Radio Sans Nom, Paroles pas pareilles

Radio Sans Nom est la petite sœur française de La Colifata, première station née dans un hôpital psychiatrique, à Buenos Aires. Radio Sans Nom est une radio nomade et ouverte. Chaque mardi après-midi, elle rassemble ses participant·e·s pour son émission diffusée en direct1. Nous sommes le 29 mai 2018. C’est à l’étage du T2G-Théâtre de Gennevilliers, que se retrouve aujourd’hui le groupe de Radio Sans Nom.

Dessin : Léna Burger

14h15, le début de l’émission approche. Autour de la technique, des chaises en arc de cercle accueillent les participant·e·s. Aujourd’hui ils et elles sont un peu plus de vingt. Il y a trois micros pour faire circuler la parole et deux grandes enceintes au fond de la salle. Absent en ce moment, un projecteur relié à l’ordinateur complète d’habitude ce dispositif, pour rendre l’interactivité avec les auditeurs et auditrices accessible au groupe, via les réseaux sociaux ou le téléphone. Sur la page Facebook de l’émission, Julienne poste une photo du groupe sur laquelle tout le monde lève la main, et légende : « Bonjour cher auditeur nous sommes en direct de la radio sans nom ! Nous sommes contents de vous avoir avec nous, nous sommes joignable au 0669239243 ».

La radio rassemble des patient·e·s du Centre d’accueil thérapeutique à temps partiel (CATTP) d’Asnières-sur-Seine et des soignant·e·s2. Elle est aussi ouverte à qui souhaite venir, et chacun·e prend place dans le demi-cercle. Il n’y a pas d’emplacement pour un public, pas plus qu’il n’y a de plateau, tout le monde participe à la conversation. « Une scénographie en arc de cercle pour casser la distance », indique Alfredo, psychologue au CATTP, qui fait partie des initiateurs et initiatrices du projet.

– Nous avons plusieurs invités aujourd’hui apparemment.

Le poète suisse Gilles Furtwängler travaille cette semaine avec la radio *DUUU à faire des poèmes sur Gennevilliers qui seront collés dans la rue. Plusieurs personnes du groupe radiophonique ont participé avec lui le matin à un atelier d’écriture. « Vous êtes nouvelle ? » me demande Adama, assise à ma droite, avant le lancement, « je pourrai faire une interview de vous dans l’émission ? ». Elle l’annonce au groupe. « Qui veut commencer aujourd’hui ? », demande Sarah. David se propose. Il ouvre l’émission et passe le micro à Mehdi, puis Sarah, Marc, Abdel, Alexandre, Dimitri, Josèphe, Gilles, Simon, Laurène, Julienne, Alfredo, Éric, Julien, Benjamin, David, Ouida, Véronique, Marie-Laure, Adama et moi. Chacun·e salue en se présentant, en rappelant les horaires de la radio, en souhaitant une bonne émission.

Dessin : Léna Burger

Il n’y a pas de conducteur, de chroniques, de rubriques programmées, ni de découpage temporel à respecter. C’est ce qui s’invente et se propose au fil de l’échange qui compose l’émission dont la durée varie autour d’une heure à une heure trente. « On se réunit pour se rencontrer, c’est l’unique règle. La radio, le format, c’est une conséquence de la prise de parole », explique Alfredo.

On se réunit pour se rencontrer, c’est l’unique règle. La radio, le format, c’est une conséquence de la prise de parole.

Un échange sur la poésie s’ouvre et s’étoffe à mesure que les mains se lèvent. David demande à Gilles si la Suisse c’est grand, si c’est plus grand que Moscou par exemple ; Adama, quel est le thème de prédilection de ses poèmes, si c’est plus humaniste qu’idéologique. Gilles parle de la banalité du quotidien, qui fait qu’on est tous les mêmes, ce qui évoque à David la chanson de Stromae, on cherche le titre en technique, trouvé ! David chante sur le refrain « tous les mêmes, tous les mêmes, tous les mêmes et y’en a marre ». Gilles a apporté des poèmes. Il en lit un, intitulé Ras le cul. Applaudissements. Le deuxième, Petite lune, est proposé pour une lecture à plusieurs voix. On se passe le texte, les tons varient, un instrumental de hip hop en tapis.

