Armand Robin, traduit par les ondes

Armand Robin aurait eu cent ans en 2012. Mais peu importent les dates, puisqu’il s’inscrit dans l’universel et l’atemporel, quelque part dans la poésie des ondes qui parcourent la terre. Armand Robin, poète, traducteur, écouteur et producteur de radio, anarchiste aussi, est un personnage complexe et énigmatique. Déraciné de sa culture bretonne natale, issu d’une langue qui ne s’écrit pas mais se dit et se chante, il consacre sa vie à comprendre les langues du monde et à transmettre leur poésie par des “non-traductions”. Dans le domaine radiophonique, Armand Robin se distingue de deux façons : en tant qu’écouteur professionnel des radios internationales et en tant que producteur d’une émission nommée Poésie sans passeport.

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(cc) Cliff – flickr

Sans doute Armand Robin écoute-t-il déjà les stations de radio internationale avant cette date, mais en 1941 il est engagé au ministère de l’Information du gouvernement de Vichy pour produire des bulletins d’écoute. Ce travail d’espionnage a lieu la nuit, puisque les stations concernées émettent en ondes courtes, qui se propagent favorablement en l’absence de rayonnement solaire. Les divers effets sonores propres aux ondes courtes, comme le “fading”, et la difficulté à capter des stations qui, en ces temps de guerre, se brouillent entre elles et se font passer pour d’autres à des fins de propagande, induisent nécessairement une très forte concentration et exigent une oreille habile tant à la compréhension de la langue étrangère qu’à une forme d’écoute complexe. Les discours radiophoniques sur lesquels Armand Robin produit des bulletins d’écoute sont des discours de propagande, soumis à la rhétorique politique, codifiés, tour à tour trompeurs ou d’une vérité précieuse… Leur traduction, dans le sens d’un éclairage de la politique internationale à destination de la France est une traduction “en creux” ou “en relief”. Il lui faut reconnaître sans faute la provenance réelle du message radiophonique, comprendre la langue utilisée et dominer le jeu des ondes tout en contournant la guerre des brouillages.

Pourtant, Armand Robin en tire un intérêt profond. Il décrit, dans le livre La fausse parole : “J’ai besoin chaque nuit de devenir tous les hommes et tous les pays. Dès que l’ombre s’assemble, je m’absente de ma vie et ces écoutes de radios, dont je me suis fait cadeau, m’aident à conquérir des fatigues plus reposantes en vérité que tout sommeil. Chinois, Japonais, Arabes, Espagnols, Allemands, Turcs, Russes font au-dessus de moi leur petit bruit, m’encouragent à quitter mes enclos ; je saute le mur de l’existence individuelle ; par la parole d’autrui, je goûte à de merveilleuses bamboches nocturnes où plus rien de moi ne m’espionne.” (1)

Pour éprouvantes qu’elles soient, ces nuits passées à l’écoute des radios internationales semblent conférer à Armand Robin un sentiment et une inspiration qui, au-delà du plaisir ou de la satisfaction, relèvent de l’enivrement. Sans doute, le contexte nocturne de cette aventure atemporelle et le sentiment d’ubiquité inhérent aux ondes courtes ajoutent au caractère magique de cette activité. À partir de 1943, si le contrat d’Armand Robin au service de Pierre Laval n’est pas renouvelé, l’écouteur polyglotte continue cependant son travail d’analyse de la “fausse parole” pour des abonnés privés, de tous horizons politiques.

Extraits de Poésie sans passeport. (Sur la photo : Gustaf Fröding)

La seconde expérience d’Armand Robin avec la radio est de nature différente : il passe du côté de la production. Cependant, elle convoque à nouveau sa capacité à comprendre et à restituer des langues étrangères. Cette fois, c’est de poésie qu’il s’agit. Le nom d’Armand Robin poète est suggéré au jeune réalisateur Claude Roland-Manuel par Jean Tardieu qui dirige le Club d’essai de la RTF. Leur coopération donnera naissance à Poésie sans passeport de 1951 à 1953, “dix-huit émissions sur des poèmes en dix-huit langues, traduits et présentés de manière à donner l’impression à l’auditeur – par oppositions et superpositions de la langue originale et de la traduction –, le sentiment qu’il les percevait dans leur forme primitive.” (2) 

