Pascale Pascariello : « Provoquer la parole qu’on n’entend pas »

Du quotidien de dealers marseillais pour l’émission Les Pieds sur Terre sur France Culture aux récits de braqueurs dans sa dernière série pour Arte Radio, la journaliste indépendante et reporter Pascale Pascariello travaille depuis de nombreuses années à faire entendre des discours tus et des témoignages peu entendus. Rencontre avec une adepte de l’enquête et du travail au long cours.

Des petits trafiquants au grand banditisme, en passant par l’évasion fiscale, d’où vient votre intérêt pour la délinquance ?

Je ne dirais pas que j’ai un intérêt particulier pour la délinquance. Ce qui m’importe, c’est de parvenir à provoquer la parole qu’on n’entend pas, celle de ceux qu’on a oubliés ou celle de ceux qui souhaitent se faire oublier. Donner la parole, par exemple, à des jeunes qui dealent permet de sortir des clichés. J’ai souhaité montrer leur quotidien et une réalité souvent déformée.

Vous avez effectué de nombreux reportages à Marseille. Il y a quelque chose qui vous intéresse particulièrement dans cette ville ?

J’y suis née et j’y ai grandi. J’ai donc tout naturellement une certaine tendresse pour cette ville, certes outrancière par certains côtés, mais bien trop souvent caricaturée. C’est l’une des villes les plus inégalitaires de France avec des quartiers complètement abandonnés par les pouvoirs publics.

Illustration : Émilie Seto

Votre indépendance – plutôt rare dans la profession – vous permet-elle de vous consacrer plus librement aux sujets ?

Être freelance ne garantit pas l’indépendance. Freelance, c’est le statut que j’ai choisi depuis que j’ai quitté l’émission Là-bas si j’y suis en 2012, pour travailler à la fois en radio et en presse écrite. À l’époque, il présentait certains avantages… ce qui n’est plus vraiment le cas maintenant. Il est aujourd’hui plus confortable d’entreprendre une enquête avec le soutien d’une rédaction, comme par exemple celle de Mediapart avec laquelle je collabore. L’indépendance est un choix et afin de l’être, j’ai choisi de travailler pour des médias indépendants ou des émissions qui n’exercent aucune censure comme Les Pieds sur terre sur France Culture ou Interception sur France Inter. Je peux choisir mes sujets, parfois on m’en propose et cela se fait en toute liberté, en discutant avec les producteurs ou rédacteurs en chef, ce qui nourrit la réflexion sur le sujet.

Ces sujets, on l’imagine, sont traités de manière différente selon les médias en question…

Oui, bien sûr. C’est d’ailleurs un plaisir de penser à comment faire entendre, comment écrire radiophoniquement un sujet déjà traité en presse écrite. Un exemple : j’ai enquêté sur le chantier de l’EPR à Flamanville, le futur réacteur nucléaire, pour Le Canard enchaîné, puis pour Mediapart. Par la suite, France Inter m’a sollicitée pour réaliser un reportage sur le même sujet. La transposition radiophonique entraîne de nouvelles recherches pour trouver les personnes qui accepteraient de témoigner. Il faut également penser à des situations pour expliquer le sujet, en évitant de longs interviews statiques et vite ennuyants.

Illustration : Émilie Seto

Vous avez fait vos premières armes de reporter radio au sein de l’émission Là-bas si j’y suis de Daniel Mermet sur France Inter. Que retenez-vous de cette « école » ?

J’ai beaucoup appris : savoir justement prendre des ambiances qui sont loin d’être accessoires mais qui, au contraire, permettent de dessiner radiophoniquement l’univers de la personne qu’on interviewe. Et être libre de poser toutes les questions que l’on doit poser pour approfondir un sujet quel que soit le statut de notre interlocuteur, qu’il soit ministre ou chef d’une très grande entreprise.

Dans votre série Les Braqueurs, sur Arte Radio, François, Miki et Tito racontent leurs parcours au sein du grand banditisme. Ils en disent beaucoup sur eux et parlent de leurs actions comme d’un véritable métier. Comment s’est fait la sélection des « profils » de ces hommes et qu’est ce qui vous a intéressé dans leurs paroles ?

On fait souvent l’apologie du grand banditisme, et des braqueurs en particulier. J’ai voulu aller voir l’envers du décor. Je me suis fixée deux impératifs : interviewer des personnes qui n’ont pas tué, et dont les actes n’appartiennent pas à une époque révolue. Mes recherches se sont donc concentrées sur des équipes contemporaines. Parmi elles, des braqueurs de fourgons blindés et des membres des Pink Panthers, groupe originaire d’ex-Yougoslavie, spécialisé dans les bijouteries de luxe. Après plusieurs prises de contact, trois ont accepté de participer à cette série. Parmi les raisons qui les poussaient à le faire : rectifier l’image du braqueur, bien trop idéalisée selon eux.

