Voyage avec les âmes sur les hauteurs des Andes

Dans Géographie du purgatoire. Une traversée des Andes, l’écrivaine Anne Sibran raconte un périple de plusieurs mois sur l’Altiplano entre la Bolivie et le Pérou. Cinq épisodes réalisés par Laure Egoroff, qui suivent le parcours de la narratrice, une jeune française, sur ces hauts plateaux considérés par les populations andines comme un corridor où les âmes déambulent au moment de la mort. En cette période de la Toussaint, le voyage prend la forme d’un rite initiatique qui amène la narratrice au plus loin de ses repères et de ses certitudes, « au bord du monde ».

Cimetière d'Otavalo, Équateur. Photo : Déborah Gros.

Cimetière d’Otavalo, Équateur. Photo : Déborah Gros.

Une écriture des sens

Géographie du purgatoire… est un hommage aux peuples et à la terre des Andes. À chaque instant, l’écriture d’Anne Sibran donne à voir, à sentir, à goûter, à entendre le paysage, les gens et leur langue. L’auditeur·trice entre dans la peau de la voyageuse pour qui tout est découverte. On traverse le marché coloré de La Paz, les ruelles grouillantes de Ayacucho, on se laisse imprégner par les sonorités du quechua, les odeurs de résines et d’aromates sur les hauteurs, le goût des feuilles de coca.

L’actrice Chloé Réjon, qui interprète la narratrice, transmet l’intensité des émotions et des instants vécus avec beaucoup de douceur, comme si elle racontait une fois le calme revenu, l’agitation retombée. Les voix des personnes croisées tout au long du voyage sont aussi présentes dans de petites saynètes qui se glissent à l’intérieur du récit : un repas partagé chez des hôtes d’un soir, une discussion entre les passagers d’un bus ou les retrouvailles avec un ami péruvien. L’accent espagnol des acteurs et actrices donne beaucoup d’authenticité aux dialogues. On croirait presque que ces scènes ont été enregistrées sur place.

Ascension dans la culture et les croyances andines

Pour les habitant·es de l’Altiplano, les frontières entre le réel et l’imaginaire sont incertaines. Sur ces hauts plateaux où les conditions de vie sont rudes, le conte fait partie du quotidien, « le sordide côtoie le merveilleux », explique la narratrice. L’auteure aussi fait surgir à tout moment le conte dans son écriture. Les histoires glanées en route sont tissées au creux du récit : têtes volantes, villes englouties sous les lacs, lettres écrites par les morts. Cet imaginaire foisonnant donne au texte une dimension à la fois drôle et poétique.

Les rêves aussi ont une place importante dans la vie quotidienne, ils donnent de précieuses informations sur le passé, le présent ou l’avenir. « Si tu rêves de raisin noir ou de rivières tumultueuses, c’est que tu vas mourir » explique Antonia croisée au marché. « Et comment faire pour le conjurer ? », demande la narratrice, « – Tu le racontes à ton chien en lui maintenant la gueule ouverte ».

Pour les habitant·es des Andes, les humains, les animaux et la nature font partie d’un seul tout, un cycle sans rupture. Une vision du monde traduite par les descriptions d’Anne Sibran : les montagnes deviennent des géants, les glaciers ont la tête haute, la vieille Teofila ressemble à un oiseau maigre et déplumé, les lacs respirent, les hommes sentent le cuir et la fumée.

Ce passage du monde réel au monde imaginaire ne se fait pas seulement grâce aux mots, mais aussi grâce aux sons et à la musique. Les ambiances discrètes qui accompagnent les souvenirs de voyage laissent place, dès que l’on entre dans la sphère du conte ou du rêve, à des nappes sonores aquatiques, des souffles, des grincements et des crépitements, à des notes de flûte andine ou de guitare. On est alors transporté·e sous le Lac Titicaca dans la ville des noyés, au sommet du mont Ampato, lieu de sacrifice inca. Chaque épisode se termine avec la voix fluette et aiguë de la chanteuse bolivienne Luzmila Carpio qui nous hisse vers les hauteurs, comme une âme du voyage qui nous inviterait à la suivre.

Un voyage initiatique

« Ici la terre est faite d’une compression d’instants […]. Ici les arbres plantent leurs racines dans la mémoire des hommes. À chaque pas dans les Andes on connait à la fois l’origine du monde et le moment présent », explique la narratrice à la fin de son voyage. La fiction d’Anne Sibran réalisée par Laure Egoroff se construit ainsi, comme une succession d’instants qui permettent peu à peu à la narratrice de se connecter à son monde intérieur et au monde qui l’entoure, celui des vivant·es et celui des ombres.

À son arrivée, un des premiers contacts de la narratrice avec les Andes est le « soroche », un malaise lié à l’altitude et au manque d’oxygène. Elle le décrit comme « un dialogue âpre et douloureux entre l’homme et la montagne ». Cette mise à l’épreuve du corps est la première étape de son voyage initiatique. Elle ressent dans sa chair la rudesse d’une terre marquée par la souffrance du peuple indigène.

Les péripéties qui commencent au deuxième épisode l’amènent à lâcher prise : « je suis arrivée à ce moment du voyage où les ponts sont coupés derrière moi […]. Désormais c’est le hasard qui décide. » Dans un état d’émerveillement et de confiance, la narratrice accueille ce qui lui arrive, accepte ce qu’elle ne comprend pas – le rêve, l’hallucination – et affronte la mort.

Après des semaines de voyage en solitaire, elle finit par se fondre dans le décor. Elle a l’impression d’être devenue invisible, comme une âme errante. Au dernier épisode, elle énonce : « Dans les cafés on ne me voit plus, je ne suis plus qu’une ligne de parole sur le cahier ». Elle devient son écriture.

Géographie du purgatoire. Une traversée des Andes se ferme sur un regard en arrière. La narratrice rappelle l’authenticité, la noblesse, la simplicité des gens qu’elle a croisés en route et « la place navrante qui est laissée à ceux qui savent prendre soin du monde. Le louer, l’écouter et le cultiver. »

Géographie du purgatoire. Une traversée des Andes. Texte : Anne Sibran. Conseillères littéraires: Céline Geoffroy et Emmanuelle Chevrière. Réalisation: Laure Egoroff. Prise de son, montage et mixage : Claude Niort et Arnaud Chapatte. Première diffusion : 12  septembre 2016 dans Fictions / Le Feuilleton, sur France Culture. Cinq épisodes à écouter :

  1. « L’art de respirer une fois sur deux »
  2. « Mangée par le Titicaca »
  3. « La petite momie du mont Ampato »
  4. « L’île qui n’existait pas… »
  5. « Dans la ville sans ombres »

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