Au carnaval de Binche, des femmes face aux masques

La petite ville de Binche en Belgique, dont le carnaval est reconnu « chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité » par l’UNESCO, perpétue des traditions ancestrales et festives qui ne sont pas sans interroger la place accordée aux femmes. Une fête millénaire où le roi de paille, le Gille, est toujours un homme, jamais sa femme, quoique cette dernière y occupe une place essentielle, dans l’ombre de son homme costumé. Le documentaire Femmes de Gilles, réalisé fin 2015 par Vincent Matyn-Wallecan et Mélanie Godin, questionne le folklore carnavalesque à la lumière du féminisme.

Belgique - Carnaval de Binche 2015 (Vol 4) CC-by-nc-sa Antonio Ponte

Carnaval de Binche 2015 (Creative Commobs by-nc-sa Antonio Ponte)

Portraits radiophoniques croisés

Le Gille est le personnage le plus célèbre du carnaval de Binche en Belgique. Le jour du Mardi gras, journée d’apothéose de la magie carnavalesque, un millier de Gilles parcourent les rues pavées de la petite ville médiévale au son des tambours et des groupes de cuivres composés de trompettes, trombones, tubas… ainsi que de clarinettes et de pipeaux. Au-delà de cette image d’Épinal, le documentaire radiophonique (dont le titre fait un clin d’œil malicieux au roman La femme de Gilles de Madeleine Bourdouxhe) veut donner la parole aux protagonistes féminines de la fête, quatre femmes issues d’une famille perpétuant la tradition du Gille : l’arrière grand-mère presque centenaire, la grand-mère, la mère et la fille d’une dizaine d’années. L’originalité de la démarche est de confronter ces personnages au regard d’une femme choisie sciemment hors de cet écosystème, la grand-mère de la co-réalisatrice, qui n’est pas binchoise et dont le regard critique permet d’apporter d’emblée une forme de distanciation.

Le dispositif radiophonique s’appuie en effet sur un procédé de mise en abyme et de montage parallèle : la grand-mère de la réalisatrice est invitée à réagir aux témoignages de ces femmes de Gilles (enregistrées dans le moment fort de la fête, le Mardi gras à Binche), dans l’intimité de son appartement, à la lumière de son parcours personnel. L’on pourrait regretter que le récit de vie qu’elle nous livre, très éloigné du folklore, nous emmène parfois bien loin du thème initial. Mais c’est aussi le parti pris de ce documentaire dont le carnaval est en partie un prétexte, non le sujet réel.

Second parti-pris : une inversion radicale des rôles. L’omniprésence des hommes, les Gilles, se trouve seulement suggérée par les ambiances sonores (tambours, situations d’habillage, martèlement des sabots sur le pavé) donc volontairement réduite à leur enveloppe carnavalesque, quasi mythologique. Si ce sont bien les hommes qui font le bruit, le tintamarre et les sons caractéristiques du Mardi gras, le documentaire ne leur donne jamais la parole, faisant le choix de faire entendre la voix des femmes, celles « sans qui le Gille ne peut exister ».

Les privilèges des un·e·s et des autres

Quand elles sont encore enfants, on donne la permission aux jeunes filles de Binche de se costumer. La première voix qui nous est donnée à entendre est celle de Julia, l’arrière grand-mère de 96 ans : elle raconte un souvenir qui la fait encore rire, tant d’années après. Quand elle avait 8 ans, son frère était tombé malade et n’avait pu garder son rôle le mardi, il fut donc « débossé » et elle « rebossée » à sa place : il est fait allusion ici aux bosses de paille dont est bourré le Gille, sous son costume, pour lui donner un corps rond hors du commun. Elle évoque ensuite son entrée dans le monde du travail dès l’âge de 14 ans, et son « rôle » en tant que femme de Gille : habiller son mari, lui faire à manger, porter ses oranges lors du cortège du Mardi gras… Les femmes sortent s’amuser le lundi, à la bataille de confettis et lors des Trouilles de Nouilles, mais le Mardi gras est le jour où ils (les Gilles) sont rois et revêtent masque et chapeau à plumes d’autruche.

Ainsi qu’en témoigne à son tour Lucienne, la fille de Julia, elle a toujours vécu le carnaval à travers son mari, rencontré à l’âge de 15 ans, et cela fait 56 ans qu’il « fait le Gille ». Quant à la petite-fille de Julia, Sophie, elle raconte la curiosité de son propre mari concernant toutes ces traditions et leur signification. Mais dans sa famille raconte-t-elle, « on s’en fout royalement et il y a toutes sortes de choses qu’on fait parce qu’on les fait » sans avoir besoin de les questionner.

Scandale et bienséance

Les sons joyeux du carnaval, le sabot qui bat le pavé, les grelots ou le son répétitif  du tambour, les ambiances glanées au cœur de la fête, viennent régulièrement ponctuer une interrogation larvée : celle de la place de la parole et des désirs personnels des femmes dans cette tradition. Le carnaval de Binche devient dès lors un prétexte pour interroger l’évolution des mentalités dans la société occidentale.

