Situations de l’Atelier intérieur

Le titre est joliment évocateur et le concept est simple : une heure en direct (ou dans les conditions de) autour d’un mot ou d’une idée, en compagnie d’invités, souvent des créateurs. À l’intérieur de ce cadre, Aurélie Charon décide d’une situation et de règles de jeu. C’est elle qui active la parole, de sa patte particulière – sorte d’écriture automatique oralisée – et la fait circuler. Au micro, elle convie une certaine faune parisienne, ou bien la marionnette Tatayet ou encore de « vraies gens ». Le ton se veut bienveillant – nous sommes tous des êtres extraordinaires.

Tous les lundis de 23 heures à minuit sur France Culture pour la troisième année, L’Atelier intérieur est-elle une émission des plus agaçantes (cf. les truculentes analyses du forum Regard sur France Culture) ou des plus libres ? On aimerait connaître votre avis. Mais ici, la parole est à Aurélie Charon.

© Amélie Bonnin

© Amélie Bonnin

Aurélie Charon, quel regard portez-vous sur la petite histoire de l’Atelier intérieur ?

Cela a commencé il y a trois ans avec l’idée de parler de création contemporaine, et puis cela s’est ouvert de plus en plus au réel. La première émission, on commençait dehors au bord de la Seine, on arrivait en studio avec une psychanalyste et deux comédiens. On chantait. On parlait d’histoires personnelles. Dès le départ, il y avait cette envie de faire un chemin de 23 heures à minuit, d’avancer à travers différentes natures ou formes de parole. On a peu de moyens : une heure d’antenne, un studio et voilà. Avec ça, il faut réussir à imaginer des dispositifs pour créer des situations. Aujourd’hui, j’ai l’impression que n’importe quelle sensation, mot, impression, peut devenir le début d’une émission, son prétexte. Ça peut partir d’un lieu : la voiture, la patinoire, un appartement. Ça peut partir d’un mot : le déjà-vu. D’une sensation : l’impression de l’été. Ou de l’envie de recevoir une personne. J’aime de plus en plus avoir du réel : une famille, des amoureux, un père et sa fille. Des témoins de quelque chose, qui apportent un récit.


Le film de « L’Atelier intérieur » installé dans l’appartement de Thomas Clerc… par franceculture

Aujourd’hui, il y a plus de mouvement qu’avant : j’aime pouvoir me détacher de la table, me lever micro en main et aller voir un invité. Depuis peu, on enregistre des émissions à l’extérieur, de façon très légère, à la perche. Par exemple, on a une heure dans l’appartement de Thomas Clerc, et on construit. J’aime de plus en plus rendre les invités complices de ce qu’il se passe. Dans l’idéal, il ne faudrait pas qu’ils passent à la radio, mais qu’ils fassent la radio eux aussi. Parfois ça marche.

L’Atelier intérieur est plutôt singulier dans sa forme sur France Culture. Avec quelles émissions (sur cette antenne ou ailleurs… dans le présent ou dans le passé…) vous sentez-vous des affinités, des liens directs ?

Parfois je vois des correspondances dans la forme ailleurs qu’à la radio. J’aime la mise en scène « douce » du réel – « douce » dans le sens de « l’air de rien » : des metteurs en scène comme Claudia Triozzi ou Yves-Noël Genod (qui vient souvent dans l’émission) pour leur façon d’organiser le vivant sur scène. Ce n’est pas forcément spectaculaire, c’est la vie qui se déroule. Ce serait pour moi l’émission de radio idéale : un documentaire en direct dont on a pensé le montage en amont…

Mais j’aime aussi, par exemple, l’idée de The Moth podcast : « real people, real stories » ; ou un autre podcast américain, Radiolab ; la station WFMU ; ou plus près de nous La Radio cousue main sur Radio Campus Paris.


Pouvez-vous présenter les complices avec qui vous fabriquez l’Atelier intérieur ?

Alice Ramond est l’attachée de production de l’émission. C’est avec elle que je teste les idées, ensemble on rêve à des dispositifs, on échange, on rit, on croit, on abandonne des idées, on en reprend. Elle va écouter des archives pour préparer le direct. Elle peut aussi, deux heures avant le direct, partir à la recherche d’un chandelier ou d’alcools du sud pour l’émission sur Pagnol. Delphine Lemer est la chargée de réalisation la plus présente, un lundi sur deux. Elle a passé sept ans aux Fictions [département des fictions de France Culture, NDLR] avant de devenir chargée de réalisation, l’an dernier, pour l’Atelier intérieur. Elle accompagne l’émission avec discrétion et idées pour l’antenne. Même génération qu’Alice et moi : on se retrouve donc, toutes les trois, le lundi soir dans la radio vide, à attendre les invités.

