Oto no Fukei : à l’écoute du temps qui passe

Créée il y a 30 ans sur la radio publique japonaise NHK, l’émission Oto no Fukei diffuse des paysages sonores enregistrés aux quatre coins de l’archipel. Une invitation à écouter nos environnements qui cherche à raviver profondément la mémoire sonore des auditrices et des auditeurs.

L’émission Oto no Fukei, qui signifie littéralement « le son du paysage » en japonais est née d’une disposition d’écoute, d’un geste partagé par les ingénieurs du son de la NHK envoyés sur le terrain en tournage pour les documentaires et les fictions de la télévision publique. « À l’époque, il n’y avait pas d’émission radiophonique dédiée au son en tant que tel. Ils se sont demandés comment utiliser la matière sonore qu’ils enregistraient et ont imaginé un programme unique : trois minutes de son brut, diffusé pour la première fois en avril 1985 sur les ondes de la NHK. » explique Yasutaka Shimazu, actuel producteur de l’émission.

Immeuble de la NHK à Tokyo (CC by-nc-nd Clément Baudet)

Immeuble de la NHK à Tokyo (CC by-nc-nd Clément Baudet)

Libérer l’écoute

Enregistré dans le parc Yoyogi de Tokyo, à deux pas des studios de la NHK, le premier épisode d’Oto no Fukei était une prise de son brute. Depuis, la formule a un peu évolué. En fonction des épisodes, l’équipe recompose des paysages sonores et joue parfois avec des archives. La narration minimaliste tient dans une voix qui situe le lieu de l’enregistrement et introduit rapidement l’épisode : « On cherche à laisser le maximum de place à l’imaginaire des auditeurs. On veut les amener là où le son a été capté, les immerger le plus possible » précise un des anciens producteurs, Satoshi Shimano. Le réalisateur Gakuji Ota ajoute : « Oto no Fukei est une manière de libérer l’écoute et d’aiguiser la curiosité pour les sons qui nous entourent. »

L’émission ne se limite donc pas aux paysages sonores naturalistes mais explore aussi les sonorités urbaines et les environnements modifiés par l’homme. Les programmes sont diffusés entre une et quatre fois par jour sur les trois radios de la NHK : la généraliste Radio 1, la radio éducative Radio 2 et la chaîne musicale Radio FM. Une présence à l’antenne inégalée, pour une émission créative dédiée au son, sur une radio publique.1 

Parmi les 1600 émissions produites (une quarantaine de nouveaux épisodes par an), Oto no Fukei emmène son public dans les forêts d’Hokkaido à l’écoute du brame du cerf et des chants traditionnels de la minorité Aïnous, dans le gigantesque réservoir d’eau de Saitama ou encore dans le TGV japonais shinkansen lors d’une des sessions de nettoyage ultra-rapide. « Nous essayons de faire entendre des choses que les auditeurs n’ont jamais entendues, des sonorités étranges et parfois décalées, comme celles de Akutai matsuri, un festival consacré au gros mots où nous allons enregistrer un prochain épisode » précise Yasutaka Shimazu.

En 2013, suite à une invitation d’Arte Radio en résidence au Japon, l’équipe d’Oto no Fukei avait réalisé une création sonore sur les rivières japonaises.


Madeleines sonores

« On imagine Oto no Fukei comme un voyage sonore. Les sons sont intimement liés à nos souvenirs et à notre culture. L’écoute de certains sons, profondément gravés dans notre mémoire, peut soudainement nous rappeler notre enfance ou d’autres moments de notre vie. Voilà pourquoi il nous paraît si important de diffuser des paysages sonores » poursuit Yasutaka Shimazu.

Cette perception du son comme un support inconscient de notre mémoire intime est profondément partagé par l’ensemble de l’équipe. « En utilisant les incroyables potentialités narratives du sons, nous aimons jouer avec les sonorités qui rappellent l’enfance. Le son disparait tellement rapidement, mais nous pouvons le fixer et l’utiliser ensuite pour nous rappeler ces instants, faire ressentir une émotion, une certaine température de l’air, un sentiment intérieur très personnel. Il y a quelque chose de nostalgique là-dedans », ajoute Satoshi Shimano.

