Paradoxes & contradictions de la “Maison de la Radio”

Si vous suivez l’actualité de la radio, ou du cinéma, ou a fortiori si vous écoutez une station du groupe Radio France, l’information ne vous aura pas échappé : le nouveau film de Nicolas Philibert (La Moindre des choses, Être et avoir…) sort en salles en France ce mercredi 3 avril et s’appelle… La Maison de la Radio.

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Nicolas Philibert n’a pas manqué de nous prévenir que La Maison de la Radio n’est pas un film sur la Maison de la Radio. En effet, il ne rend pas compte de l’ensemble du fonctionnement de l’entreprise, n’en expose pas les rouages ou très peu. Personnel d’entretien, de sécurité, de restauration (à part le pittoresque “Jésus”, limité à son seul prénom en off, et que l’on voit toujours de dos), magasiniers, documentalistes, mais aussi personnel administratif et de direction : des foules entières composant la micro-société du lieu en sont absentes. Seule la chaîne de production du son, tout du moins sa partie émergée, intéresse le cinéaste.

Mais si La Maison de la Radio n’est pas un film sur la Maison de la Radio, est-il pour autant un film à la Maison de la Radio ? Fausse route encore. Certaines stations sont à tout point de vue passées sous silence, comme Le Mouv’, l’éternelle oubliée, ou encore Radio France Internationale : en ce début d’année 2013, RFI vient de quitter définitivement la Maison de la Radio et Philibert aura raté une belle occasion de filmer celle qui, bien que ne faisant pas partie du groupe Radio France, a représenté près d’un quart des effectifs de la Maison ronde pendant cinquante ans. En fait, Nicolas Philibert ne filme que ce qui lui plaît et tant mieux (ou tant pis) si cela s’accorde avec ce que le grand public connaît déjà : un peu de France Bleu, un chouïa de France Culture, un brin de France Musique, et surtout France Inter. Cependant, Inter ayant installé ses studios depuis juillet 2004 dans un immeuble de la rue Mangin toute proche, un bon tiers du film La Maison de la Radio se déroule donc, ô magie du montage… hors de la Maison de la Radio ! Avec cette distance prise par rapport au contexte global, sans patrons ni sous-fifres à l’image, la mécanique d’entreprise et les rapports de pouvoir sont délibérément écartés d’un film social sur la Maison de la Radio qui resterait à faire.

En interview, Nicolas Philibert est sans cesse sommé de répondre à ces mêmes questions : « Comment filmer la radio ? » et « Fallait-il montrer les visages de la radio ? » Il n’y répond d’ailleurs jamais vraiment, ni même à aucune autre question d’ordre esthétique, peut-être par pudeur, par vraie ou fausse modestie. Bien sûr, il fut une époque où le fait de dévoiler les visages des gens de radio pouvait être taxé d’hérésie, mais en 2013, on n’en est plus vraiment là. Ces visages nous ont souvent été imposés par des campagnes publicitaires, ou par les médias qui privilégient leurs rares papiers sur la radio à des portraits d’animateurs. Alors, les visages, on les reconnaît ou pas, on les découvre ou pas… l’enjeu ne réside pas (forcément) dans le fait que le cinéaste ait plutôt abîmé ou plutôt préservé le fameux mystère du média sans images. La seule “trahison” dont on lui fera grief est d’avoir été présent avec sa caméra durant les “minutes de solitude” qu’offre Rebecca Manzoni à ses invités – dommageable intrusion dans le dispositif radiophonique.

Il faut néanmoins voir La Maison de la Radio pour ces tentatives de donner une image à la radio, qui serait plutôt une image de la radio. Philibert place vedettes du micro et collaborateurs méconnus sur un même plan, sans les nommer, sans recours à l’entretien. La proximité de la caméra est souvent impressionnante, au plus près des visages [comme ci-dessus, celui de la journaliste Lætitia Bernard], ou en légère contre-plongée, magnifiant les travailleurs de l’ombre. Sans doute fallait-il relever le défi de rendre les gens aussi “beaux” que leur parole. Mais c’est ce qui se passe au moment de la juxtaposition de l’image (d’un visage) avec le son (d’une voix) qui a retenu toute notre curiosité. Car plus que la question de l’image, ce qui nous intéresse lorsqu’on mêle le cinéma à la radio, c’est : « Quel son donner à un film sur la radio ? »

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Nicolas Philibert joue énormément du son hors-champ. Ainsi, beaucoup de plans restent “muets” lorsqu’ils donnent à voir le contre-champ de ce qu’on entend : à l’écran, un personnage écoute et l’on écoute avec lui ; on fait corps avec son écoute. Ainsi en va-t-il de la séquence d’enregistrement de fiction à France Culture : nous sommes dans la régie, avec la réalisatrice Marguerite Gateau et son équipe, à l’écoute du comédien qui lit son texte, puis, de l’autre côté de la vitre, nous découvrons le comédien, silencieux, attentif aux commentaires de la réalisatrice. Jeu d’allers-retours, de questions-réponses, alternance des sonorités (micro comédien / micro donneur d’ordres)… la radio se fait toujours par couple écoutant-écouté.

