Topographie et radiophonie (2/2) ~ Entretien avec Udo Noll de Radio Aporee

On se souvient de l’assassinat du chef tchétchène Doudaïev en 1996, localisé grâce à son téléphone cellulaire. Aujourd’hui, le slogan “Devine d’où je t’appelle ?” est désormais has-been : volontairement, chacun signale sa position grâce aux téléphones équipés de GPS, dernier gadget à avoir la cote. La localisation de l’auditeur devenu émetteur de programmes, est-ce le développement logique d’une certaine idée de radio locale ? Nous ne tenterons pas de répondre à la question mais proposerons des pistes de réflexion, dans la seconde partie de notre entretien avec Udo Noll de Radio Aporee, entretien qui a débuté ici.

Poser sa marque, répertorier, catégoriser et contrôler chaque centimètre carré de terrain : cartographier le monde est une obsession humaine. Peut-on l’envisager autrement ?

Une obsession… hum, oui, mais très paradoxale. Quelque chose nous pousse vers la terra incognita, mais une fois que nous y sommes, le mystère disparaît, l’exploitation et le commerce commencent, tandis que renaît le désir pour le lointain et l’inconnu. À présent que nous avons mesuré tout le monde physique, nous sondons le corps, le cerveau, l’esprit, en quête d’inattendu. Je pense que le fait de cartographier est quelque part inscrit dans notre système nerveux.

Cartographier et mesurer sont sans aucun doute des manifestations du pouvoir, mais on peut prêter d’autres intentions à la cartographie, qui seraient par exemple mentales ou spirituelles.

Les Mappa Mundi du Moyen Âge représentaient l’étendue des connaissances, les idées religieuses et philosophiques et, plus important, le chemin vers le Salut. Elles figuraient l’Est en haut (le lever du soleil, la lumière, donc le Paradis), avaient Jérusalem pour centre et tout un bestiaire étrange à leurs extrémités. Sur le web, on croise le champ lexical de la cartographie depuis longtemps. Un des premiers logiciels internet n’était-il pas Netscape “Navigator” ?

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(cc) half map, half mental map – Kio Stark – flickr

Vous compariez l’image de caméras de surveillance au son brut diffusé en direct, en disant que le son vous touchait davantage. En quoi les “webmics” sont-ils différents des “webcams” ? Ne nous menacent-ils pas d’“audiosurveillance” ?

Je connais par exemple le projet Locus Sonus et leurs microphones ouverts dans le monde entier diffusant leur captation en direct. En fait, j’aime l’idée du micro ouvert. La raison pour laquelle j’ai travaillé avec les réseaux téléphoniques était la même : aujourd’hui, le téléphone mobile est le micro que chacun a dans sa poche. Audiosurveillance, peut-être mais ça m’est égal du moment que vous ne faites pas ça dans des endroits sensibles ou que vous ne suspendez pas des micros dans le salon de vos voisins. Agir avec un sens éthique est fondamental, mais ça ne veut pas forcément dire qu’il faut suivre toutes les règles !

Les micros ouverts me rappellent une anecdote concernant une radio libre en Italie. Cette radio pratiquait la libre antenne en permanence. Au début, elle souleva un très grand enthousiasme parmi la communauté d’habitants et les débats étaient riches et passionnés. Mais peu à peu le temps d’antenne ne consista plus qu’en bavardages et petites annonces personnelles. Lorsque j’écoute un “micro ouvert”, il m’arrive souvent d’éprouver cette même sensation de vide.

C’est le risque habituel lorsqu’on travaille sur des projets ouverts et collaboratifs. On aura toujours besoin de modérer, il n’y a pas d’autre issue. Il faut réussir l’équilibre entre l’ouverture totale et la restriction afin de préserver une certaine qualité, une certaine consistance. Sur ma carte, j’ai rejeté seulement 10 contributions sur 4500, c’est mieux que ce que j’attendais.

Que voulez-vous ? Le micro ouvert n’est qu’un concept qui, en tant que concept, possède un potentiel intéressant. L’art commence lorsque vous décidez de vous en emparer. Prenez, par exemple, le Théâtre de caméras de surveillance qui faisaient des performances  uniquement pour les veilleurs de nuit. Ils ont contribué à éveiller la conscience des gens. 

