Oído Salvaje : 20 ans d’expérimentation sonore en Amérique latine

Le collectif basé en Équateur Centro Experimental Oído Salvaje (« Centre Expérimental Ouïe Sauvage ») est composé d’artistes, de curateurs·trices, de chercheurs·euses, d’expérimentateurs·trices sonores de tous bords parmi lesquels trois piliers, Mayra Estevez, Iris Disse et Fabiano Kueva et un nombre incalculable de « satellites ». En 1995, le trio décide d’inventer une radio expérimentale et communautaire qui depuis a déployé ses antennes bien au-delà du territoire équatorien, en Amérique du Sud, aux États-Unis et en Europe. Les oreilles sauvages produisent et diffusent la création sonore latino-américaine, montent des « Laboratoires » pour apprendre à écouter, publient livres et articles, le tout disponible en ligne pour les oreilles curieuses. Rencontre avec Fabiano Kueva, un agitateur sonore infatigable.    

Dans quel contexte s’est formé votre collectif ?

Tout a commencé avec l’appui d’ONG étrangères, très présentes dans les années 90 en Équateur. L’une d’elle montait une radio culturelle, Radio La Luna. On s’est associé au projet et on a réussi à glisser un espace d’expérimentation sonore, ce qui était complètement nouveau. L’émission s’appelait Los Navegantes del Eter (Les Navigateurs de l’Éther), on diffusait nos productions, des séries documentaires qui circulaient ensuite sur cassettes grâce au partenariat avec l’Association Latinoaméricaine d’Education Radiophonique (ALER) et l’Association Mondiale de Radios Communautaires (AMARC). On présentait aussi des œuvres clés de la musique contemporaine expérimentale : Cage, Fontana, Stockhausen, Xenakis, Boulez, Henry, Schaeffer, etc.

Et vous avez fidélisé une audience ?

Oui, on a remarqué un intérêt, une curiosité grandissante de la part de gens qui ne venaient pas nécessairement de la musique mais du journalisme, du théâtre, des arts visuels et même de l’informatique. Et ce même « symptôme » avait lieu un peu de partout en Amérique latine. Sans qu’on le sache, d’autres groupes commençaient aussi à expérimenter avec le son en Colombie, au Mexique. Au début on restait isolés, on ne se mélangeait pas avec les compositeurs qui, eux, avaient une formation musicale. Mais, à partir des années 2000, les deux circuits ont fusionné, notamment grâce à la figure de Mesías Maiguashca, un des grands compositeurs équatoriens contemporains. Il a fait le lien entre discipline musicale et pratique expérimentale. Aujourd’hui on a une scène riche et de nombreux festivals, cycles et concerts.

Fabiano Kueva [toutes les photos de cet article : CC by-nc-nd Centro Experimental Oído Salvaje]

Fabiano Kueva [toutes les photos : CC by-nc-nd Centro Experimental Oído Salvaje]

Après quatre années d’émissions régulières avec Los Navegantes del Eter, Oído salvaje quitte les ondes, pourquoi ?

Le système a changé, les ONG se sont retirées, l’État est devenu plus fort, les institutions culturelles se sont intéressées à notre projet. Donc on a quitté le domaine du social pour entrer dans le réseau des musées et des galeries d’art. Cette nouvelle ouverture était très stimulante pour nous. D’autant que la radio en Équateur est assez conventionnelle et pauvre en terme sonore. Et il y avait toujours ce conflit sur l’audience : « l’expérimental, c’est trop difficile à comprendre ». Donc on est devenus une « radio de musée » mais on a toujours gardé notre âme de radio communautaire.

Parmi les nombreuses activités de Oído Salvaje, il y a les « Laboratoires », des temps d’échange et de pratique pour faire découvrir l’univers du son.

Le premier Laboratoire il y a dix ans a été très marquant et a déterminé la méthodologie qu’on allait suivre ensuite. On est intervenus avec des communautés indiennes Coreguaje et Inga de Colombie pour qui le sens de l’ouïe est fondamental : leur orientation dans la forêt est auditive tout comme leur manière de vivre. C’est eux qui nous ont appris l’importance de l’écoute en lien avec le territoire. Dans les Laboratoires, on commence toujours par la captation de sons sur le terrain, puis dans un deuxième temps on aborde la narration sonore.

Tout ce processus est collectif ?

Oui, c’est un autre principe inspiré des communautés indiennes : l’enregistrement n’appartient pas forcément à celui qui tient l’enregistreur.

Au départ Mayra, Iris et moi étions centrés sur la production de pièces personnelles. Puis on a abandonné l’idée d’auteur.

Au fur et à mesure des Laboratoires, les participants ont généré une banque d’enregistrements qui est à leur disposition à tout moment. Avec cette matière on construit des pièces collectives. Souvent, à la fin des ateliers les participants poursuivent les captations. Aujourd’hui il est facile de se procurer du matériel et de constituer des archives sonores. Pour une communauté, un village, un groupe c’est une façon de se réapproprier son patrimoine : le territoire se transforme, les enfants grandissent, on parle autrement, d’où l’importance de sauvegarder cette mémoire collective surtout quand elle est orale !

Le laboratoire n’est pas une forme figée, il s’adapte au contexte dans lequel vous intervenez ?

En effet, selon le public, le lieu mais aussi les lois du pays en matière de communication, on ne propose pas les mêmes contenus. En Colombie, impossible d’émettre sur les ondes sans autorisation, donc on diffuse en ligne. En Équateur, la loi est plus floue. Dans le village de Puerto El Morro sur la côte Pacifique par exemple, on a pu monter une radio FM.

Un véritable événement : installer une antenne, c’est comme planter un drapeau sur la lune !

La radio est devenue le point de convergence de toute la communauté : pêcheurs, femmes et enfants. Parfois on reste sur un dispositif classique comme le studio radio et d’autre fois on explore des dispositifs de diffusion plus complexes comme la spatialisation ou le multicanal. Mais le principe reste le même : on fait avec les moyens du bord et tout le monde met la main à la pâte.

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Une dernière question très pratique : comment est financé le collectif ?

Ça a toujours été compliqué de trouver des financements, mais dans la région des Andes on a « la minga », une forme de travail solidaire, non monétisé : c’est un échange de service, on donne du temps, on prête du matériel, sachant que ça va profiter à tout le monde. Ce système nous a permis de fonctionner pendant vingt ans même en l’absence d’argent et d’appui institutionnel.

Microcircuitos


Une des initiatives de Oído Salvaje a été de créer une plateforme libre et publique dédiée à la création sonore en Amérique Latine et en Amérique Centrale : Microcircuitos. À ce jour, elle répertorie 8 pays et présente 600 œuvres disponibles à l’écoute. Celles-ci reflètent une grande variété d’influences et de pratiques : musique électroacoustique, art sonore, poésie sonore, installation, noise, etc. On trouve aussi des formats plus narratifs, comme le « feature » ou documentaire sonore, amenés à se développer à l’avenir.

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