Chacun·e au sein du groupe porte attention aux signes, aux mouvements qui indiqueraient une envie de prendre le micro. « Il faut avoir le micro courtois », indique Marc dans l’émission, lorsqu’est évoqué ce que cela a changé pour le groupe de pouvoir se réécouter. Les principes de ce moment : l’accueil et l’écoute, ce qui passe par le fait de « respecter la signature de chacun », indique Alfredo, « présupposer qu’il y en a une et la respecter ». Car ici, chaque personne vient avec sa singularité, son style, qui ne se résume pas à son statut. Le rôle de soignant·e·s, qu’occupent au sein du CATTP Alfredo, psychologue, Chloé, infirmière, Josèphe, stagiaire psychologue, et Sarah, psychiatre, s’estompe ici. Il et elles n’interviennent pas à ce titre, mais manifestent toutefois cette capacité d’écoute, cette attention à la parole qu’elles et il ont forgé dans leur pratique clinique.

– Donc vous pouvez joindre notre radio au numéro suivant 0141112840 tous les mardis de 14h à 15h avec bien sûr extrêmement de plaisir.

– Plaisir garanti sur radyonisiaque, la radio qui a la niaque, adresse mail grouperadiophoniqueasnieres@gmail.com

Le but est de trouver une façon de rendre possible l’improvisation, chercher à créer les conditions favorables à l’émergence de quelque chose. On pourrait parler d’une clinique de l’événement.

Adama fait régulièrement les interviews, parce qu’elle en a souvent l’envie et le propose. Marc partage son savoir d’amateur d’art et de musique, Éric – « notre photographe international » comme l’appelle Sarah –, son intérêt pour le fait de prendre des photos et de filmer, Benjamin et Julien sont à la technique. Alfredo se déplace beaucoup, il s’approche de l’un·e ou de l’autre, pose une question, fait signe de mettre une musique ou un jingle. « Tenir le temps, le tempo, c’est un travail de musicien », confie-t-il. Il s’agit que se fabrique une trame, une ambiance, en travaillant avec le jeu, et en jouant avec le son. La musique, par exemple, est très présente dans l’émission, presque en continu, en tapis sous les voix, plusieurs morceaux s’alternent et font varier sa tonalité. La musique, les jingles, les effets de voix, sont des outils de ponctuation qui modulent le discours, assurent que le rythme de l’émission ne se casse pas et laisse toujours possible l’improvisation qui la constitue. « Le but n’est pas l’impro pour l’impro », précise Alfredo, « c’est trouver une façon de rendre possible l’improvisation, chercher à créer les conditions favorables à l’émergence de quelque chose. On pourrait parler d’une clinique de l’événement ». Pour Alfredo, son travail de soin et d’accompagnement s’est adossé, au fur et à mesure de ses années de pratique, à l’invention de dispositifs qui permettent de faire advenir de l’imprévu.

Simon, qui a animé avec Gilles l’atelier d’écriture le matin propose de faire un tour de mots à partir de Gennevilliers, « une sorte de poésie en direct ». Le micro passe de main en main :

révolte

Rosa Parks

je sais rien

le grand inconnu

mardi prochain

liberté

Gennevilliers is burning

poésie

théâtre

ensemble

la Radio sans nom au revoir à mardi prochain


théâtre

la jeunesse

la révolution

j’ai entendu un ministre ce matin dire qu’il y avait trop d’aides sociales en France, je dirais donc acquis sociaux

