sorte que la musique, les rencontres et les conférences des Suds, un festival engagé sur le territoire social et géographique, soient accessibles aux détenus malgré les murs. Une belle histoire qui continue toujours aujourd’hui, même si après l’inondation et la longue fermeture de la prison, nous destinons maintenant la Radio des Suds à des jeunes Arlésiens en difficulté. C’est en quelque sorte une radio d’émancipation populaire pour tenter de comprendre le monde par ses musiques. Pratiquer la radio donne aussi des clefs pour décrypter les médias en général. Et voilà, de nouveaux auditeurs exigeants qui nous écoutent et créeront rapidement, je l’espère, des nouveaux médias pour prendre la parole.

Et chaque samedi sur France Inter, on continue de mettre à profit, en pratique et à l’antenne, un savoir-faire hérité des grandes heures de Radio France. Ça nous fait vibrer toutes les semaines, on aime ça et on bataille pour que ça ne disparaisse pas des ondes nationales, quand toute une nouvelle génération de créateurs, reporters, documentaristes, réalisateurs, réinvestissent le son et l’art radiophonique sur le net.

Antoine Chao, par Antoine Blanquart

 

À écouter :

  • Comme un bruit qui court, le samedi de 16h à 17h sur France Inter ou sur le web
  • Le site de Fréquences Éphémères, « en friche » selon son auteur et pas très à jour, mais avec nombres d’archives de la Radio des Suds, Radio Uz, Radio Ciudad Habana, Radio Bemba 00.0, Radio Merlan Coiffeur et autres !

Cet article est d’abord paru dans le carnet de Syntone n°8. Abonnez-vous pour recevoir nos articles en primeur !

2 Réactions

  • fanch dit :

    Salut Etienne et Antoine,
    Pour ce qui concerne « Pour un bruit », c’est absolument dommage et surprenant que France Inter vous enferme entre deux heures justes. Quand une demie-heure de plus serait utile pour desserrer la « pression » ou donner un peu d’air (« on air »). Laurence Bloch a annoncé à la journée Scam avec les auteurs, fin septembre 2016 qu’elle avait raté de remettre à l’antenne le documentaire, n’avait pas trouvé le « capitaine ». Et en même temps elle ne vous propose pas ce temps supplémentaire.

    Rappelons aux jeunes oreilles que de 1968 à 1990, « L’Oreille en coin » le samedi après-midi proposait une très grande variété de formats entre 14h et 18h (et qq fois 19h). Donc une fois encore Inter (et le directeur éditorial F. Schlesinger) sont pris sur le fait d’aller à la facilité, ou à la mécanique horlogère. Laurence Bloch a testé elle-même sur France Culture, cette-heure et demie pour du documentaire (« Changement de décor » et « Le vif du sujet »).

    Alors Antoine avec tes collègues vas-tu proposer cette demie-heure de rab ? Et comme le disait le grand animateur-bateleur Pierre Bellemare sur Europe 1 « Il y a sûrement quelque chose à faire ! ». Salut et fraternité.

    • Syntone Syntone dit :

      Bonjour Fañch,
      Tout à fait d’accord avec toi que « Comme un bruit qui court », souvent très dense, mériterait un temps d’antenne plus grand, afin que le rythme trépidant, précipité parfois, laisse plus de place au cheminement de la pensée.

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