De Radio Alice au smartphone ubiquitaire – Conversation avec Franco ‘Bifo’ Berardi

Philosophe, média-activiste et agitateur culturel, Franco Berardi, dit Bifo, a toujours articulé une pensée critique de son époque. Issu du mouvement opéraïste italien, il fonde la revue « mao-dadaïste » A/traverso en 1975 à Bologne et figure parmi les initiateurs et initiatrices de Radio Alice en 1976, la première station pirate libre en Italie1. En 1977, recherché par la police pour incitation à l’insurrection par voie radiophonique, il se réfugie à Paris où il rencontre et travaille avec Félix Guattari. Il a ensuite vécu aux États-Unis, en Inde, en Amérique Latine, avant de retourner dans sa ville natale, Bologne, où il habite et travaille toujours aujourd’hui. Au cœur de notre rencontre et à partir de l’expérience de Radio Alice, nous questionnons avec lui les relations entre les technologies de communication, le langage et les luttes sociales.

Franco Berardi, par Anaïs Morin pour Syntone

Radio Alice a représenté et porté un important mouvement social dont, aujourd’hui encore, certain·es se souviennent avec joie. Mais cela a aussi été une révolution du medium radiophonique en soi. Peux-tu nous dire comment et avec quelles intentions Radio Alice est née et comment cela répondait aux besoins du contexte politique italien de 1977 ?

Comme les autres radios libres de l’époque, mais peut être avec une conscience particulièrement aiguë, Radio Alice a su traduire en actes la mutation technologique rapide de cette époque, qui avait marqué la formation intellectuelle et technique du groupe de jeunes gens qui ont démarré le projet. Les rédacteurs et animateurs de Radio Alice étaient des types qui possédaient aussi bien les compétences nécessaires à construire des émetteurs que les connaissances historiques ou littéraires classiques. Ils étaient la première génération passée par l’école publique qui s’était massivement formée à la connaissance de la technique.

L’autre aspect que je rattache à Alice est la conscience que le langage n’est pas un instrument passif ou même seulement un moyen. Au contraire, le combat central dans la lutte des classes de l’ère post-industrielle s’est joué sur le terrain du langage.

En outre, il faut souligner la relation entre le médium « broadcast », la diffusion à grande échelle (représentée par l’émetteur radio) et le médium rhizomatique : l’introduction du téléphone dans la communication radiophonique était une nouveauté presque absolue. En tous cas, nous nous sommes beaucoup appuyés sur le caractère horizontal du téléphone comme antidote au centralisme du broadcast.

Tu te réfères souvent à Radio Alice comme à un espace-temps où l’on était en quête d’une « joie collective » et je pense à une citation de Maria Zambrano, philosophe espagnole résistante pendant la dictature de Franco : « Nous serons sérieux de la manière la plus joyeuse ». Selon toi, quand et comment la joie, l’ironie, l’absurde peuvent constituer des armes politiques pour créer une forme d’intelligence solidaire ?

Ce n’est pas l’idéologie, l’adhésion à des principes, qui comptent dans la lutte de classes. C’est le désir, c’est l’adhésion émotionnelle, c’est la perception que le mouvement peut nous donner un plaisir qu’on ne trouve pas dans les relations marchandes.

Oui, je vois, une phrase dont je me souviens est celle-ci : « la felicità è sovversiva quando si collettivizza »2 – mais on risque un peu de cultiver la légende de la communauté heureuse, bla bla bla… Non, ce qui est important dans la démarche du mouvement de Bologne, de la revue A/traverso et de Radio Alice (du « mouvement autonome désirant », comment on le définissait parfois) est la conscience que le terrain du désir est fondamental dans l’histoire sociale et politique. Ce n’est pas l’idéologie, l’adhésion à des principes, qui comptent dans la lutte de classes. C’est le désir, c’est l’adhésion émotionnelle, c’est la perception que le mouvement peut nous donner un plaisir qu’on ne trouve pas dans les relations marchandes. La dynamique psychique qui, durant le vingtième siècle, avait été séparée de la dynamique sociale – marxisme d’un coté, freudisme de l’autre – devient au centre du discours politique, parce qu’on se rend compte tout d’un coup que la vieille séparation n’a plus de raison d’être. C’est le signe de la maturation du nouveau sujet social – le travail mental, cognitif3, qui ne peut pas se poser la question de la libération sociale s’il ne se pose pas la question de l’affection, du plaisir érotique, de l’amitié joyeuse.

