Vers un art radiophonique numérique ? (3/4)

Du côté de la radio institutionnelle, le seul programme à consacrer des efforts et des moyens à l’art radiophonique expérimental est sans aucun doute Kunstradio-Radiokunst sur ÖRF, la chaîne culturelle de la radio publique nationale autrichienne, et cela depuis plus de 25 ans. Naturellement, Kunstradio tira parti des technologies numériques dès leurs balbutiements.

Kunstradio hacke la radio depuis 1987

Avant de concevoir Kunstradio-Radiokunst, Heidi Grundmann produit des émissions sur l’art contemporain, côtoie de nombreux artistes, dont certains prétendent créer au moyen d’appareils de télécommunication tels que le téléphone, le fax, la vidéo à balayage lent, mais aussi l’échange de cassettes audio ou encore la radioamateur et la radio pirate (1).

Ces œuvres trouvent difficilement l’appui de galeries d’art, car le plus souvent aucun objet physique définitif n’en résulte. Ce qui importe avant tout est la relation générée par les artistes entre eux et avec le public (souvent plus actif que passif) dans le temps réel de la performance. “Au début des années 90, des artistes qui avaient un parcours en “art télématique” ont commencé à intégrer la radio à leurs projets” raconte Heidi Grundmann. “Dans ces dispositifs, la radio devenait un média parmi d’autres, influencé par des modes de communication qui ne lui sont pas propres (liaisons entre deux points ou entre points multiples). C’est ainsi qu’a commencé à s’éclaircir le fait qu’on ne pouvait plus défendre le paradigme dominant “unidirectionnel” de la radiodiffusion dans le nouveau paysage médiatique plus horizontal qui se dessinait alors.”(2)  Là-dessus est arrivé internet.

Dès 1995, c’est-à-dire avant même que ÖRF se dote de serveurs, Kunstradio lance Kunstradio online en totale autonomie : un site toujours en usage aujourd’hui, servant à la fois à annoncer et à archiver les émissions hebdomadaires, mais aussi à étendre au “réseau des réseaux” l’espace de création radiophonique. Un projet représentatif de cette époque est Horizontal Radio en juin 1995. Il est difficile d’imaginer, surtout d’un point de vue français où la radio étatique est hermétique à tout ce qu’elle ne contrôle pas, ce qui a pu résulter de la coopération entre plus d’une trentaine de radios – publiques (réunies au sein du groupe Ars Acustica de l’Union Européenne de Radiodiffusion), communautaires et en ligne – sauf la plus grande hétérogénéité possible, tant en termes de contenus qu’en termes de qualité sonore – hétérogénéité qui était bien la première motivation du projet.(3)

Aperçu vidéo (sans son) de Horizontal Radio :

Depuis lors, Kunstradio facilite aux artistes l’accès aux outils de télécommunication les plus variés – cela peut aller des émetteurs radio aux webstreams, jusqu’aux satellites de l’UER. En 2004, ÖRF est pionnière dans la diffusion hertzienne en multicanal, et Kunstradio en tire parti… à sa façon.

The Long night of radio art est non seulement devenue la première diffusion 5.1 en direct de la radio nationale autrichienne, mais également, fort probablement, le premier événement au monde dans le cadre duquel des artistes (de pair avec des ingénieurs du son hautement enthousiastes) se sont servis de ce format pour un nouveau type de représentation d’un projet en ondes, en ligne et sur place, en réseau à l’échelle internationale. Grâce à la transmission simultanée sur six canaux, les points à distance sélectionnés pouvaient diffuser en direct, chacun sur son propre canal.”(1)

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(cc) Studio de Kunstradio par Andrew Garton sur flickr

En 1998, Heidi Grundmann prend sa retraite et passe la main à son assistante de l’époque, Elisabeth Zimmermann, qui poursuit l’effort de coopération avec des acteurs autant publics qu’indépendants, notamment à travers la participation de Kunstradio à Art’s birthday, un événement annuel inspiré par l’artiste Robert Filliou. Depuis le début des années 2000, les quarante minutes d’antenne hebdomadaire de Kunstradio ne sont plus qu’une part minoritaire de la dynamique créative engendrée par les projets et les échanges au sein des réseaux numériques.

Ce type d’approche de l’art radiophonique et des arts télématiques ou médiatiques en général est méconnu de la sphère francophone. Rien d’étonnant à cela : une création artistique dont personne, pas même l’artiste, ne peut faire l’expérience dans sa totalité au moment où elle se déroule est quasiment impossible à documenter, donc difficile à valoriser, notamment auprès des institutions. Dans ces conditions, même une innovation récente de la radio telle que le podcast n’a, dans le cas de l’archivage de ce type d’émissions, que peu d’intérêt.  

 

Kunstradio produit et diffuse également des créations plus classiques, axées sur une composition sonore ou un travail littéraire, mais dans son état d’esprit, elle demeure assez différente d’un programme de création radiophonique tel qu’on l’entend dans notre culture francophone, où le plus souvent la radio ne sert que de canal de diffusion à des pièces sonores qui peuvent exister indépendamment d’elle. Kunstradio continue de cultiver la croyance en un art spécifique de la radio (4) – une radio aujourd’hui imprégnée par les réseaux et qui se réinvente en eux (5).

→ À suivre…

(1) Lire l’entrevue avec Heidi Grundmann par Anna Friz, parue dans .dpi n°3, avril 2010.
(2) Heidi Grundmann, But is it radio?, conférence au festival Net Congestion, Amsterdam, octobre 2000.
(3) Lire un compte-rendu du projet Horizontal Radio sur le site de Kunstradio.
(4) En témoigne le manifeste de Robert Adrian écrit pour Kunstradio en 1998, à lire en français sur Syntone : Vers une définition de l’art radiophonique.
(5) Référence faite à Re-Inventing Radio : intitulé d’un groupe de réflexion autour de Kunstradio et d’une publication parue en 2008.

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