La grand-mère de la réalisatrice s’exaspère de la distribution sexuée des « fonctions », cette bienséance qu’il convient d’accepter et que les femmes, en tous cas celles interrogées dans le documentaire, ne prétendent pas remettre en cause. Ces traditions qu’elles sont fières au contraire de maintenir car elles y sont naturellement attachées disent-elles, cette chance qu’elles ont « d’avoir un Gille à la maison », cette place qu’il leur faut maintenir et préserver, quitte à faire le carnaval toute sa vie à contre-cœur, comme l’avoue finalement Julia, l’arrière-grand-mère :

Entre nous, moi je n’ai jamais aimé le carnaval [rires], mais je le supporte !

Et pourtant, ainsi que le rappelle Mélanie Godin à sa grand-mère, celle-ci non plus n’a pas pu réaliser ses rêves de jeune femme : à l’époque où elle devenait adulte, son père lui avait formellement interdit de s’inscrire à l’école d’infirmière. Le parcours féministe qui suivit et qu’elle relate ensuite, n’allait donc pas de soi.

Le parallèle entre ces itinéraires de vie si différents s’avère dès lors plus parlant. Non, être féministe n’est pas facile, c’est sortir des sentiers battus, c’est éclairer avec des désirs nouveaux le retour des saisons, qu’appelle le carnaval. C’est prendre une place qui n’est pas donnée d’emblée, c’est, ainsi que la raconte la grand-mère de la réalisatrice, partir seule en Inde comme elle le fit pour mettre en place un hôpital,  prendre le risque d’être incomprise et jugée, se soustraire aux usages dominants d’une époque.

Gilles de Binche CC-by-nc-nd Sylvain Lecocq

Gilles de Binche (Creative Commons by-nc-nd Sylvain Lecocq)

Le pouvoir du masque : féminisme et transgression

Pour les Binchois·e·s, et selon l’expression consacrée « Il n’y a qu’un Binche au monde », le carnaval relèverait presque d’une forme païenne de la foi. L’épisode de l’affiche réalisée par le caricaturiste Pierre Kroll pour le Musée International du Carnaval et du Masque de Binche en 2013, donne un éclairage burlesque aux crispations qui entourent la préservation des traditions.

Christel Deliège, directrice du Musée International du Carnaval et du Masque de Binche, anthropologue et binchoise, témoigne qu’à Binche, la personnalité des jeunes filles se construit dès le plus jeune âge sur le récit idéalisé que construit le carnaval, ce trajet de vie relié à une ville : quand elle deviendra une jeune femme, elle rencontrera son Gille et ensemble, ils donneront naissance à un petit Gille.

Si dans toutes les sociétés du monde, les masques sont portés par les hommes et non par les femmes, c’est que porter un masque, c’est d’abord devenir une autre personne, et donc courir le risque d’être temporairement habité par un esprit malveillant ou dangereux. Briser cet interdit pouvait mettre en péril la descendance et donc la société entière. C’est pourquoi ce privilège n’était éventuellement accordé, dans certaines sociétés, parfois secrètes, qu’aux femmes vieilles, stériles ou aux filles prépubères.

Lorsque le Mardi gras matin, les Gilles de Binche portent leur célèbre masque pour se rendre à l’Hôtel de Ville, ils présentent ensemble un seul et même visage, symbole de leur communauté. Fait de toile de cire, décoré de lunettes vertes, d’une moustache, d’une petite barbiche et de favoris, ce masque témoigne du pouvoir des hommes et de leur unisson.

Les femmes et l’appel du printemps

Comme pour démontrer que les femmes ont la liberté de choisir et de faire évoluer les coutumes, le documentaire nous emmène soudain dans un autre carnaval, celui d’Eupen, en Belgique germanophone. Ici, les femmes, en chantant et en se rassemblant, semblent avoir rompu un tabou, et créé un mouvement féministe à l’intérieur même de leurs traditions : en coupant les cravates des hommes, elles s’arrogent dans la bonne humeur la liberté d’une réappropriation d’un instrument symbolique de la domination masculine1.

Le documentaire se clôt sur cette idée diffuse que le changement ne peut venir que des femmes elles-mêmes, et surtout des plus jeunes. La petite fille de la famille binchoise, Éléonore, raconte son amour du Dimanche gras, le jour où elle peut se costumer. Mais pour son arrière-grand-mère, il est inimaginable de penser que des femmes puissent faire le Gille dans des groupes de femmes, comme cela se passe déjà dans d’autres carnavals des campagnes autour de Binche. Une autre petite fille rencontrée au cœur de la fête raconte qu’elle-même fait le Gille dans un village proche de Binche et que pour elle, plus nombreuses seront celles qui dansent pour appeler le printemps en martelant les rues avec leurs sabots et en rythmant la cadence avec le panier ou le ramon (le rameau en rotin), plus vite le printemps répondra à l’appel.

Femmes de Gilles (2015). Réalisation, prise de son et mon­tage : Vincent Matyn-Wallecan et Mélanie Godin. Participation au mon­tage et mixage : Jeanne Debarsy. Une production L’Arbre de Diane avec le soutien de l’acsr, et du Fonds d’aide à la Création radio­pho­nique de la Fédé­ra­tion Wallonie-Bruxelles.

Note :

1 Dans un article passionnant, Rachel Soihet analyse l’importance du carnaval comme étant l’instrument qui a procuré aux femmes brésiliennes l’occasion d’assumer leur corps et leur sexualité dans la vie de tous les jours. Rachel Soihet, « La première vague du féminisme brésilien de la fin du XIXe siècle aux années trente », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés, 7 | 1998.

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