Notamment dans cette recherche de joie, tu as souvent remarqué d’un côté l’importance du langage et de l’autre la rencontre entre le/la poète et l’ingénieur·e qui ont rendu possible l’expérience de Radio Alice. Aujourd’hui, dans ce moment historique où tu dénonces le vrai danger neuropsychique d’un cerveau à la fois hyper stimulé et hyper assisté, et sa potentielle atrophie, tu souhaites une même combinaison pour réveiller nos consciences, en insistant surtout sur le potentiel politique de la poésie.

Cela a peut-être été le signe plus visible de la spécificité d’Alice : on n’était pas du tout une radio d’information. On se bornait un peu à lire les journaux (l’actualité sur la vie des étudiants et des jeunes ouvriers de la ville), on faisait de l’enquête, on se mélangeait beaucoup avec tout le monde, mais ce n’était pas de l’information dans le sens professionnel du terme. Cela nous intéressait jusqu’à un certain point. L’essentiel était plutôt de jouer poétiquement avec les événements sociaux, de créer des jeux de langage et de communication. Un jour, j’ai demandé au téléphone à parler au premier ministre Andreotti en disant que j’étais Umberto Agnelli, le « numéro 2 » de Fiat, un homme très important du monde économique et politique des années 1970. Il accepte, me répond, je lui dis des choses incroyables et, au début, il essaie de me répondre rationnellement, jusqu’au moment où j’exagère et où il se rend compte du piège… C’était aussi de la flûte en direct à trois heures du matin, avec une lecture de Rimbaud dans le fond… Aujourd’hui cela n’est pas très impressionnant, mais à l’époque cette singularité faisait d’un coté scandale, et de l’autre provoquait de l’euphorie.

Au milieu des années 1970 en Italie (comment en France d’ailleurs), on ne pouvait écouter que les radios d’État. Les radios libres ont brisé le monopole et c’était inévitable du fait de la commercialisation des technologies électroniques. La censure politique d’autrefois, l’interdiction d’émettre, l’arrestation des rédacteurs, cela existe encore (et comment !) dans des pays comme la Turquie, la Chine ou l’Égypte et bien d’autres. Mais cette censure n’est qu’un « retard », un signe d’arriération politique et culturelle. Aujourd’hui, les ondes sont saturées par d’innombrables flux de communication radio, télé, web, et caetera. Le contrôle sur l’opinion s’organise à travers l’excès, le bombardement permanent du cerveau social par la pub, par les écrans omniprésents, par le smartphone ubiquitaire. 
Ce qui a changé, c’est d’abord l’intensité. L’accélération des moyens, la multiplication des sources ont produit un effet d’intensification des stimuli neurosensoriels, et donc un effet de confusion émotionnelle qui rend presque impossible la critique rationnelle de l’information.

Tu as travaillé sur le parallélisme entre finance et langage pour leurs immatérialités capables d’engendrer des choses très tangibles. J’ai par exemple beaucoup aimé le lien que tu as fait dans une interview entre le mot anglais « deregulation » (financière) et le mot français, promu par Rimbaud, de « dérèglement » (de sens). Comment le langage poétique peut opérer en tant qu’instrument politique pour contrer le néolibéralisme imprégné dans nos consciences ?

C’est un problème de respiration, et Guattari en parle dans les pages sur le spasme chaosmique4. On est rentré dans un spasme, dans une contraction qui nous empêche de respirer. La réduction de la vie sociale à la mathématique financière a presque paralysé la respiration sociale. Les cerveaux sont en perpétuelle connexion, mais les corps ne se rencontrent plus entre eux. C’est la précarité du travail cognitif qui a produit un effet asthmatique dans le corps social. Cela signifie aussi que les travailleurs cognitifs (que j’appelle « cognitarians ») doivent réactiver une communication entre innovation technologique et dimension émotionnelle. Le poète en interface avec l’ingénieur, cela signifie que le mouvement à venir sera un mouvement de réorganisation de notre manière de percevoir le monde, un mouvement de recomposition de la connaissance.

