Trois livres sur les arts sonores urbains

Syntone sort trois livres de sa bibliothèque qui ont pour objet l’usage artistique du son en ville : le premier s’intéresse aux liens entre ville et arts du son du début du XXe siècle au début du XXIe, le second se concentre sur les pratiques architecturales, et le troisième propose une plongée au cœur de la création contemporaine.

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Michela Mongardi, « Listen to me », CC by

 

Cet ouvrage, centré sur l’espace public, évoque pour commencer l’introduction des sons de la ville dans la musique au cours du XXe siècle, d’abord avec le futuriste Luigi Russolo, puis dans les travaux de John Cage, Pierre Schaeffer et Raymond Murray Schafer. Dans la seconde partie, sans doute la plus  riche, vient une analyse d’œuvres relevant d’un « art public fondé sur l’expérience auditive » : concerts de cloches de Llorenç Barber, symphonies portuaires de Montréal, conversion de la « pollution sonore » en musique par Bruce Oadland et Sam Auinger dans leurs « vases résonateurs », sculptures sonores de Bill Fontana, brèches acoustiques de Max Neuhaus dans l’espace urbain, promenades audio de Janet Cardiff ou Viv Corringham. Enfin, dans un troisième moment, l’autrice étudie la question de la maîtrise des bruits dans les projets architecturaux, notamment à partir des travaux de Bernard Delage, de Jean-François Augoyard et du laboratoire grenoblois le Cresson, mais aussi des concerts sous casque de la silent disco ou des « transformations éphémères d’espaces publics urbains » du Yo ! Opera Festival. Si l’on peut regretter un parti-pris plutôt descriptif, les notions d’espace et d’art publics n’étant notamment pas questionnées d’un point de vue social, l’ouvrage offre néanmoins une précieuse synthèse historique de l’articulation entre son artistique et espace urbain.

 

 

Venant alimenter le travail théorique mené à travers la collection « arts sonores » des Presses du réel, le livre de Carlotta Darò propose une histoire des rapports entre espace sonore et architecture au XXe siècle. Elle circonscrit son étude aux travaux où le son constitue un composant fondamental et censément positif de la construction, et n’est pas simplement traité (comme cela est majoritairement le cas) sous l’angle de la lutte contre les nuisances sonores : « carrelage phonique » d’Erik Satie (dont la fonction est de meubler la pièce et surtout pas d’être écouté), « audio architecture » de la société Muzak (instillant la « musique du bonheur » partout), « piper » de Leonardo Savioli (lieu de divertissement aux ambiances savamment travaillées), « ville cybernétique » de Nicolas Schöffer (aux atmosphères modulables à volonté), pilule Architektur de Hans Hollein (visant à contrôler les ambiances depuis l’intérieur même du corps humain, en se passant de lieux), jusqu’à l’émergence, dans les années 1970, de la notion de paysage sonore, du World Soundscape Project, puis, entre autres projets, des jardins musicaux de Pierre Mariétan. Déconstruisant les diverses utopies rêvées par les architectes, l’autrice évoque l’imaginaire technique et politique qui les sous-tend, où le rêve de l’harmonie parfaite le dispute parfois à celui de contrôle total.

 

Extrait de la compilation 2015 de City Sonic

 

Depuis 2003, l’association Transcultures organise tous les ans City Sonic, un festival des arts sonores sous forme de parcours dans la ville de Mons en Belgique. Divers objets sont produits autour de cet événement, notamment des compilations annuelles, et ici, pour la première fois, un livre en forme de rétrospective sur cette décennie de programmation : « Au fil des années, on peut voir ce territoire (le centre-ville de Mons) comme un palimpseste, résultat de plusieurs couches et dérives sonores, les nouvelles s’inscrivant sur les traces des anciennes devenues inaudibles mais restant dans la mémoire ou dans l’inconscient des visiteurs. », écrit Philippe Franck, directeur artistique du festival. Foisonnant, au point de se faire parfois catalogue descriptif d’œuvres choisies, ce bilan collectif peut se lire comme une cartographie en construction de l’art sonore contemporain. Le livre s’articule autour du questionnement sur ce qu’est l’art sonore, des définitions proposées par divers⋅e⋅s praticien⋅ne⋅s du sonore venant émailler les pages : « Parler des arts sonores par ses pourtours nous a semblé potentiellement plus fécond que chercher un hypothétique “pur art sonore” où le son serait une sorte de “medium principium” qui exclurait les autres. », poursuit le fondateur. Et l’ouvrage de développer, à travers les contributions d’Anne-Laure Chamboissier, Gilles Malatray, Philippe Baudelot, Alexandre Castant et Jean-Paul Dessy, les multiples pistes explorées par le festival, depuis l’invention d’instruments jusqu’aux représentations muettes du son, en passant par les promenades audio, la poésie sonore, et les arts numériques ou audiovisuels particulièrement attentifs à la place du son.

En guise de conclusion, une citation de Sébastien Faucon du Centre national des arts plastiques, issue de ce dernier titre : « C’est peut-être avec l’œuvre 4’33” de John Cage que l’on peut trouver la plus belle définition de l’art sonore : savoir écouter. »

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