Avec beaucoup de poésie, ils évoquent le son des cigales qui leur rappellent unanimement ce frisson si particulier que l’on ressent après une chaude pluie d’été, doux moment de l’enfance où tou·te·s les Japonais·e·s ont un mois de vacances estivales. À l’écoute du temps qui passe, la programmation d’Oto no Fukei suit ainsi le cycle des saisons, délicate attention pour accompagner les auditeurs en ajustant le rythme de la radio à celui du soleil.

L'équipe de l'émission Oto no Fukei au grand complet (CC by-nc-nd Clément Baudet)

L’équipe de l’émission Oto no Fukei au grand complet (CC by-nc-nd Clément Baudet)

Une relation à l’écoute très culturelle

Difficile de tracer les contours de ce qui pourrait être une disposition culturelle à l’écoute, mais les témoignages d’Oto no Fukei peuvent apporter certaines pistes de réponse : « Au Japon, les sons sont extrêmement liés à l’environnement. Lorsque l’on va au temple par exemple, c’est un lieu très silencieux où l’on entend le vent qui agite les feuilles des arbres. Pour ceux qui vivent en ville [NDLR : plus d’un quart de la population japonaise vit dans l’agglomération de Tokyo], les sons de la nature rappellent le temps où ils vivaient à l’extérieur des grandes métropoles, plus proche de la nature et de ses sonorités » explique Gakuji Ota. Satoshi Shimano ajoute : « Selon moi, les Japonais sont très attentifs aux fade in et fade out2, comme s’il s’agissait d’une sorte de politesse sonore envers les auditeurs. Nous cherchons à les surprendre mais sans les effrayer. Cette forme de politesse se retrouve dans les créations d’Oto No Fukei. »

Parmi les enregistrements d’Oto no Fukei, Yasutaka Shimazu mentionne certains sons aujourd’hui disparus comme ceux des kirishingōsho, ces sirènes qui guidaient les bateaux perdus dans la brume. Leur utilisation est aujourd’hui interdite, les GPS ont eu raison de cette signature sonore du littoral nippon.

Cette émission unique au Japon est ainsi une tentative d’archivage du patrimoine sonore de l’archipel. Aujourd’hui plus de 10 000 enregistrements de terrain constituent la bibliothèque interne de la NHK avec laquelle ils travaillent étroitement. Les épisodes d’Oto no Fukei sont disponibles en ligne sur le site de la NHK (uniquement en japonais), mais aucune émission de la radio publique n’est podcastable pour le moment. Dans ce pays souvent vanté pour ses avancées technologiques, le Broadcasting Act de 1950 de ne permet pas au diffuseur public d’offrir ses productions en téléchargement. Ce qui n’empêche pas l’émission d’être extrêmement populaire : « Lorsqu’on est en tournage, même au fin fond du Japon, les gens connaissent l’émission. Ça nous fait vraiment plaisir » raconte Gakuji Ota.

Dans leurs bureaux, de nombreux livres sur les espèces animales, végétales, et sur les traditions folkloriques au Japon sont soigneusement rangés sur les étagères. Quatre ans après la catastrophe de Fukushima, alors que le Japon s’apprête à remettre en marche ses centrales nucléaires malgré l’hostilité de l’opinion publique, cette émission peut apparaître à nous occidentaux, comme un appel radiophonique à la prise de conscience des questions environnementales. Mais tout en nuance, ils se défendent de tout militantisme écologique : « C’est une émission qui fait réfléchir sur notre rapport à l’environnement. Cela nous concerne tous, ce n’est pas politique » confient-ils. Certes, mais depuis trente ans et plusieurs fois par jour, Oto no Fukei invite les auditeurs à écouter le monde et tendre l’oreille… vers ce qui les entoure.

Merci à Megumi Iwasaki pour ses précieuses traductions. Sur Syntone, lire aussi « Japon : un panorama radio » (mars 2015).

1 La fiction est également présente sur les ondes de la NHK avec plus de 2h30 de fiction radiophonique par semaine, dont certaines sont dédiées à un jeune public. La NHK produit également des fictions spéciales comme The Bond of Blood, une coproduction bilingue avec la radio publique du Myanmar, d’après un ouvrage d’une auteure birmane.
2 « Fade in / fade out » : fondu à l’ouverture / à la fermeture, ou apparition / disparition progressive du son.

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