Contre la démémoire ~ Entretien avec José Iges

Du 1er au 17 mars 2012, José Iges est le commissaire d’une exposition à Barcelone consacrée au groupe Ars Acustica qui rassemble les producteurs d’art sonore de l’Union Européenne de Radiodiffusion, dont il a été l’un des fondateurs. Syntone vous propose une synthèse du parcours de ce compositeur, producteur et programmateur espagnol raconté par lui même. De l’émission radiophonique Ars Sonora au réseau social Radioartnet, son histoire est celle d’un engagement envers la sensibilisation et la promotion de l’art radiophonique et sonore.

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José Iges © Real Maestranza de Caballerí­a de Ronda

Comment synthétiseriez vous votre parcours de compositeur jusqu’à aujourd’hui ?

C’est un chemin influencé par la musique électroacoustique et un certain théâtre musical très stylisé d’une part, et d’autre part par la radio. Parmi les noms que je pourrais citer en référence, il y aurait Luc Ferrari, Luigi Nono, John Cage, Tom Johnson, Juan Hidalgo, Wolf Vostell. Il y a aussi de nombreux amis et collègues qui m’ont appris des tas de choses sur la vie, la création artistique, la pensée, comme par exemple les chanteuses Esperanza Abad et Belma Martin qui travaillent sur l’extension de la voix, ou Concha Jerez avec qui j’ai une grande complicité depuis 1989 à travers une longue série d’installations, de concerts multimédias, des pièces d’art radiophonique, des performances. Je pourrais citer encore Pilar Subira, Suzana Stefanovic, Ana Vega-Toscano, Pedro López…

Vous êtes aussi le père du programme radiophonique Ars sonora. Comment naît cette aventure ? À quels désirs et à quels besoins répondait-t-elle ?

Ars Sonora a été fondé en 1985 par Francisco Felipe et moi-même pour la chaîne Radio 2 (actuellement Radio Clásica) de RNE (Radio Nacional de España). Dès le début on a travaillé sur plusieurs aspects qui sont devenus parmi les plus importants du programme : l’art radiophonique, l’art sonore sous ses plus diverses manifestations, les monographies d’artistes ou de mouvements
artistiques.

De janvier 1987 jusqu’à décembre 2008, j’ai été le seul responsable d’Ars Sonora. Pendant ces années, on a produit plus d’une centaine d’œuvres de différents genres radiophoniques. On a organisé des rencontres comme Ciudades Invisibles et on a également assuré la présence internationale de RNE et des créateurs espagnols grâce au groupe Ars Acustica de l’UER, dont j’ai été membre fondateur en 1989-90 et son président entre 1999 et 2005.


Vous définissez l’art radiophonique comme un “art sonore dans l’espace électronique de la radio”. Pouvez-vous expliquer ?

C’est le titre de ma thèse de doctorat à l’Université Complutense de Madrid, soutenue en 1997. Je place l’art radiophonique ou “radio art” à l’intersection de l’art sonore et de l’art électronique. Dans cette définition, l’art électronique comprend toute œuvre d’art réalisée grâce à l’usage de la technologie électronique à n’importe quelle étape de la création, de la production ou de la diffusion. Cela peut être des manifestations visuelles ou sonores surgies dans le réseau électronique de communication (télévision, radio, téléphone, internet), des productions artistiques qui s’appuient sur la technologie électronique comme les sculptures interactives, l’art cybernétique ou multimédia, etc. Cela peut aussi être de l’art radiophonique qui, en ce sens, fait donc partie de l’art électronique.

La radiodiffusion comme technologie (canal) et comme aventure informative (medium) se présente comme un espace en soi et différent à la fois, qui fait partie de l’espace électronique de télécommunication.

Il y a des définitions de l’art radiophonique qui me plaisent aussi, et que je trouve complémentaires avec la mienne, comme “l’art radiophonique, c’est de la radio faite par des artistes” (Robert Adrian X), ou encore “l’art radiophonique, c’est de l’art transmis” (Dan Lander).

Un autre concept important dans votre pratique artistique c’est l’“expanded radio art” (art radiophonique étendu). Dans quel sens utilisez-vous cette définition ?

“Expanded radio art”, c’est en rapport à la pratique que Concha Jerez et moi avons développée au fil des années, à travers les œuvres que nous avons faites ensemble. Parfois, notre travail commence par une installation multimédia interactive, telle que Terre di Nessuno (2002), à partir de laquelle on a ensuite développé une série de miniatures pour la radio. Dentro afuera (2011) est un autre cas d’art radiophonique “élargi”. Cette fois il s’agit tout d’abord d’une œuvre pour la radio que nous devions réaliser d’après une commande de la Fundación Ladines en Asturias. Son directeur, Cuco Suarez, nous avait suggéré de travailler autour de l’environnement sonore et humain d’une mine de charbon, le “Pozu Carrio”, qui est encore en exploitation. On a donc réalisé et diffusé une pièce à la radio, puis on a présenté une installation multimédia avec de la vidéo dans un lieu à Gijón en 2009.


Actuellement avec l’artiste sonore et programmateur Pedro López, vous êtes promoteur de Radioartnet. Qu’est-ce qui vous a motivé à créer un réseau social et comment cela fonctionne ?

Radioartnet a été fondé à la fin de janvier 2011. À notre connaissance, aucune initiative n’était encore apparue pour donner à l’art radiophonique un lieu spécifique sur le web et il y avait donc là un espace libre. En comparaison à ce que peut offrir un programme radiophonique comme Ars Sonora par exemple, Radioartnet permet une participation ouverte et horizontale presque illimitée, sans frontières ni restrictions de temps et d’espace.

