Transmettre le langage radiophonique ~ Les ateliers d’Irvic D’Olivier à Marrakech

Marrakech, novembre 2014. Je franchis la porte de l’École supérieur des arts visuels, traverse la petite caféteria, me rends au sous-sol. Là, je me glisse par l’entrebâillement d’une porte dans un studio de mixage plongée dans la pénombre. Irvic D’Olivier sait qu’éventuellement je passerai lui rendre visite lors du stage de découverte de la création sonore qu’il donne auprès d’une vingtaine d’étudiant·e·s. Je fais signe à mes voisins de ne pas révéler ma présence. Je m’assieds et profite de ma situation pour observer et écouter.

Tous s’apprêtent à entendre le résultat de leur création collective. Il s’agit du dernier moment pour soumettre des modifications, défendre son propre travail, parler de rythme, d’intelligibilité, d’émotion. Ultime étape avant que le mixage ne fixe définitivement le temps et qu’Irvic D’Olivier polisse les sons. Dans le studio, il est agréable d’entendre les étudiant·e·s poser encore des questions : « Monsieur, pourquoi on n’a pas mis le couple de Japonais ? » C’est la découverte du son qui se soumet à la narration, de la narration qui se soumet aux sons.

Étonnamment, des esprits plus chahuteurs ou déconcentrés, tapis au fond de la salle, prennent subitement la parole pour tenter une dernière fois de ré-intégrer un extrait ou valider une coupe. Il y a quelques semaines, la création radiophonique leur était complètement inconnue. Cet après-midi là, ils se surprennent à aimer cet objet sonore mal identifié, cette réalisation à laquelle ils ont participé. Ils savaient qu’au cinéma on racontait aussi par le son, ils découvrent cette fois la possibilité de composer sans l’image.

Preneur de son, réalisateur et producteur pour la radio, Irvic D'Olivier est le fondateur et coordinateur artistique de la webradio SilenceRadio.org.

Preneur de son, réalisateur et producteur pour la radio, Irvic D’Olivier est le fondateur et coordinateur artistique de la webradio SilenceRadio.org.

Rembobinage : trois semaines plus tôt

Les vingt-six étudiant·e·s réuni·e·s (Tarafa, Fouad, Salah Eddine, Abdelhalim, Abdelhadi, Issameddine, Marwa, Fatimazahra, Hanan, Badr, Fatima Zabra, Zakaria, Nawal, Noura, les deux Yassine, Abdelali, Oumayma, Yousra, Ayoub, Mohamed, Laure, Mohamed Hazim, Hasnae, Othmane, Amine) suivent une formation en « littérature, option cinéma » à la faculté des Lettres et des Sciences Humaines Cadi Ayyad. Malgré la pratique radiophonique de grands cinéastes, la radio reste pour eux un continent inconnu. Dès lors, Irvic D’Olivier leur propose une semaine complète consacrée à l’écoute d’œuvres sonores et à leurs analyses collectives.

Je les saoule de radio.

« Je les saoule de radio. Pas de portable, pas de retard. Chacun doit prendre des notes pendant l’écoute. En même temps, je les rassure. Je les préviens que parfois ils vont décrocher. On écoute moins, mais ce n’est pas grave, ça fait partie du job. Au début, ils rament, ils fatiguent. Et puis je sens qu’à la fin de la semaine, ils écoutent. C’est un langage à apprendre. Sans écouter de la radio, c’est impossible d’en faire.«  Irvic D’Oliver ouvre la semaine par des formats courts, issus d’Arte Radio, par la pièce de Thomas Baugmartner et Christophe Rault rendant hommage à Yann Paranthoën notamment. Irvic introduit alors les notions de voix, bruit, son, musique, silence. Celle de rythme. L’idée d’une radio qui est à rapprocher de la peinture. En contraste, un billet de RFI sur l’enseignement de la radio dans les écoles, où l’on entend l’absence de silence, la disparition de la respiration.

« Puis je propose d’aller vers le documentaire, parce que c’est quelque chose qui m’intéresse, et qui signifie pour moi tendre le micro vers l’autre, organiser la rencontre, susciter la parole, ce que le son seul ne fait pas. » Le premier jour apparaît le portrait (Lulu de Yann Paranthöen, L’Affaire Rocancourt de Christophe Deleu et François Teste) puis le lendemain d’autres formes dont le portrait croisé (Je suis Frédéric de Damien Magnette) et le récit choral (La bouillabaisse infernale de François Beaune, Léon et Antoinette de Brigitte Brisbois). Puis le mercredi, pour aborder une radio intime, les écoutes s’orientent sur le Maroc, des sujets qui les concernent et le travail de Mehdi Ahoudig (Inch’Allah mon amour sur le mariage et le célibat au Maghreb, Ifni, la révolte). C’est l’occasion d’aborder la question de la traduction dont ils et elles auront à faire usage car l’atelier se fait en langue française. Les étudiant·e·s découvrent également le travail des années précédentes. Des écoutes qui rassurent sur ce qu’ils et elles seront capables de faire et qui leur donnent envie. Le parcours s’achève par la carte postale sonore (Los gritos de Mexico de Félix Blume) et le son seul (Parade nuptiale de hérisson de Henri Morelle).

