Le Plancher de Jeannot

Le Plancher de Jeannot fait partie de ces documentaires qui doivent beaucoup à leur sujet. Qu’il soient insolites, tragiques ou tout simplement “énormes”, ce type de sujets frappent à eux seuls un grand coup à la porte de notre subconscient.

Faisant déjà jaillir mille évocations de notre imaginaire, ils provoquent des questions et nous font miroiter les réponses. Ici, comment résister à l’attrait immédiat pour l’histoire de ce paysan béarnais qui, à la mort de sa mère, a entrepris de graver “à la cuiller, au couteau, au poinçon et à la gouge” un texte d’une violence brute contre l’Église et la religion, sur le plancher même au-dessous duquel il avait enterré le corps de sa mère, tout en se laissant mourir d’inanition ?

Malheureusement, un tel sujet ne suffit pas à faire un documentaire, non plus que de faire le déplacement sur le lieu de l’affaire trente ans après. En effet, malgré un incipit affriolant, notre curiosité sera peu abreuvée au cours des soixante minutes du Plancher de Jeannot. La guerre d’Algérie, le suicide du père, la mort de la mère, ne seront plus évoqués.

Le seul élément nouveau éclairant un peu notre lanterne (l’installation d’antennes de télévision devant la ferme de Jeannot pouvant expliquer ses propos sur les cerveaux commandés par des “machines électroniques”) ne sera livré qu’à la moitié du temps imparti, par l’auteur lui-même, au second plan d’une conversation avec le curé du village, seul personnage véritablement existant (seule personne rencontrée ?).

Mais on comprend dans le même temps que cela, l’auteur le savait avant de se rendre sur place. Drôle de découverte pour l’auditeur… Que l’auteur n’ait rien à nous apprendre, c’est sans doute qu’il n’a rien appris lors de son séjour sur le terrain. Alors pourquoi a-t-il voulu s’y rendre ? Que cherchait-il ?

Qu’elles aient été coupées ou non au montage, l’auteur pose peu de questions lors de ses entretiens. Le texte de Jeannot lui-même est également très peu interrogé, malgré quatre lectures intégrales imposées à l’auditeur, sans que l’angle d’interprétation ne change significativement. (Passons sur les ridicules tentatives de reconstitution historique : l’insertion de bruitages de gravure censés évoquer l’acte d’écriture de Jeannot.)

En revanche, l’auteur semble avoir passé du temps à écouter les lieux, y cherchant sans doute des résonances avec l’histoire passée. On ne peut lui reprocher d’avoir pris ce temps et de nous le restituer. Cependant, on présume qu’il se serait laissé prendre à la contemplation, voire que, étant cinéaste et non-spécialiste du son, il aurait quelque peu trop délégué à son opérateur. Car ces scènes bucoliques contemporaines n’entrent pas en rapport avec notre sujet.

De la belle collection d’ambiances proprement réparties tout au long du documentaire (cloches, abattage des arbres, troupeaux, jeux d’enfants, etc.), on retiendra surtout les messes chantées, très sollicitées au montage. Mais au bout de la quatrième répétition du texte de Jeannot, adossé chaque fois au chant des paroissiens duquel émergent des gros-plans saisissants, on vient à se demander si ce montage appuyé n’aurait pas un sens et lequel ? (Il nous revient le résumé écrit du programme : “Le Plancher de Jeannot est une adaptation, une tentative de donner un sens à un texte mystérieux et obscur.”)

L’auteur voudrait-il nous faire chercher querelle auprès de l’ordre ecclésiastique local et supposer que les pauvres paroissiens d’aujourd’hui sont encore, comme le prétendait Jeannot, sous l’emprise de la propagande cléricale ? Bien sûr, nous ne le croyons pas, ce n’est pas très sérieux.

Alors nous restons sur notre faim lorsque, les soixante minutes écoulées sans progrès, le commentaire dit d’une façon très banale qu’en 1991 le plancher fut démonté pour être lu dans divers endroits du monde. Et si tout commençait là ?

Après un chouïa de recherche sur internet surgit une autre question : comment se fait-il que le plancher de Jeannot soit depuis cinq ans la propriété de l’entreprise pharmaceutique Bristol-Myers Squibb, qui l’a installé de manière permanente en face de Hôpital psychiatrique Sainte-Anne à Paris ? On se demande si ce n’était pas ailleurs que dans le Béarn qu’il fallait mener une enquête.

Le Plancher de Jeannot
Un documentaire de Patric Chiha
Réalisation de Christine Diger
Atelier de création radiophonique du 14 décembre 2008 (rediffusion de mars 2007)

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