Un manifeste pour la Micro-Radio

Par Tetsuo Kogawa, 2002-2006

 

Traduit du texte original anglais par Pali Meursault.

Le recours à la micro-radio a d’abord été le résultat d’un compromis, pour ceux qui n’avait pas les moyens financiers ou légaux d’utiliser un émetteur de puissance plus importante. La première micro-radio consciente a fait ses débuts en Italie au milieu des années 1970.

Comme l’a rappelé Félix Guattari dans “Des millions et des millions d’Alice en puissance”, ce sont plus de mille petites Radios Libres qui sont apparues en Italie avec le mouvement “Autonomia” avant d’influencer d’autres pays, en particulier la France. En Australie, la situation était différente.

Suite à la résolution du gouvernement Whitlam, bien des villes avaient mis en place un nouveau type de stations radio multilingues et multi-culturelles à la fin des années 70. Au Japon, le boom de la mini-FM a commencé au début des années 80. Il s’agissait d’un tout autre genre de micro-radio, c’est-à-dire, tout à fait littéralement : des radios utilisant des micro-émetteurs à faible puissance. Le fait qu’une telle radio ait réellement fonctionné en tant que radio tient du miracle. Le paysage radiophonique japonais des années 80 était ainsi le produit d’un mélange, au modèle des Radios Libres à l’italienne venait s’ajouter un nouvel élément du paradoxe technologique.

Après la fin des années 1980, les micro-stations “pirates” américaines sont devenues le théâtre populaire d’une lutte contre l’autorité : la Black Liberation Radio de Napoleon Williams en Illinois, puis Free Radio Berkeley de Stephen Dunifer ont été célèbres. En 2000, la FCC [Commission Fédérale des Communications, équivalente du CSA français, Ndt] a introduit une nouvelle catégorie de licence dite “LPFM” (Low Power FM [FM à faible puissance]). La micro-radio était dès lors institutionnalisée aux USA et quiconque émettait sans licence se retrouvait dès lors dans l’illégalité. C’est ainsi que la fin du rêve d’un paradis de la micro-radio a sonné, et même une telle enclave est désormais contrôlée par le système. Il n’y a rien de surprenant à cela, tant il est vrai qu’aujourd’hui le contrôle s’immisce non seulement parmi les individus, mais aussi dans l’espace de leur pensée. Pourtant, je continue de croire que la micro-radio peut trouver sa place à différents niveaux à l’intérieur même de l’espace institutionnel.

Que veut-on dire avec ce micro- ? Au cœur de ses mouvements, le “micro” de la micro-radio a signifié quelque chose de plus que la seule taille de l’émetteur et de la zone couverte par l’émission. Il évoque quelque chose de qualitativement différent, le micro renvoyant au divers, au multiple et au polymorphe. Si l’idée de micro n’est plus une affaire de taille matérielle, alors même des stations radio matériellement plus grandes peuvent devenir micro. La micro-radio, c’est l’alternative aux médias de masse et à la communication globale, celle qui couvre le monde de manière qualitativement identique, avec un seul modèle d’information. Mais média plus grand ne signifie pas toujours média de masse.

Aujourd’hui, notre espace microscopique est sous surveillance et sous contrôle technologique. Ce qui était potentiellement l’espace du divers, du multiple et du polymorphe n’est pas loin d’être homogénéisé en une masse indistincte. Il faut alors un effort permanent pour parvenir à déconstruire cette situation. Pour parvenir à cela, utiliser des émetteurs à très basse puissance vaut la peine d’être essayé. Bien sûr, il est facile de fabriquer soi-même un micro-émetteur, mais ce n’est pas la seule raison. Si, théoriquement, il était possible de faire la même chose avec un émetteur haute puissance, cela nous tromperait sur la réalité de la micro-radio, car nous sommes déjà cernés par les nombreuses émissions haute puissance de la radio conventionnelle. Il s’agit donc de procéder à une “extraction phénoménologique” afin de percevoir les choses telles qu’elles sont réellement.


