De l’expérimentation sociale au romantisme noir : cinq documentaires autour des drogues

Retour sur cinq documentaires sonores centrés sur les drogues dures, parus simultanément (quoique sans concertation) en 2014. Avec une attention particulière à l’un d’entre eux : Toxcity.

« C’est d’une noirceur, d’une épaisseur, d’une glauquerie, d’une… Ça n’a pas d’âme. C’est mort. C’est le pire endroit au monde. » Ainsi parle un homme au tout début de Poudreuse dans la Meuse, documentaire sonore de Mehdi Ahoudig sur la consommation d’héroïne dans le département. La voix interpelle avec amertume le journaliste et, par extension, le public : « Vous ne me croyez pas ? » Il y a bien eu, dans les années 2000, The Wire ou Breaking Bad pour traiter différemment la question des drogues dans les séries télé, mais à force de documentaires misérabilistes, d’entretiens moralisateurs et de films spectaculaires, on peine en effet à croire ce qu’on nous sert sur le thème – ou bien, ce qui revient au même, on s’en fait un divertissement comme un autre. On a le regard blasé : c’est noir, c’est épais, c’est glauque, on sait. En fait, on ne sait rien, parce que le misérabilisme, la morale et le spectacle ne sont pas là pour révéler quoi que ce soit, mais pour faire écran. C’est ce à quoi se confrontent plusieurs créations sonores parues récemment : inventer, au moyen du son, d’autres façons d’aborder les drogues, afin d’en saisir les réalités intimes et collectives, d’en poser les enjeux sociaux et politiques.

H. Adams, « Crack it up », Creative Commons by.

Deux ans et demi de préparation, de rencontres, d’arpentages, de tournages, de réalisation : c’est le temps qu’il a fallu à Toxcity pour se concrétiser. Marc Monaco, Sarah Fautré et Éric Collard y construisent, en trois volets d’une cinquantaine de minutes chacun, « une histoire orale de l’héroïne à Liège » : Toxcity, c’est le surnom qu’a gagné la ville, au fil de ces quarante dernières années, pour la place qu’y occupe l’héroïne. Familiers de Liège, proches d’usager·e·s,  Marc Monaco et Éric Collard veulent au départ monter un webdocumentaire sur la question – pour le son, ils sollicitent Sarah Fautré, ancienne bénévole à Radio Panik, également connaisseuse de Liège, et le projet évolue vers le documentaire sonore. L’écriture reste néanmoins marquée par la forme d’abord imaginée : on ressort de l’écoute avec l’impression d’avoir physiquement parcouru les rues de la ville, d’avoir respiré l’ambiance des cabanes improvisées, des bus de prévention ou des salons officiels. C’est aussi que Toxcity se veut, à travers la question de l’héroïne, un portrait de Liège, de sa géographie, de ses transformations. Des sons de pas, lents ou pressés, sur un parquet ou un trottoir, ceux des transports, de la visite dans tel bureau, de la balade sur telle colline : les déplacements forment l’ossature du documentaire. On circule dedans, dehors, à l’intérieur des esprits, aux bordures de la ville et dans ses multiples centres, au cœur de la drogue et à l’extérieur d’elle. Premier volet, la noirceur : l’entrée dans l’héroïne. Deuxième, la négociation : les réponses institutionnelles. Troisième, l’échappée : comment on s’en sort – ou pas.

 


Extrait de Toxcity, de Marc Monaco, Sarah Fautré et Éric Collard.

