Un genre mutant : le documentaire

Le documentaire radiophonique, Christophe Deleu le connaît bien, en tant que producteur surtout (de nombreux documentaires et docufictions depuis 1997), mais aussi enseignant et chercheur.1 Son dernier livre, tout simplement intitulé Le documentaire radiophonique, paru en octobre 2013 chez L’Harmattan / INA éditions, est le fruit d’une interrogation ancienne de l’auteur qui, comme producteur de radio, aborda en tâtonnant un genre dont les contours lui parurent troubles et rétifs à la description. A fortiori, son histoire n’était pas écrite et sa mémoire mal conservée. Lorsqu’un auteur écrit par nécessité le livre qu’il aurait aimé lire à l’origine, c’est souvent un bon départ.

La tentative de définition qu’opère Christophe Deleu passe alors par une remontée dans le temps, à la recherche d’une généalogie qui permet de comprendre comment le mot même de « documentaire » n’est pas toujours allé de soi à la radio. Par exemple, Yann Paranthoën et Alain Veinstein du temps des Nuits magnétiques refusent le terme pour sa connotation « journalistique »… tandis que des journalistes radio ne parlent pas non plus de documentaires, mais de reportages, même pour désigner leurs programmes les plus élaborés. Un flou définitionnel qui répond au « flou causal » propre au son radiophonique.

(cc) La Fundició - flickr

(cc) La Fundició – flickr

C’est assez récemment que le documentaire est intronisé genre radiophonique à part entière. À France Culture, par exemple, l’usage institutionnel du mot ne remonte pas tellement plus loin que 2006 et la création de l’émission Sur les Docks. Malgré la comparaison avec son aîné cinématographique, le documentaire radio hérite d’une tradition bien spécifique. Né au sein d’un média de flux, un média du direct où les émissions de studio et le genre fictionnel l’avaient précédé, il procède d’une révolution fondatrice : le développement de l’enregistrement et du montage sur bande. Le documentaire est, à la radio, une sorte de créature de Frankenstein constituée, selon les cas, d’éléments sonores a priori disparates, importés des autres genres radiophoniques et montés entre eux : reportage sur le terrain, débat, commentaire, musiques, lectures, archives, et même scènes jouées par des comédiens.

Un genre « mutant » donc, toujours riche de nouvelles hybridations et par là-même marginal sur les ondes, nous dit Deleu, bien que l’on puisse observer qu’il est le genre majoritaire de la création radiophonique francophone contemporaine.

En ce sens, cet ouvrage constitue un précédant important pour qui s’intéresse, étudie, interroge le documentaire sonore aujourd’hui. Nous disons « sonore », car justement il était temps de fixer les bases d’une observation du genre, au moment où on le rencontre de plus en plus hors de la radio2 et de ses logiques de flux, c’est-à-dire sur le web, de façon autonome ou comme trame directrice d’œuvres multimédia (webdocs, etc.), ou du côté de l’audioguide ou encore sous des formes diverses de diffusion collective in-situ.

Mais Le documentaire radiophonique peut également être lu comme livre d’histoires et de mémoires, pour découvrir des parcours singuliers (René Farabet et Yann Paranthoën, par exemple, font l’objet de développements) et même en tant que traité d’esthétique. En effet, c’est peut-être la première fois que l’on voit imprimée une proposition d’analyse de l’écriture radiophonique, en termes de « durée, rythme, transitions, effets et strates communicationnelle, narrative et verbale ».3 Un livre hautement recommandable, donc.

Notes :

1 … et collaborateur occasionnel à Syntone. Afficher ses articles en tant qu’auteur. Pour une biographie complète de Christophe Deleu, se reporter à cette notice.
2 Et, on l’espère, pas de moins en moins à la radio : cf. notre article du 13 décembre 2013 : Sur les docks : l’îlot documentaire.
3 Un travail qui demande à être poursuivi et affiné. Par exemple, l’utilisation du même terme de « plan sonore » pour désigner à la fois la profondeur de champ sonore et une continuité entre deux coupes (comme le plan image au cinéma) prête à confusion.

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