À d’autres moments, le son du film semble être le son direct de la radio – ce qui est particulièrement évident lorsqu’on suit le “motard” Pierre-Louis Castelli en plein commentaire du Tour de France, mais aussi dans de nombreux plans en studio [comme ci-dessus avec Jean-Claude Ameisen par exemple] : la voix est timbrée en grande proximité, c’est à peu de chose près celle qu’entend l’auditeur dans son poste. Notre écoute du son, “augmentée” par la vision de l’image, engage notre sensibilité de façon plus profonde. Ce léger hiatus qui nous pousse à entendre et à voir différemment constitue véritablement la pertinence cinématographique du film. Un même mouvement d’allers-retours où le son nous donne à voir et l’image à entendre, cette fois à l’intérieur d’un même plan.

La Maison de la Radio est avant tout un film drôle, comique, burlesque même [comme en témoigne la bande-annonce ci-dessous]. C’est aussi, malgré son scénario un peu faible (vingt-quatre heures de la vie de la Maison de la Radio), un film qui méritait d’être fait, car peu de cinéastes ont fixé une trace de la radio, ici certes sublimée à travers quelques artifices et malgré les paradoxes dont nous avons déjà parlé.

Et plus qu’un film sur le son ou la parole, La Maison de la Radio est un film sur l’écoute. C’est sans doute encore plus précieux. On retiendra par exemple les merveilleux plans volés lors de l’émission Du jour au lendemain, sur le visage de l’auteure Bénédicte Heim reçue par Alain Veinstein : des images sensuelles qui révèlent combien les visages, et les corps tout entiers, sont mus par la tension et l’émotion durant l’écoute. L’engagement physique des gens de radio, dont le cinéaste se régale par des dizaines de raccords de montage sur les gestes, mouvements, rythmes, mimiques, est également une belle découverte de La Maison de la Radio.


Reste une dernière énigme. Une séquence découpée en trois ou quatre plans montre un preneur de son (nous reconnaissons l’audionaturaliste Marc Namblard) en repérage en forêt. Il installe son dispositif d’enregistrement – plusieurs micros sous un impressionnant camouflage –, puis attend en cachette, casque sur les oreilles. Éloge de la curiosité et de la patience. Rare moment de “son seul”. Mais le public sait-il qu’un tel métier n’existe pas à Radio France ? Avec cette pure invention, quel message Nicolas Philibert veut-il faire passer et auprès de qui ? Mystère.

À propos du film, vous pouvez aussi lire Radio Fañch, et même écouter son reportage du côté des auditeurs-spectacteurs, ainsi que ses points de vue sur le film : du point de vue du cinéma, du point de vue de la radio.

4 Réactions

  • Rodger dit :

    Je n’ai guère aimé le film de Philibert y voyant essentiellement un patchwork désordonné dans lequel j’ai relevé des moments drôles: Frédéric Lodéon, le jeu des 1000 F (à moins qu’il ne s’agisse de 1000 €), l’intervention de Jean-Bernard Pouy avec son hommage à Yann Paranthoën. J’ai vu il y a un paquet d’années un beau documentaire de cinéma consacré à Paranthoën et ses patates tourné dans le Nord de la France ou en Belgique; j’aimerais bien le revoir mais n’en retrouve ni l’auteur, ni le titre.

    Les deux seules personnes nommées sont Bénédicte Heim, d’abord intimidée, puis telle qu’en elle-même avec son demi-sourire malicieux et sa voix radiophonique. Puis, Umberto Eco dont l’image et la voix coups de poings transpercent l’écran.

    Comme l’écrit Etienne, le film manque cruellement de traitement social, les gens d’en bas, d’une part, les patrons, d’autre part, étant absents.

  • Avis mitigé aussi… Les séquences sont pourtant pour la plupart réussies. Nicolas Philibert a un vrai regard, une manière de cadrer, de poser sa caméra qui fonctionne très bien.Il arrive à capter avec respect et empathie toutes ces femmes et ces hommes de radio… Nous sommes avec eux dans l’intimité de leur voix, de leur travail…

    Mais malheureusement, la trame chronologique et le montage viennent tout gâcher. Les séquences zappent, s’entrecroisent, se dérobent… le déroulement de la journée n’est pas clair, je me suis rendu compte qu’à la fin que la boucle étant bouclé que cet axe de narration existait.

    Quel dommage… On en ressort avec plein d’images et de sons dans le crâne sans trop comprendre… Comme si nous syntonisions la bande FM de long en large et de large en long. C’est peut-être ce qu’il a voulu faire, mais au final c’est peu constructif et un peu usant. Je ferais les mêmes reproches que la journaliste faisait au jeune journaliste apprenant à construire ses 3 minutes de dépêches.

    Cependant, avec un autre montage, ou même avec une autre narration cela pourrait donner un véritable petit bijou. Par exemple une version « webdoc » avec un cheminement libre et croisé des séquences pourrait être très appropriée.

  • SophieDufour dit :

    J’ai été très émue de voir Alain Veinstein présenter on émisson, les visages, le visage si sensible de son invtée…après l’avoir écouté des années. J’aimerais voir ce film, comment faire ?

    • Syntone dit :

      Selon où vous habitez, vous trouverez peut-être une projection organisée ici ou . Ou alors fouiner dans la médiathèque la plus proche. Ou encore vous faire offrir le DVD ;)

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