Le montage, qui n’est pas à charge et qui ne fait pas pour autant l’apologie du vol à main armé, est plutôt bienveillant à l’égard de ces hommes et de leurs parcours, tout en laissant l’auditeur/trice libre de son jugement…

Ce n’est pas une question de montage. Le montage n’est pas là pour changer ce qui a été dit, il doit respecter la parole de la personne interviewée, c’est de la déontologie. J’ai souhaité partir de trois temps : l’enfance, les braquages et l’après-braquage, c’est-à-dire la prison et les raisons de la poursuite de leur activité. J’ai donc organisé chaque interview selon ces trois temps. Mais le montage a été un acteur important de cette série. Il a permis de fluidifier le récit. C’est un travail d’orfèvre qu’a mené Sara Monimart, la réalisatrice. François, le premier homme que nous avons enregistré, décrivait son métier de façon très cinématographique, ce qui a conduit Sara à penser la trame du montage à la façon d’un scénario, afin que chaque épisode fonctionne indépendamment des autres. Elle a ainsi décidé de travailler de manière à ce qu’une amorce contextualise à chaque fois le propos, que la fin sonne comme un cliffhanger, d’alterner des moments d’action et des passages plus réflexifs, qui permettent progressivement de brosser les portraits intimes de ces anciens braqueurs. Suite à ce travail de montage, Samuel Hirsch et Arnaud Forest ont créé de magnifiques musiques originales. Ils ont choisi les ambiances et ont su donner, avec élégance, une tonalité particulière qui nous plonge dans un univers unique pour chaque portrait. Cette série est un travail collectif et c’est ce qui en fait toute sa richesse et son aboutissement.

Comment avez-vous persuadé ces hommes de raconter leur histoire au micro et, pour certains, de venir dans les studios d’Arte Radio pour l’enregistrement ?

Je n’étais là ni pour les juger, ni pour les encenser. Je voulais seulement les écouter et essayer de comprendre. Mon approche a été claire et sincère, ils l’ont comprise et m’ont donné leur confiance. L’un d’entre eux a souhaité garder l’anonymat. Je l’ai rencontré à plusieurs reprises. Nous avons commencé les interviews en extérieur. Puis, nous avons convenu ensemble d’un dispositif afin qu’il accepte de venir en studio, en posant comme condition qu’il ne croise personne d’autre que moi et Sara Monimart qui s’occupait de la prise de son.

Est-ce que le fait d’être une femme influence votre travail d’enquête et d’infiltration dans des milieux plutôt masculins comme le trafic de drogue ou le grand banditisme ?

Non, je ne pense pas.

Dans certaines de vos réalisations, comme Mamie Offshore pour Arte Radio, vous vous amusez à vous faire passer pour Madame Courtanbé (« Bettancourt » à l’envers, du nom de la milliardaire Liliane Bettancourt) en appelant une société de conseil en évasion fiscale. Une habile mise en scène qui permet de manière humoristique de faire entendre un discours bien réel. Vous fixez-vous une limite à ne pas franchir pour obtenir certaines paroles ?

Oui, ne pas enregistrer sous une autre identité ou à l’insu de mon interlocuteur. Il y a trois cas où j’ai dérogé à cette règle : celui, donc, de cette société de conseil, France Offshore, qui a été condamnée depuis pour ses activités. Et les deux autres cas concernaient des lieux interdits aux journalistes. En premier le « dépôt de Paris », les geôles qui se situent sous le palais de justice de Paris : toutes les demandes de reportage auprès des autorités étaient systématiquement refusées, tandis que les conditions de détention y ont été condamnées à plusieurs reprises par la Cour Européenne des Droits de l’Homme. J’ai aussi tourné dans un centre de rétention administrative où sont détenues les personnes en situation irrégulière, en attente d’être expulsées du territoire. Dans ces centres, des « visites-vitrines » étaient octroyées aux journalistes. Pourtant, plusieurs de mes contacts à l’intérieur, qu’ils soient issus du monde associatif ou de la police, me confiaient que c’était le jour et la nuit entre ce qu’il s’y passait et ce que les journalistes voyaient lors de ces visites. Voilà pourquoi j’y suis entrée sans me présenter en tant que journaliste. Dans ces trois cas, le devoir d’informer, prioritaire, l’exigeait.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes reporters radio tenté·es par le travail d’enquête et l’immersion ?

L’enquête, c’est l’école de la patience. C’est un travail au long cours, qui demande parfois de faire d’autres sujets à côté.

À écouter :

Trois reportages diffusés en 2012 dans l’émission Les Pieds sur Terre sur France Culture, consacrés au trafic de drogue dans les quartiers nord de Marseille :

Deux reportages autour de la situation du collège Versailles à Marseille, un établissement scolaire oublié à la violence par les pouvoirs publics, diffusés dans Les Pieds sur Terre sur France Culture en janvier 2017 :

Les Braqueurs, une série en 11 épisodes réalisée par Sara Monimart et diffusée sur Arte Radio en 2017

Cet article est d’abord paru dans le n°10 de la Revue de l’écoute. Recevez nos articles en primeur : abonnez-vous !

 

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