« Questionnaire pour Lesconil », de l’enquête ethnographique à l’essai sensible

En 1980, Yann Paranthoën s’immerge dans un village breton menacé d’extinction sonore. Avec Questionnaire pour Lesconil, il livre un plaidoyer pour l’écoute et un de ses chefs-d’œuvre, reçu cinq sur cinq par le Prix Italia la même année. Retour sur un classique.

[le craquement des boules de goémon sous les pas] En 1975, un groupe de chercheurs et chercheuses canadien·nes, dirigé par le compositeur Raymond Murray Schafer, a recueilli le paysage sonore de cinq villages européens dont Lesconil, petit port du Finistère Sud. Les enregistrements et les relevés d’écoute, mais aussi les entretiens avec les habitant·es, ont conduit le théoricien de l’écologie sonore à cette conclusion : « Avec le temps, de plus en plus d’invasions dans la vie des communautés vont détruire le paysage sonore originel ». Cinq ans plus tard, Yann Paranthoën s’empare de l’étude du « World Soundscape Project » et part à Lesconil. Il porte deux magnétos en bandoulière. Avec le premier, il fait écouter aux habitant·es la voix de Murray Schafer égrener ses notes. Avec le second, il enregistre leurs témoignages, qu’il juxtapose à ses propres captations en extérieur. Celui, qui, tout au long de sa carrière, va bouleverser la syntaxe du documentaire radiophonique, transforme l’enquête ethnographique des Canadien·nes en un essai sensible, une fresque humble et légère à la séduction intemporelle.


[le déclic du Nagra quand on stoppe la bande] Avec Questionnaire pour Lesconil, Paranthoën façonne un pur produit radiophonique : une mise en abîme de l’écoute, composée de multiples strates déclinant à l’envi un schéma écouteur-écouté. Ainsi : le port de Lesconil [écouté par] les habitant·es [écouté·es par] Schafer [écouté par] Paranthoën [qui écoute] les habitant·es [écoutant] Schafer. Le public [écoute] Paranthoën [écoutant] les habitant·es [écoutant] Schafer, tout en [écoutant] Paranthoën [écouter] le port de Lesconil.

[les coups de b(h)oule de la mer] La portée de Questionnaire… ne se réduit pas pour autant à cet amusant vortex. Le documentaire se double d’une ode subtile aux pouvoirs de l’ouïe, capable de percevoir les multiples dimensions du réel. En arrivant à Lesconil, Paranthoën pénètre dans un éden sensitif, dont les habitant·es semblent doté·es d’une acuité quasi-surnaturelle, en parfait accord avec leur environnement. Les bruits naturels (vents, marées) ou liés à l’activité humaine (bouées magnétiques, chaluts) rythment leur vie, littéralement. À Lesconil, on donne le nom des bateaux sortant dans la brume au bourdonnement de leur moteur, on prévoit la météo selon le tournoiement des vents ou la direction prise par le tintement de la cloche. Les marins connaissent le son de chaque rocher frappés par la houle, ce qui les aide à se guider dans la nuit. Des marées sont entendues à plus de vingt kilomètres, selon la clarté de l’air. Tout est là : « Il faut vouloir [les] entendre », dit un autochtone. Et pouvoir, aussi. Car cet état de grâce renvoie bien sûr, presque quatre décennies plus tard, à notre aliénation contemporaine dans un environnement sonore plus agressif et saturé. Sans verser dans un réflexe conservatiste, Paranthoën suggère ceci : plus le paysage sonore de Lesconil apparait corrodé par la modernité (avions orageux, voitures lancinantes, nouvelles habitations barrant les échos, panneaux électroniques rendant caduque la vente à la criée), plus l’altération de la faculté de l’homme à écouter semble inévitable. « Les jeunes ne savent plus écouter. Ils n’en ont plus besoin » ; « Les appareils sont là. Il n’est plus nécessaire d’écouter » ; « Un port où il n’y a pas de bruit, c’est un port qui meurt. » entend-on ici et là. En ne prenant pas conscience de cette surdité qui s’amplifie, l’être humain perd de son humanité. Les liens à la nature et à son environnement se distendent, inexorablement.