Atelier de construction d’un émetteur Mini-FM à Marseille, décembre 2005, par Tetsuo Kogawa. Vidéo : C. Modica

La norme LPFM tolère jusqu’à 100 watts. La “FM communautaire” japonaise (forme légale de la mini-FM, finalement institutionnalisée) permet désormais une puissance de 10 watts (elle tolérait initialement jusqu’à 1 watt). Il me semble que même ces niveaux d’amplification modestes sont trop élevés pour la micro-radio. Pourquoi pas 1 watt ? Pourquoi pas moins d’un watt ? Une telle station radio micro-amplifiée ne peut pas couvrir au-delà d’un pâté de maisons ou d’un gros immeuble. Et pourquoi pas ? Léon Theremin a bien développé la plus petite des micro-radios, son invention n’est pas seulement un instrument de musique, c’est aussi une radio à l’échelle d’un instrument. À l’ère des moyens de communications mondiaux tels que les satellites et Internet, la micro-radio concentre son action dans un territoire plus authentique : l’espace microscopique des ondes.

Pourquoi n’iriez-vous pas à la radio comme vous alliez au théâtre ? Un théâtre micro-radiophonique est possible. L’émission couvre l’espace d’un bâtiment, c’est suffisant. J’ai eu l’occasion d’organiser des soirées micro-radio, voilà une tentative de transformation d’un espace en quelque chose qui soit qualitativement différent, grâce à un émetteur.

Commençons par les espaces qui nous sont propres, familiers. La transformation d’un espace minuscule peut résonner dans un espace plus grand, mais sans transformation au niveau microscopique, aucun véritable changement n’est possible.

Les médias alternatifs ont tendance à établir leur propre “domaine”. Mais ainsi que le démontre Hakim Bey, les “domaines” alternatifs d’aujourd’hui ne sont pertinents que sous la forme de “Zones d’Autonomie Temporaires (Z.A.T.)”. Il existe une autre voie : une méthode “en exil”. Après la privatisation de la WBAI [une station new-yorkaise], certains programmes comme Democracy Now ont repris sous la forme d’une net radio et d’émissions micro-radio. L’équipe de Democracy Now a loué un local dans le Lower East Side à New York et leur programme était diffusé sous l’appellation “WBAI en exil”. De la même manière, il me semble que c’est souvent sous une forme ou une autre d’exil que les radios radicales ont fait leur meilleur travail : Radio Veritas, Manila dans les années 80 et B92 dans les années 90. Internet est un média fondamentalement translocal. Il diffère ainsi des médias imprimés, son espace existe dans le temps, mais il n’est pas physiquement assigné à une place géographique. Peu importe ce qui est communiqué, la “permanence” de l’espace est assurée du moment que vos auditeurs et vous-même continuez de communiquer. Lorsque j’ai rencontré Amy Goodman de Democracy Now, je lui ai demandé si elle pensait que leur côté “low-tech” (le bricolage de leur studio et de leur équipement) était un héritage de la culture micro-radio, elle repoussa ma question comme si je n’avais pas suffisamment mesuré la qualité de leur travail. Bien sûr, ce n’est pas ce que je voulais dire. Bien que WBAI soit parvenue à redevenir une véritable station radio radicale, c’est la forme de collaboration “en exil” (lorsque de petites unités exilées parviennent à s’interconnecter) qui s’est avérée particulièrement novatrice et viable. Étant donnée la variété des technologies “globales” de liens et de relais, la micro-radio s’est avérée d’une taille suffisante pour constituer l’unité d’une station radio.

En tant que moyen qui couvre une zone importante, les ondes radios constituent un gâchis et sont anti-écologiques. Les grandes radios ne sont plus nécessaires. Tôt ou tard, la communication globale ou à large échelle sera entièrement intégrée à Internet. La radio, la télévision et le téléphone n’en seront que des nœuds locaux, et les mondialistes les évacueront des médias à part entière. Un nouveau type de terminal multimédia, relié à Internet fera son apparition. Le temps est ainsi venu pour la radio, la télévision (et même le téléphone) de revoir leurs possibilités d’émancipation. Les stations micro-radio permettront de reproduire des espaces de rassemblement comme le sont les théâtres ou les clubs. Cela se fera sans rejeter pour autant les voies de communication globales, mais en les utilisant pour la mise en relation et la mise en réseau. Grâce aux micro-médias translocaux, même la communication mondialisée pourrait devenir polymorphe et diverse (non seulement dans ses contenus, mais aussi en générant de nouvelles manières de se rencontrer).

Tetsuo Kogawa (24 novembre 2002, 7 mai 2003, 22 mai 2006)

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