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(cc) message in a bottle – Dasha Bondareva – flickr

Comment Radio Aporee entend utiliser la radiophonie ?

En tant que webradio, Radio Aporee diffuse un flux permanent et aléatoire des sons de notre carte. Je vois parfois des gens qui écoutent pendant des heures… comme je le fais moi aussi. Je souhaite ouvrir cette interface à un usage public également. J’aimerais inviter des gens, des artistes sonores, des musiciens, à produire un programme régulier.

De manière générale, il faut employer tous les canaux : le web, les streams, même les blogs, Twitter, les téléphones mobiles, et aussi la “vraie radio”. Comme je disais précédemment, il est important de créer et d’entretenir des espaces-temps communs. Lorsque le poste de radio chez soi sera capable de donner à entendre les streams du net, alors ça commencera à devenir intéressant : tourner le bouton et se balader à travers des milliers de sources sonores, ce sera un retour aux sources, un retour à la radio à lampes des années 50 !

Je suis en train de travailler à une collaboration avec Deutschlandradio Kultur, une des stations les plus intéressantes en Allemagne. Je viens juste d’avoir une réunion avec eux. Il semble qu’ils soient ouvert à l’expérimentation, à réfléchir à comment étendre la notion de radio, à rechercher des pratiques hybrides entre web, communautés, art sonore, engagement. Nous commencerons avec une idée plutôt simple en relation avec le 20ème anniversaire de l’ouverture du Rideau de fer. Un artiste fera une marche de trois mois le long de l’ancienne frontière qui séparait les deux Allemagne. La carte d’Aporee fournira la matière même d’un documentaire et servira aussi de support de documentation sur l’action artistique. 

Vous expérimentez avec le GPS et la téléphonie mobile. Allons-nous vers un avenir où chaque individu pourra émettre du contenu et devenir en quelque sorte une radio ? Est-ce que ce sera la fin de la radio telle qu’on la connaît : un mass média qui fonctionne dans un seul sens ?

Il me semble qu’au “www” d’aujourd’hui qu’on pouvait déjà interpréter comme “who, what, when” (qui, quoi, quand), on pourrait ajouter un “w” pour “where” (où). Nous sommes en train de découvrir ce que serait une géographie médiatique, et cela prend place à l’intérieur des limites de notre environnement physique. Notre appréhension globale de l’espace a changé avec la rapidité de la circulation de l’information que nous a apporté internet.

Je ne suis pas très doué en prophéties. Certainement que ces développements vont changer les mass média tels que nous les connaissons. Mais je ne pense pas que les attitudes de consommation de masse vont disparaître simplement du fait de l’évolution technologique. (C’était une des utopies du début du web et aussi une des théories de Brecht sur la radio, si je me souviens bien.) Les canaux de transmission et de distribution vont probablement changer, peut-être que les fournisseurs d’accès prendront la place des radiodiffuseurs, et que du contenu géotagué et généré par les utilisateurs apparaîtra dans les programmes. Tiens, la BBC vient d’annoncer une “série télé produite en open-source” intitulée Digital Revolution. La question qu’on peut se poser, c’est : remplacer des professionnels par des amateurs motivés a-t-il un autre intérêt que simplement faire des économies ?

Cependant, ça montre quand même comment les médias adoptent les concepts des autres cultures. Mes récents échanges avec la radio culturelle allemande semblent aller dans cette même direction.

En-dehors de savoir ce que les médias de masse vont devenir, ce qui importe pour moi est qu’on ait accès à ces techniques pour la recherche artistique expérimentale et les nouvelles pratiques radiophoniques.

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Fin de notre entretien. Amis germanophones, rendez-vous le 26 septembre à 18h pour Grenzlaüfer, le “Marcheur de Frontière”, sur Deutschlandradio Kultur. Et pour tous, toute l’année, 24h/24 : Aporee Maps en écoute à la carte (c’est le cas de le dire) et le flux permanent de Radio Aporee.

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