[le feulement du mécanisme actionnant les cloches] Le temps, cette illusion. Questionnaire… déroule le condensé d’une journée dans la vie du port, de l’aube au crépuscule. Unité de temps et de lieu à effet de réel. L’auteur instille l’idée de lenteur inexorable en la codifiant (horloges, cloches) et en la donnant à vivre (séquences contemplatives en extérieur, mais aussi bonhomie dans les réponses des habitants). Ordre naturel des choses et logique chronologique que, pourtant, il va s’amuser à subvertir. Changements brusques de plan, embardées rythmiques, pulsés par un montage parfois très cut et fragmenté, notamment au niveau des voix : relançant constamment l’attention, il manifeste sa maîtrise et son absolue liberté démiurgique.

[le bruit de succion à la pointe de la Torche] On retrouve avec le travail sur les voix, comme avec celui sur le temps, cette emprise : une volonté de les considérer comme une donnée d’ajustement esthétique. S’il ne fait aucun doute que Paranthoën respecte les personnes qu’il interroge, il dispose ensuite de leurs paroles à sa guise, les désarticulant à la faveur d’une science de la combinatoire toute personnelle. Ici, les réponses sont concassées, parfois réduites à une syllabe, un souffle, ou étirées, écartelées par d’autres sons en incise. Un jeu à la limite de l’expérimental, évoquant aussi le travail aléatoire et lacunaire d’une mémoire cherchant à reconstituer des dialogues passés. Une logique occulte : la sienne. Malgré parfois leur restitution en bouts épars, on retrouve ici l’impact de ces fameuses voix mono se détachant sur les arrière-plans stéréo. Présences totémiques, sculpturales. L’humain prime avant tout.

[les goélands au troisième plan] Paranthoën touch, définition : art de la composition musico-picturale de celui que l’on surnomme jusqu’à satiété « le tailleur de sons ». Carrousel des arts. Spatialisation du son déployée avec envergure, précision, et le sens du détail du miniaturiste portés au plus haut degré de raffinement. Richesse de carnation de certains « rendus », grâce à la qualité des prises de son, comme ici ces ronflements de moteurs de bateaux, que l’on se surprend à différencier : granuleux, grasseyants, boisés… Hypnotique la densité de ces vagues brisées, un son compact comme un mur qui s’avance, et cogne.

[sirènes en écho] Si Paranthoën fait entrer la cosmogonie sonore de Lesconil dans l’espace modulable de son documentaire – la première version diffusée dans l’Atelier de Création Radiophonique de France Culture le 23 mars 1980 durait cent quarante minutes –, c’est par mesure conservatoire. Au paysage acoustique du port de pêche, dont la disparition est programmée, il compte substituer son documentaire, comme une survivance, comme un rescapé. Ainsi Paranthoën, sans donner de leçon, réactive l’idée de l’écoute comme fonction vitale.

[les voix de la vente à la criée] Comme ces voyages qui influent sur le cours d’une vie, la traversée de Lesconil va bouleverser l’existence de Yann Paranthoën. Questionnaire pour Lesconil remporte en 1980 le prix Italia, conduisant Radio France à réévaluer son statut de technicien-opérateur du son (L’Oreille en coin…). Il est dorénavant considéré comme un auteur, à qui il faut laisser les coudées franches et donner les moyens techniques de ses ambitions. L’impact sur ses œuvres futures, de Carte postale d’Italie à Du côté de Zweeloo, va s’avérer considérable.

À écouter / lire / regarder :

Questionnaire pour Lesconil a été édité en CD, dans sa version courte diffusée au Prix Italia (50 minutes), en bonus du livre Yann Paranthoën, l’art de la radio. Cet ouvrage-clé de Christian Rosset, augmenté de contributions de plusieurs auteur·es et de deux films sur DVD, est toujours disponible aux éditions Phonurgia Nova.

Notre article est d’abord paru dans le n°9 de la Revue de l’écoute. Abonnez-vous par ici pour découvrir nos articles en primeur !

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