Pedro López est le webmaster et je suis le responsable éditorial. Les membres s’inscrivent directement et gratuitement, puis ils peuvent publier des nouvelles par eux mêmes sur le site. Ils peuvent discuter entre eux, à la condition qu’ils soient “amis” juste comme dans n’importe quel réseau social. Ils peuvent aussi utiliser un tchat qui permet la transmission de textes, voix et image vidéo en direct, même si j’ai l’impression que ces possibilités n’ont pratiquement pas été utilisées jusqu’à présent.

La publication d’œuvres est un peu plus complexe sur le point de vue technique, et dans ce cas nous demandons aux artistes intéressés de nous faire parvenir les matériaux sonores, ainsi que des textes et des visuels, que nous mettons nous-mêmes en ligne.

En plus d’un réseau social, Radioartnet se présente comme une archive qui a l’intention de “faire tradition” dans le domaine de l’art radiophonique. Cela suppose-t-il une ligne éditoriale ?

Je crois qu’en ces temps où les médias électroniques traditionnels (radio, télévision) continuent de jouer un rôle très important pour étendre socialement ce que j’appellerais la “démémoire”, internet par contre nous permet à la fois de vivre le temps présent et d’avoir la possibilité d’y créer un fond documentaire qui puisse nous aider à mieux comprendre d’où nous venons. Si on veut étudier ou pratiquer l’art radiophonique, on ne doit pas seulement s’intéresser aux événements les plus récents ; il faut pouvoir se plonger dans les productions historiques du passé, connaître les noms qui ont créé les œuvres majeures ainsi que les textes clé qui nous apportent concepts et éclairages.

Radioartnet est donc un réseau social qui met à disposition de ses membres un lieu de rencontre où ils peuvent échanger de l’information, se mettre en relation, discuter, etc. Mais nous avons été persuadés qu’il fallait à un autre niveau créer une archive de textes sur l’art radiophonique, d’œuvres, de points de repère… Et cela nous oblige à avoir une ligne éditoriale qui garantisse au visiteur un professionnalisme quant au choix de ces travaux clé.

En étant spécialisé sur un domaine et en conservant les contenus publiés, Radioartnet fonctionne d’une façon opposée à un réseau social comme Facebook par exemple. Sur Facebook on perd tout, c’est seulement le présent qui compte, c’est la démémoire permanente. Mais les billets publiés sur Radioartnet, les œuvres, les communications écrites, les images, etc. restent et tout cela fait partie des archives sur l’art radiophonique que nous arrivons à créer ensemble, jour après jour.

Comme autre exemple d’archive qui contient quelques œuvres radiophoniques, Ubuweb a choisi de mettre les ressources en ligne sans se préoccuper des droits d’auteur. Quelle est la politique de Radioartnet sur ce sujet ?

Pour le moment, les auteurs qui ont donné leur permission pour la publication de leurs œuvres sur Radioartnet ont d’abord été contactés par nous. Et le site permet seulement l’écoute en temps réel, sans téléchargement des pièces. Dans un proche avenir ~ mais toujours sur demande et avec l’accord préalable des auteurs ~ on pourrait créer un système pour la vente d’œuvres en ligne en qualité CD, sans compression.

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Parmi les noms des membres qui figurent sur Radioartnet, on remarque des artistes déjà connus et d’autres, émergents.

Oui, cela répond aux critères que Pedro et moi avons décidés. Nous pensons qu’il faut être ouvert aux nouvelles réalités de l’art radiophonique, qui se développent de plus en plus dans des formes hybrides. En tout cas on trouve une présence plus active d’artistes espagnols, portugais et de quelques pays hispano-américains que, sauf exceptions, d’artistes d’autres pays tels l’Autriche ou l’Allemagne par exemple, où l’activité dans les domaines de la création sonore est très remarquable.

Selon vous, quel est l’avenir de l’art radiophonique ?

Il est dans l’hybridation, le petit format, l’interférence. L’usage des stratégies d’interférence est une manière de décoder les clichés du medium. Mais il se trouve bien sûr aussi dans la recherche de nouveaux sujets et toujours dans la pratique de cette vieille méthode qui consiste à écouter attentivement le monde et avoir le sens de l’opportunité radiophonique pour mettre cela en ondes. On rencontre encore le besoin de réaliser de l’art radiophonique lorsqu’on cherche à établir un pacte d’écoute ou à transmettre des repères pour ouvrir à une autre connaissance du monde.

En tant qu’artiste, je pose une possibilité générique de l’art radiophonique : une narration qui puisse remplacer la “fiction du consensus” par d’autres fictions, pour le dire avec les mots de Jacques Rancière. Des fictions qui amènent implicitement au dissensus avec la réalité, cette réalité qui est une fiction de consensus que les médias ~ radio comprise ~ contribuent à construire jour après jour.

Est-ce qu’il y a quelque chose que vous aimerez écouter à la radio et que vous n’avez pas encore entendu ?

J’aimerais le plus tôt possible entendre à la radio l’avènement d’un nouvel état de justice sociale et le soutien public des arts et de la culture en Europe et, particulièrement, en Espagne. Je ne sais pas si ce discours devrait être de droite ou de gauche, ou bien s’il faudrait surpasser ces catégories historiques. Il faut, plus que jamais, réfléchir sur la période que nous sommes en train de vivre. Et l’analyse du passé est, à mon avis, fondamentale pour savoir qui nous sommes et d’où nous venons.

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