Françoise Morvan, qui a répertorié et retranscrit dans la mesure du possible douze de ces émissions en neuf langues différentes, propose une description de l’architecture sonore employée : “(…) le réalisateur utilisait la qualité même des voix – leur gravité, leur timbre, l’alternance de voix masculines et féminines, l’accent étranger, le phrasé – il jouait de l’éloignement, de l’effacement progressif, de l’emphase ou de la rapidité, entre autre données qu’il n’est pas envisageable de transcrire.” (3)

Les propos d’Armand Robin sur ses non-traductions radiophoniques sont précieux. Il précise, dans l’émission du 14 octobre 1951, consacrée à André Ady et à la poésie en langue hongroise : “Je dois, faute de mieux, garder le terme de traduction. En fait, à aucun moment, je n’ai eu le sentiment de traduire. Par contre, j’ai perçu maintes fois de la façon la plus forte que je me traduisais en des poèmes déjà écrits en des langues étrangères.” (4)

Dans l’émission Poésie sans passeport du 6 novembre 1952, en langue suédoise, avec des poèmes de Gustaf Fröding, il évoque clairement la musicalité de la langue : “(…) je lisais du Fröding et j’entendais à la vérité du Bach ou du Corelli. Ou encore j’entendais du Fröding et j’écoutais Virgile, et vice-versa. J’étais à tout moment, grâce à cette harmonie d’une extrême limpidité, en la compagnie de mes meilleurs camarades. (…) rien n’était plus aisé, en vérité, que de partir avec des mots français pour me hisser avec eux sur le même haut-lieu où on ne sait plus si ce qui résonne est du suédois ou du français.” (5)

Les langues, selon lui, sont “sans passeport, sans patrie et atemporelles”. Ses expériences de la langue sont toujours originales, et jamais évidentes : il parle d’abord la langue interdite (le breton), rendue mineure et régionalisée par la république française, puis apprend l’écriture avec la langue officielle (le français), qui ouvre la voie par la force sur une société plus vaste, et enfin se spécialise dans la “fausse parole”, celle qui ment au peuple dans toutes les langues (la langue politicienne, qui est aussi celle de la propagande radiodiffusée).

Par ces deux expériences de la radio, Armand Robin travaille et manipule la matière des langues étrangères. Dans les deux cas aussi, il agit en marge : d’abord dans l’univers opaque de la politique sur les ondes, ce qui l’amène à vendre ses bulletins d’écoute à des clients de tous bords idéologiques, puis dans l’expérimentation des ondes au service de la poésie non-traduite. La radio est par excellence le média invisible, qui mène au-delà du réel et, dans le cas des radios internationales, au-delà des frontières. En outre, la capacité d’Armand Robin à non-traduire dans une trentaine de langue de façon quotidienne ne le classe cependant pas parmi les traducteurs et les choix de mise en ondes de Poésie sans passeport n’obtiendront pas de succès populaire.

En 1961, Armand Robin meurt dans des circonstances assez sinistres et mystérieuses. On peut seulement dire qu’il était connu pour son irrévérence envers l’autorité, qui n’aura peut-être pas toujours fait preuve de patience à son égard, et qu’il vivait dans des conditions difficiles, manquant de moyens et s’isolant beaucoup.

La vie radiophonique d’Armand Robin reflète l’entièreté de sa vie : une vie marginale, dans le refus de la notoriété et du consensus, une existence mue par un amour de l’humanité de tous les pays et de tous les temps, et par une indocilité permanente envers les puissants, détenteurs de la “fausse parole”. À l’écoute et en production, la radio lui donne un espace d’expérimentations sensibles et originales.

En savoir plus :

• Bibliographie d’Armand Robin sur Wikipedia
• Site consacré par Jean Bescond à Armand Robin
• Mythologie de poche de la radio autour d’Armand Robin, émission de France Culture du 24 août 2011.

Notes :

(1) Armand Robin, La fausse parole, Paris : Editions de Minuit, 1953, pp. 34-35.
(2) Extrait de l’émission de 1963 “Hommage à Armand Robin pour le second anniversaire de sa mort.” Cité par Françoise Morvan, in Poésie sans passeport. Paris : Ubacs, 1990, p. 8.
(3) Françoise Morvan, in Poésie sans passeport. Paris : Ubacs, 1990, p. 36.
(4) Ibidem, p. 37.
(5) Ibid., p. 70.

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