Selon Sarah Fautré, l’absence d’image a joué un rôle central dans la qualité des très nombreux témoignages recueillis : « La parole est plus libre, c’est pour cela que j’aime le son : les gens sont moins mal à l’aise face à un micro, sans caméra. » L’empathie a fait le reste : les usager·e·s d’héroïne ne sont pas ici des objets d’apitoiement ou de réprobation, mais des proches avec qui l’on veut creuser le dialogue. SDF ou chercheur, elles et ils participent pleinement, avec des éducatrices/teurs de rue, des médecins, des policiers ou des universitaires, mais aussi avec celle et ceux qui tiennent le micro, à la construction d’une « intelligence sociale » de l’héroïne1. Impossible, par exemple, de conserver au montage l’entretien réalisé avec une figure légendaire de la répression, policier à la retraite : l’antagonisme était trop brutal pour qu’un vrai échange puisse avoir lieu. Car au-delà des désaccords, au-delà des intérêts divergents, au-delà des positions très distinctes que chacun·e occupe dans cette cosmogonie liégeoise, il fallait que la parole puisse circuler librement, afin d’affronter collectivement les questions politiques et philosophiques que pose l’usage des drogues dures, sur soi et sur l’existence, sur l’organisation sociale et la culture occidentale. Cela fait de Toxcity non seulement un documentaire sonore abouti, mais une expérimentation communautaire en tant que telle, singulière et exigeante. Le sous-titre d’« histoire orale » prend ici tout son sens : c’est à travers la polyphonie qu’un nous se maintient et s’affirme. La création radiophonique n’est pas là pour fournir des solutions : elle devient le moyen de créer du commun à partir de cette came qui exclut et désintègre, elle est une façon de construire des ouvertures, de retisser inlassablement ce qui nous relie.


Poudreuse dans la Meuse, de Mehdi Ahoudig, Arte Radio.

Dans Poudreuse dans la Meuse, Mehdi Ahoudig traite également de l’héroïne, mais dans la campagne française cette fois. Le titre, avec ses accents de western comique, est trompeur : l’auteur conduit ici une nouvelle « enquête sensible », comme il aime à les nommer. Même constat d’une omniprésence de la drogue dure sur un territoire précis. Même empathie et même choix de partir à l’opposé de la morale et du voyeurisme. Mais pas de familiarité avec le terrain ni de proximité avec celles et ceux qui y vivent : il faut gagner leur confiance. Né d’une rencontre avec le procureur Yves Le Clair2, le documentaire entre dans l’usage de drogues par le sommet de la hiérarchie, la confrontation à l’autorité judiciaire ou médicale, l’action policière et sociale, et fait des percées vers le bas, le quotidien de l’addiction. Jusqu’à lui trouver des échos – ou peut-être des racines – dans la poussière de nos gestes, de nos habitudes, de nos émotions : dans l’inévitable cigarette, dans le café qu’on accepte bien volontiers, mais aussi dans le colérique « Encore ! Encore ! » d’un petit garçon qu’on traîne hors du parc ou dans l’amour qu’on porte à un·e enfant et qu’il ou elle nous porte. À travers l’héroïne, Mehdi Ahoudig questionne nos dépendances banales et nos splendides fragilités, nos combats épuisés et nos hontes rageuses, comme si sa consommation mettait à nu les ressorts de l’humanité même. La brutalité, la noirceur de la drogue, c’est là précisément de dépouiller l’être jusqu’à l’os – et la fonction du documentaire, d’approcher ce dépouillement avec délicatesse, à rebours de la violence sociale coutumière, pour en dévoiler ce qu’il a d’universel.

Dans un documentaire en deux volets, Crack, usages et mythes et Crack, pratiques de réduction des risques, Benoît Bories et Charlotte Rouault poursuivent leur travail d’enquêtes sociales en s’intéressant à la consommation de crack à laquelle tou·te·s deux avaient été confronté·e·s sur le quartier de Laumière, à Paris, dont il et elle étaient familier·e·s. L’endroit était déjà classé comme « zone de sécurité prioritaire » en raison de son importante plateforme de vente et les débats allaient bon train sur la création d’une salle de consommation pour limiter les risques. Le centre de gravité du documentaire se déplace ici du côté associatif : sollicité·e·s à la même époque pour réaliser la bande son d’un court film de prévention pour l’ONG Médecins du monde, le duo de Faïdos sonore avait saisi l’occasion pour rencontrer les équipes médico-sociales engagées sur le territoire, et à travers elles, des usager·e·s. Double objectif pour la création sonore : « casser le mythe du toxicomane édenté et agressif de Château rouge » (un quartier pauvre de Paris), le produit étant aussi bien consommé « dans les soirées mondaines », quoique sous un autre nom ; et plus largement, mettre en valeur le travail des actrices/teurs de terrain afin de fournir des outils d’analyse et de critique dans le débat sur les politiques publiques en termes de santé et d’aménagement. Dans une pastille produite l’année suivante, Dans le minibus, Faïdos sonore offre par ailleurs un instantané du quotidien d’un éducateur de rue travaillant dans un bus de prévention. Dessein comparable dans Scène ouverte, une série de sept reportages de cinq à dix minutes réalisés par Philippe Zunino et Ewen Chardronnet : dans « une démarche artistique et militante en soutien aux acteurs de la prévention et de la réduction des risques »3, les deux auteurs arpentent le canal et la gare de St Denis, en bordure de Paris, pour dialoguer avec les usager·e·s de crack et les équipes médico-sociales.