moi j’ai rien à dire donc je dirais ferme ta gueule

moi Gennevilliers solitaire, solidaire

désordonné

solidaire et ça manque d’arbres

pourtant ils ont trois fleurs fleuries sur leurs panneaux


respect

jeunesse

92i

c’est avec une liste de course qu’on changera le monde

collectif

ensemble

bruyant

brioche

amour

atypique

près d’Asnières-sur-Seine

la Radio sans nom

La Radio Sans Nom a commencé en juillet 2015. Elle est née comme un groupe d’été du CATTP, à l’occasion du forum des associations de quartier, raconte Alfredo, « un outil d’intervention dans l’espace du quartier ». Une radio ponctuelle pour donner la parole aux gens de la ville. Le dispositif de travail est un groupe ouvert à tou·te·s, avec une circulation libre de la parole. À rebours des volontés, à l’occasion bien intentionnées, de donner la parole à celles et ceux qui ne l’ont pas, il s’agit ici de prendre la parole et de la distribuer. Voici donc les patient·e·s de secteur dans le rôle de tendre le micro, poser des questions aux un·e·s et aux autres, être celles et ceux auprès desquel·le·s des voix désireuses de se faire entendre se pressent. Après cette expérience estivale, la radio se poursuit et s’élabore sur le modèle de la Colifata, la radio des internes et ex-internes de l’hôpital Borda de Buenos Aires, première radio au monde à émettre depuis un hôpital psychiatrique, créée il y a vingt-cinq ans par Alfredo3. De la radio en direct, participative, itinérante et joignable, ouverte sur l’extérieur grâce au téléphone et aux réseaux sociaux, c’est le dispositif initial de Radio Sans Nom, hérité de la Colifata. En se poursuivant au-delà de l’été, Radio Sans Nom est aussi devenue une association, dont sont membres patient·e·s et soignant·e·s. Le cadre associatif a institué la création de la radio, son avenir, son évolution comme collectif. « L’objet produit est en permanence une question commune », indique Sarah.

Le jour de ma venue, est mise à la discussion, pendant l’émission, la façon de construire cette nouveauté pour la radio qu’est la diffusion vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Depuis plusieurs semaines, certaines personnes du groupe se retrouvent le jeudi pour s’atteler à sa mise en place.

– La nuit c’est l’idéal pour passer à peu près tout ce dont on a envie en musique. La nuit en principe on rêve, donc est-ce qu’il ne faut pas essayer de passer des choses qui ne peuvent qu’améliorer le confort de la nuit de la personne qui est connectée à la radio. Ça passe par des mots mais ça peut aussi passer par les notes, les sons, essayer de rendre les choses les plus oniriques possibles. Marc propose de mettre Brian Eno. – De mettre ce genre de musique électronique douce, on fait quelque chose qui va être écouté par beaucoup de monde alors que si on fait une playlist atypique qui passe de trucs violents à des trucs doux, on va fatiguer tout le monde. Medhi propose de mettre Lacrim pour faire danser les gens. Des essais de jingles pour annoncer les sections des un·e·s et des autres s’improvisent, avec tapis et effets de voix. – Au fur et à mesure peut-être que j’arriverai avec la musique à poser ma voix dessus, il faut du travail, de l’expérience. Véronique apportera son ordinateur et une clé USB la prochaine fois. Ça peut aussi être un travail collectif, moi j’avais pensé à faire un espèce de mix de chanteuses un peu jazzy soul, quelque chose de calme qui mène à une sérénité pour que la nuit soit belle. Adama hésite encore sur le titre de sa section : « intimité partagée » ou « interview » ?

Dessin : Léna Burger

Alfredo insiste sur l’importance de la dimension politique, déjà présente dans la première mouture estivale de la radio. Politique à entendre d’abord dans son sens pratique : réfléchir à ce qui se fabrique, organiser la parole et l’écoute, « où et comment créer des espaces qui permettent aux participants de prendre des décisions quant au destin de la radio ». Du côté de la parole, il ne s’agit pas tant de se faire le relais d’un discours militant, que « de déconstruire, de mettre en question, et non de dire la vérité de la folie ». L’intention est aussi d’interpeller les auditeurs et auditrices, que puissent être « ébranlées certaines significations sociales imaginaires, et questionnées des certitudes quant à la construction de l’étranger et la réduction violente que celle-ci opère sur celui qui parle ». En cela, la radio peut devenir « une machine productrice de devenir autre, de construction et de production de subjectivité » ; une machine à renverser les places, à créer des liens, et des porosités inédites, avec la circulation de la parole et la fabrication d’espaces d’écoute.

La radio peut devenir une machine productrice de devenir autre, de construction et de production de subjectivité.