À ce propos, j’aimerais que tu nous expliques à quoi tu penses quand tu parles de « compréhension érotique » et en particulier du rôle de l’écoute dans ce processus de proximité avec l’autre ?

Franco Berardi, par Anaïs Morin pour Syntone

L’effet produit par la numérisation des communications se constate dans la dépression massive, dans la solitude érotique d’une génération qui est à la fois hyper-connectée et de plus en plus mal dans sa peau. C’est la peau qui est en question dans la mutation connective, la sensibilité de l’épiderme social, et donc l’empathie. Tu sais, l’empathie n’est pas quelque chose qui concerne la dimension morale, cela relève de la peau, du plaisir et de la souffrance. J’ai l’impression que la vague de racisme et de fascisme qui est en train de monter dans le monde n’est pas tellement l’effet d’une idéologie ou d’une politique, mais c’est surtout un effet de la paralysie qui affecte notre dimension érotique. Je crois que nous sommes en train de vivre une transition anthropologique qui est marquée par la perte de la courtoisie, entendue comme la capacité d’élaborer une pulsion sexuelle au niveau du langage. Le fondement de la civilisation bourgeoise et de notre modernité culturelle se trouve dans cette transformation de la pulsion en désir. Et cette transformation, on l’appelle courtoisie dès l’époque des troubadours et du dolce stil novo du Bas Moyen-Âge en Italie.

Érotisme signifie : élaboration linguistique, ironique, consciente, de la pulsion sexuelle. La mutation numérique est en train d’effacer l’érotisme à cause de l’accélération de la communication, à cause de la virtualisation de l’expérience vécue du corps de l’autre. C’est la sensibilité, comme capacité d’interpréter les signes ambigus du désir, qui est en train de s’effacer, de plus en plus remplacée par l’exactitude de la connexion. Nous échangeons des millions d’informations, mais cela ne nous permet pas de sentir le corps de l’autre comme extension du nôtre. La raréfaction et la quasi disparition de la compréhension sensible est, à mon avis, l’origine principale de la vague de fascisme qui est en train de submerger l’héritage de courtoisie et de civilité.

Notes :

1 Radio Alice était une communauté d’artistes, poètes, « hackers » avant l’heure, auditrices et auditeurs. En 1976 à Bologne, dans le contexte du mouvement communiste opéraïste (« ouvriériste ») prônant le refus du travail pour lutter contre le capitalisme, un groupe de jeunes gens réalise le rêve de Bertolt Brecht : une radio horizontale, pas seulement adressée à un public, mais construite par lui-même. La radio devenait un précurseur des réseaux sociaux numériques d’aujourd’hui : qui perdait son vélo demandait de l’aide aux autres pour le retrouver dans les rues de la ville. Plus encore, le studio de Radio Alice était le quartier général d’où l’on luttait contre la police et aussi un lieu de construction collective de sens et d’expérimentation linguistique. Au lendemain de la mort d’un étudiant en médecine, Francesco Lorusso, pendant une importante manifestation des étudiant·es de la gauche non-parlementaire contre la police, le gouvernement ferme la radio de force le 12 mars 1977. Des documents autour de Radio Alice peuvent être consultés sur le site radioalice.org, dont des extraits sonores (rubrique « Suoni »). Lire aussi cette interview de Franco Berardi réalisée en 2005 où il raconte les débuts de Radio Alice.
2 « Le bonheur est subversif quand il est collectivisé. » : slogan de l’époque.
3 La notion de travail cognitif « renvoie à l’idée que les objectifs de production des entreprises ne peuvent plus être atteints par un travail commandé, direct et immédiat, mais demandent au contraire que les salariés prennent des initiatives, tâtonnent, inventent des solutions, bref, en passent par des objectifs et des activités intermédiaires qui sont les leurs afin de permettre l’ouverture, la poursuite ou le perfectionnement du processus de fabrication des produits. » Patrick Dieuaide. « Travail cognitif », Communications, vol. 88, no. 1, 2011, pp. 177-185.
4 Félix Guattari, Chaosmose, Galilée, 1992.
 

Cet article est paru dans la revue de l’Écoute n°13 (printemps 2018). Abonnez-vous par ici pour recevoir nos articles en primeur !

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