Audiograph, faire communauté par le sonore

Chaque semaine, l’antenne de KALW à San Francisco propose un jeu : une carte postale sonore est diffusée, on y entend une personne, un moment de la vie sociale ou un instantané du paysage. Une unité de lieu :  la région de la baie de San Francisco. Parfois la voix fait l’évènement sonore, parfois elle le commente, mais le son n’est jamais là pour lui seul : il permet de mettre la focale sur un endroit ou un métier, une tradition ou une association. Le public est invité à deviner où la prise de son a été faite. La semaine d’après, dans un format bref de 3 à 10 minutes, une petite enquête acoustique dévoile le contexte de l’enregistrement et l’enrichit d’entretiens et de pastilles sonores complémentaires. Trois questions à la fondatrice d’Audiograph, la documentariste et photographe Julie Caine.

Quelle est l’origine de l’émission ?

J’ai commencé Audiograph en 2012, comme un projet radiophonique collaboratif visant à documenter la signature acoustique des neuf comtés de la région de la baie de San Francisco, un immense territoire, très varié, qui compte plus de 7 millions d’habitant⋅e⋅s.

Tout est parti d’une collaboration entre moi et KALW, l’une des plus créatives et inventives antennes locales de NPR (National Public Radio), le réseau des radios non commerciales aux États-Unis. Nous avons conçu Audiograph comme une série de collages audio très travaillés sur le plan sonore, pour composer une nouvelle forme d’histoire auditive et de symphonie acoustique à partir de captations de la musique naturelle des lieux, de récits à la première personne et d’archives sonores.

Pendant la première année, le projet a été financé par le Creative Work Fund, qui soutient les artistes engagé⋅e⋅s dans une création en collaboration avec des institutions culturelles à but non lucratif. Cela a été un succès, si bien que KALW a décidé de prendre en charge l’aspect financier à partir de la 2e année, et depuis le projet continue à avancer. Nous avons notamment collaboré avec la California Historical Society et diverses radios non commerciales locales. Avec NPR, nous travaillons à faire d’Audiograph un projet national sous forme de carte sonore du pays tout entier.

Vous parlez d’émission collaborative : quelle est la place des auditrices et auditeurs dans cette émission ?

Pour créer cette symphonie acoustique, Audiograph propose aux auditrices et auditeurs de KALW de contribuer activement, de se transformer en guides pour explorer l’identité de la région de la baie à travers les paysages sonores ordinaires ou extraordinaires où elles et ils vivent, travaillent ou se divertissent. Cette participation du public est à la fois très plaisante et enrichissante. Elle me fait comprendre le lieu où je vis et trouver de nouvelles manières inattendues de faire du journalisme. Cela nous a poussé·e·s à creuser dans la réalité économique, sociale et culturelle de la région, et cela a également beaucoup enrichi le son de la radio.

Je fais la plupart des prises de son, mais beaucoup d’auditrices et auditeurs nous envoient leurs enregistrements, et nous les utilisons aussi souvent que possible. Je fais des appels à contributions, surtout quand il y a des évènements sonores que je trouve intéressants à capter depuis plusieurs perspectives.

Nous animons aussi des formations à KALW : nous accueillons des gens qui veulent faire de la radio et des amoureux/ses du son pour les former à l’art du journalisme radio créatif et très travaillé au niveau sonore. Nos stagiaires viennent de tous les milieux, depuis une infirmière de l’hôpital public jusqu’à l’ingénieur de chez Google en passant par le gérant d’une épicerie ou de jeunes diplômé⋅e⋅s. Beaucoup d’entre elles et eux découvrent l’écriture sonore non narrative au travers des pièces d’Audiograph, et je me sers de ce projet comme d’un outil pour enseigner la prise de son, l’écoute active, le design sonore et un usage ludique de ProTools.

Dans quel état d’esprit faites-vous cette éducation au sonore ?

Je crois qu’Audiograph est là pour apprendre aux auditrices et auditeurs à créer des liens avec leur environnement, leurs voisin⋅e⋅s, avec elles et eux-mêmes, et ce à un niveau sonore primitif. Je crois en effet que nous aidons les gens à penser avec leurs oreilles et à s’ouvrir à ce qui est le plus souvent une expérience subconsciente du lieu. Nous sommes profondément reliés au monde qui nous entoure par ce que nous entendons. Le son est la première expérience que nous faisons du monde : il nous dit qui nous sommes et où nous sommes. Avant même de naître nous reconnaissons les voix de nos proches, nous sommes émus et transformés par le son, et la musique nous est aussi innée que le langage.

Audiograph veut bousculer les frontières du traditionnel studio de radio et aller dans les espaces publics de la région de la baie, dans les églises, les rues commerçantes, les écoles, les centres commerciaux, les espaces naturels, les ruelles – dans les lieux de la région de la baie qui font sens pour nous, qui forment cette communauté dans laquelle nous vivons tou⋅te⋅s, qui constituent ce « village » de plus de 7 millions d’habitant⋅e⋅s. L’idée est de casser les structures traditionnelles, sans briser la confiance du public ni le sujet.

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