Extrait de Crack, usages et mythes, de Benoît Bories et Charlotte Rouault, France Culture.

 


Premier reportage de Scène ouverte, de Philippe Zunino et Ewen Chardronnet, MU.

 


Crackopolis, de Jeanne Robet, Arte Radio.

La dernière création est catégorisée par Arte Radio comme du documentaire, mais propose une approche radicalement distincte. Crackopolis, de Jeanne Robet, est composé de quinze récits courts dans lesquels Charles, lui-même usager, nous ouvre les coulisses du crack à Paris. Il narre à voix nue, avec la ponctuation occasionnelle du vibraphone de David Neerman, la drogue côté business et codes, côté défonce et survie. Il nous initie, dandy qui danse sur les ruines, dans un double pied de nez à la paranoïa du milieu et à notre ignorance prudente. Charles, à vrai dire, pourrait être considéré comme co-auteur de la série, tant la qualité de cette dernière tient à sa narration singulière – à moins qu’il ne soit lui-même un personnage de fiction, sorti de sa propre imagination ou de celle d’un·e autre. Pas trace, ici, des questions de santé publique ou de solidarité sociale, ou bien très secondairement : c’est de littérature qu’il s’agit, d’une littérature qui veut pouvoir tout brûler. On envoie valser les sentiments et la morale, les mains tendues et la sociologie, et on fait un grand feu de joie de ce fatras hypocrite qui nous tient lieu de société. Une fois n’est pas coutume, le script des enregistrements a d’ailleurs été mis en ligne [pdf] : il se lit comme une nouvelle de Bukowski. On se délecte sans état d’âme de la désolation et du cynisme. C’est un miroir que Charles nous tend : et vous, vous êtes qui ? Qui pour vous désoler, qui pour vous délecter ? Car ce romantisme noir qui prend forme à l’écoute, dérangeant, questionnable, irritant peut-être, est construit aussi bien par l’autrice et le narrateur que par celle ou celui qui écoute.

  • Toxcity, de Marc Monaco, Sarah Fautré et Éric Collard, avec le soutien du FACR de la Fédération Wallonie – Bruxelles, en co-production avec D’une certaine gaité Asbl. Prix Scam Belgique 2015 du meilleur documentaire radiophonique.
  • Poudreuse dans la Meuse, de Mehdi Ahoudig, mise en ondes et mix de Samuel Hirsch, Arte Radio, 2014. Prix Europa 2015 du meilleur documentaire.
  • Crack, usages et mythes et Crack, pratiques de réduction des risques, de Benoît Bories et Charlotte Rouault, réalisation de Christine Robert, Sur les docks, France Culture, 2014.
  • Dans le minibus, de Benoît Bories et Charlotte Rouault, mise en ondes et mix d’Arnaud Forest, Arte Radio, 2015.
  • Scène ouverte, de Philippe Zunino et Ewen Chardronnet, MU, 2014.
  • Crackopolis, de Jeanne Robet, musique originale (vibraphone) de David Neerman, musique additionnelle, mise en ondes & mix de Samuel Hirsch, Arte Radio, 2014.

Notes :

1 Citation des auteur·e·s dans un article de Raf Pirlot, « ToxCity : histoire(s) orale(s) de l’héroïne à Liège », L’entonnoir, 27 janvier 2015.
2 Joël Morio, « Mehdi Ahoudig, une écoute sensible », Le Monde, 30 octobre 2015.
3 Adrien Pollin, « L’histoire du canal côté drogue », Bande Originale, non daté.

1 Réaction

  • blog cannabis dit :

    Crackopolis est très fort. La voix plus le beat derrière s’accordent parfaitement. Et les « lyrics », parfois à la limite du mytho, nous font découvrir un monde que l’on devine simplement par de brèves poignées de main autour du bassin de l’Ourcq.

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