© Amélie Bonnin

© Amélie Bonnin

Et puis Gaël Gillon et Lionel Quantin sont les deux autres chargés de réalisation de l’émission, ils sont à France Culture depuis plus longtemps, ils connaissent bien ses nuits, ils ont chacun une sensibilité que j’aime beaucoup.

Sans oublier Amélie Bonnin qui dessine l’émission chaque lundi en studio, en direct, sans retouches. C’est sa vision de l’émission, elle a la liberté de retenir des mots, des sensations. De noter des choses hors micro. L’idée est d’avoir une proposition d’écoute, la sienne, en images, sur la page de l’émission après coup.

L’Atelier intérieur est très souvent réalisé en direct, donc la nuit, convoquant à ses micros l’ « ici et maintenant » dans son immédiate proximité. S’y ressent une certaine liberté formelle, mais dans son contenu et ses invités, l’Atelier intérieur serait-il trop parisianiste (ou dit autrement intello, urbain, branché) ?

Ce n’est pas l’impression que j’en ai. Peut-être au tout début de l’émission, mais maintenant non. On attend parfois longtemps le passage à Paris de gens qui ne sont pas parisiens pour les recevoir. Par ailleurs j’espère qu’être intello n’est pas réservé à la région parisienne, ça me semble étrange comme pensée ! L’amitié, la mère, les mille et une nuits, les jumeaux, le corps, le bal, l’été, etc. : ce ne sont pas des thèmes très branchés, ni particulièrement urbains.

Est-ce que l’Atelier intérieur parle ou est-ce qu’il écoute ?

Est-ce que c’est une parodie de question de l’Atelier intérieur ? ;-) J’adorerais qu’il écoute, qu’on puisse renverser les choses et qu’en creux on entende dehors.

Si on vous dit « fiction »… ?

Je ne dirais pas que l’Atelier intérieur est une fiction, mais oui, c’est un « montage ». En tout cas, avant l’émission, je la « rêve » d’une certaine façon. Je place les choses, je séquence, j’imagine une forme, un mouvement. D’ailleurs, là, on est mardi matin, et le mardi matin je confronte l’émission que j’avais imaginée avec celle qui a eu lieu : c’est toujours très différent évidemment.

Parfois je suis frustrée, je fais la liste de tout ce qui ne s’est pas passé, de ce que je n’ai pas eu le temps de faire, mais en même temps c’est ça qui est beau : que cela ne corresponde jamais vraiment à l’émission écrite – donc que cela échappe à ma propre fiction !

Je suis méfiante envers la fiction… J’aime les fictions où je n’entends pas la fiction. La fiction pour moi est toujours dans la tête de l’auditeur et pas en amont. Elle commence dans l’écoute.


Vous êtes aussi la voix (et la plume) des autres Ateliers de la nuit… [Du mardi au vendredi, Aurélie Charon introduit l’Atelier fiction, les Ateliers de la création et l’Atelier du son] Que pensez-vous de votre voix ?

J’écoute tous les Ateliers de la nuit, et à partir de ce que j’ai entendu, j’écris. Je ne pense pas ma voix, mais je pense avec. J’écris avec. Elle me donne la parole en quelque sorte  – je ne suis pas quelqu’un de très bavard dans la vie, je n’en use pas, mais la voix dans le micro active la pensée. Elle active un rythme.

Quels retours avez-vous des gens de votre génération sur ce que vous faites ?

J’avoue que… je ne sais pas. Évidemment, j’ai moins de 30 ans et beaucoup de connaissances de mon âge qui écoutent, mais ce sont des amis… Je n’ai pas de vue sur l’ensemble des auditeurs. Mais ce que je peux dire, c’est que je reçois souvent des mots de jeunes auditeurs, assez jeunes : 18-20 ans. Des demandes de stage, de venir voir l’émission, de boire un café pour savoir comment on prépare l’émission.

Le réalisateur Jacques Taroni vient de disparaître à 75 ans. Je ne l’ai connu que récemment, ces dernières années, mais il est un des premiers à être venu me parler à mon arrivée à la radio. Il avait une écoute et une générosité rares. Il aimait citer cette phrase de la poète Nelly Sachs (elle-même citée dans Radio Sauvage d’Alain Veinstein) : « faites-moi entendre des choses à venir ». J’avais l’impression en le voyant qu’il était d’aucune et de toutes les générations, il était juste dans la vie. Il donnait envie de faire de la belle radio.

© Amélie Bonnin

© Amélie Bonnin

L’Atelier intérieur, tous les lundis de 23h à minuit sur France Culture. Avec Caroline Gillet, Aurélie Charon est également productrice des émissions I like Europe, Alger, nouvelle génération et Welcome Nouveau Monde sur France Inter.

 

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