Une semaine d’écoute, une semaine pour tourner, une semaine de montage

Ce n’est qu’après avoir entendu tant de réalisations que les étudiant·e·s appréhendent l’enregistrement. Pour Irvic D’Olivier, ils et elles doivent connaître la finalité de la prise de son, la soumission de la technique à l’intention de départ, afin de ne pas prendre pour seul guide l’émerveillement que peut susciter en nous le sonore, ou les rencontres déclenchées par la relation radiophonique. Il leur souffle à l’oreille de ne pas collectionner les sons, de ne pas accumuler les rushes, mais de capter le moment présent avec précision et patience, qui résonnera plus tard comme une cadeau. C’est le moment de transmettre une certaine forme de « radicalité », la capacité à conserver d’une prise de son encore plus que l’essentiel, d’en retenir la substance, la sensation. Puis il s’agit de les pousser à être à l’écoute de ce que dit la voix au-delà des mots, de ce qu’éveille comme sensation un son au-delà du contexte dans lequel il a été enregistré.

Ensuite c’est la découverte du maniement des enregistreurs, des caractéristiques des micros dont le choix déterminera la grammaire future de la composition. Irvic s’absente alors une dizaine de jours en laissant aux étudiant·e·s, en plus du matériel disponible dans leur université, un de ses propres micros stéréos, signant ainsi une sorte de pacte de confiance.

(CC-by-nc-nd) Irvic D'Olivier

(photo CC-by-nc-nd Irvic D’Olivier)

Avant de se séparer, Irvic D’Olivier avait proposé le thème du jardin. Un thème polysémique et ouvert pour attiser la créativité des étudiant·e·s, leur capacité à faire dialoguer leurs imaginaires. Sur le tableau, s’amoncellent les lieux de tournage potentiels et les personnages. Les équipes se forment, le planning se dresse, pour composer avec les trois enregistreurs disponibles. Chaque groupe de deux ou trois choisit sa piste et a un peu plus d’une semaine pour collecter au maximum quatre prises de son de moins de 15 minutes chacune. « Quand vous faites une rencontre, chaque personne a un secret, et c’est ça, le cadeau que vous devez rapporter. La parole inédite, pas la parole déjà entendue. Quand on écoute un personnage, on doit se dire que ça ne peut être que vrai. »

De retour en studio, après la semaine de tournage, tout le monde écoute les rushes de tout le monde. Qu’est-ce qui fonctionne au-delà du souvenir du tournage ? Qu’est-ce qui est universel ? Qu’est-ce qui résonne avec ce qu’ont rapporté les autres ? Dans cette phase de ré-écriture qu’est le montage, les étudiant·e·s se familiarisent avec le changement de rôle de leurs prises de son, ces choses qui se taisent pour laisser la place à d’autres, ces choses qui s’imposent d’elles-mêmes. Ils sentent la recherche d’une légèreté, d’un plaisir d’entendre. Ils découvrent la chorale des sons récoltés et comment se poursuit une idée par d’autres voix que celles qui l’ont énoncée.

Marrakech_Prise_son_jardin_eloignee (CC-by-nc-nd) Irvic D'Olivier
(CC-by-nc-nd) Irvic D'Olivier

(photo CC-by-nc-nd Irvic D’Olivier)

Irvic D’Olivier rend les étudiant·e·s public d’un travail de création secret, proche de la synecdoque, cette figure de style littéraire qui consiste à prendre une partie d’un tout pour signifier le tout lui même. La radio excelle dans cette quête des instants de l’entretien qui disent tout, et encore plus. Leurs oreilles entendent alors comment le sujet devient un prétexte pour parler d’autre chose, pour révéler l’humain. Ainsi, dans la réalisation qui se construit devant elles et eux, parler du jardin se métamorphose en l’évocation de l’absence d’une mère ressentie par sa fille.

Bientôt, seuls les étudiant·e·s les plus fasciné·e·s resteront dans le studio pour assister au mixage final. Tout étonné·e·s de ce que leur travail est devenu. Ils et elles se rendent compte qu’un nouveau territoire d’expression s’est ouvert, un territoire où l’on écrit et raconte avec la voix des autres. Et entendent alors ce qu’ils/elles n’entendaient pas avant. La possibilité du son.

Note :

L’atelier, permis par le soutien de l’administration publique Wallonie-Bruxelles International, est d’abord passé de 4 à 2 semaines entre 2013 et 2014. Irvic D’Olivier a réorienté la partie pratique vers une seule création collective, là où auparavant plusieurs créations étaient possibles. Aujourd’hui, le programme d’aide est suspendu. On ne sait pas encore s’il reprendra sous une autre forme.

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