À ce titre, une des particularités restée célèbre de la Colifata à ses débuts a été de solliciter toutes les grandes antennes d’Argentine pour sa diffusion. La plupart a accepté mais à condition que les programmes soient courts, très courts : une minute, une minute trente. Par ce biais, la Colifata s’est fait connaître d’un plus grand public, surpris de cette découverte entrée dans le poste de radio comme par effraction.

Aujourd’hui, Radio Sans Nom n’a pas encore l’ampleur de sa grande sœur de vingt-cinq ans son aînée quant à l’inscription dans les différents espaces du champ social, mais elle s’en inspire. Grâce à l’association La Colifata France4 et via les réseaux sociaux, les deux radios ont des contacts réguliers. Elles se citent mutuellement, partagent certaines de leurs annonces ou mènent des projets semblables, comme celui pour Radio Sans Nom, prochainement, de commenter des matches de foot en direct des stades de Gennevilliers. Le lien avec les auditeurs et auditrices est bien sûr une visée de ces radios, mais c’est avant tout comme lieu de rencontre qu’il s’agit d’y parvenir.

– Cette émission se termine j’espère qu’elle vous aura plu. Moi j’étais ravie d’être là et voilà, à la semaine prochaine sur la radio sans nom. Ben écoutez moi, j’aimerais vous remercier tous parce que le temps d’un instant, j’oublie mes emmerdes, grâce à vous…

La machine Radio Sans Nom suit son tempo, au rythme à la fois exigeant et modeste de son dispositif, tenant à distance la menace de la dépossession, comme celle de devenir par exemple un simple objet de curiosité. Sur l’un des carrés de poèmes affichés sur un poteau de Gennevilliers, on peut lire, transcrite, une question posée à la fin de l’émission aux invité·e·s venu·e·s ce jour-là, comme moi pour ce reportage, ou comme Dimitri avec le projet d’un film : « Vous pensez qu’on est documentarisable ? »

Sur *DUUU Radio, écoutez l’émission Radio Sans Nom du 29 mai 2018 relatée dans ce reportage.

Notes :

1 Les directs de Radio Sans Nom s’écoutent sur http://www.alsolnet.com/stream/lacolifataenlace/ et sur le site de la plateforme radio *DUUU qui est en résidence au T2G-Théâtre de Gennevilliers depuis la rentrée 2017. Vous retrouverez l’émission qui fait l’objet de ce reportage sur notre page d’écoute.
2 Structures légères, intermédiaires entre l’hôpital de jour (HDJ) et le centre médico-psychologique (CMP), les Centres d’Accueil Thérapeutiques à Temps Partiel (CATTP) sont des lieux de soin, d’expression et de rencontre, mis à disposition des usager·e·s. Différentes activités y sont proposées, comme le dessin, la peinture, la musique, le théâtre, la vidéo, ou du jardinage, de la lecture, des jeux de sociétés, des cours, des visites, des sorties, qui visent « à maintenir ou à favoriser une existence autonome par des actions de soutien et de thérapeutique de groupe » (selon l’arrêté du 14 mars 1986 qui les définit). Ce sont des lieux sectorisés, non médicalisés, des points d’accueil libres et ouverts, d’échange et d’écoute avec un travail d’accompagnement. Les équipes y sont pluridisciplinaires et composées d’infirmier·e·s, psychologues, éducateurs/trices, psychomotricien·ne·s, ergothérapeutes, assistant·e·s sociaux·les. Un·e médecin y propose des entretiens individuels, mais n’a aucun rôle prescripteur, il/elle est seulement référent·e médical·e. Des réunions d’équipe ont lieu chaque semaine.
3 À propos de la Colifata : lire par exemple Marc Fernandez, « La Colifata, une radio de fous » in L’Humanité du 17 juillet 1999.
4 https://www.facebook.com/colifatafrance/

Cet article est d’abord paru dans la revue de l’Écoute n°15 (automne 2018).

1 Réaction

  • Avatar Fort Laurence dit :

    Bonjour je suis infirmière en psy à l hôpital de Niort dans les deux Sèvres ,ou est née la radio pin pon sous la voix et l inspiration d un infirmier :eric loterie . Radio Web qui laisse la parole à nos patients ,qui fait du lien avec eux et les rencontres de toutes poils. Une nouvelle radio qui a vu le jour en septembre 2018. Viva radio pin pon

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