Shake Rattle Roll, 24 heures de création radiophonique ~ Entretien avec Coraline Janvier

Comme promis depuis ce post, voici des nouvelles du festival Shake Rattle Roll, tout en détails grâce à un entretien avec Coraline Janvier de l’association JeL, une des curatrices avec Julia Drouhin de cette Journée de la Création Radiophonique le 23 mai de minuit à minuit. Ces deux artistes sonores se sont rencontrées il y a quelques années sur les bancs des cours d’Arts Plastiques de l’Université Paris 8 et partagent la même passion pour l’art radiophonique.

“Shake Rattle Roll” : outre que c’est le titre d’un fameux rock’n’roll, c’est aussi celui d’une pièce radiophonique de Gregory Whitehead (qu’on entendra d’ailleurs durant cette journée). Pourquoi cette référence ?

Cette pièce représente pour moi un manifeste de la création radiophonique dans le cadre de l’esthétique de Gregory Whitehead. J’aime son idée un peu macabre du “disembody” (désincarnation) qui se retrouve aussi dans Pour en finir avec le jugement de dieu d’Antonin Artaud, cette incantation magique d’une voix décharnée. J’aime aussi dans Shake Rattle Roll ce passage : “Get wired, stick a needle in the brain and spin those tunes, baby, ’cause you’re a tightly twisted roller derby brand of wild thing” que je relie au caractère “bout de ficelle”, lo-fi ou fourre-tout, de nombreuses pièces de création radio. C’est aussi dans cette idée que le design de notre site internet a été réalisé à la main.

Qu’est-ce que JeL et quelle est votre relation à l’art radiophonique ?

JeL est basée à Saint-Ouen et organise des événements artistiques et culturels souvent basés sur le concept d’“exposition d’appartement”. De part notre intérêt pour le genre sonore, nous avons, par le passé, organisé plusieurs événements centrés autour du son. Circulez, y a rien à voir en 2006 était une exposition d’art sonore que l’on visitait dans l’obscurité d’un grand appartement vide ; Cab en 2007 et 2008 présentait un mélange de jeunes artistes sonores et visuels qui investissaient chaque mois un placard d’1m sur 1m20 ; Promenades Audoniennes en 2008 présentait un parcours à travers plusieurs appartements de Saint-Ouen où des artistes proposaient des installations visuelles et sonores. Le concept d’exposition d’appartement est en continuité avec ce festival de création radiophonique, en imaginant que les pièces qui le composent sortent de votre poste de radio ou de votre ordinateur pour investir l’espace sonore de votre domicile.

Battle sur Radio Aligre

Battle sur Radio Aligre

Dans la programmation, à côté de noms connus, on découvre de nouvelles têtes. Comment avez-vous effectué le collectage et la sélection de ces quelque quatre-vingts œuvres ?

De par nos activités ~ pour Julia Drouhin, ses actions au sein de l’ex-Project101, du magazine sonore Vibrö et du cnaei, pour moi mes affinités avec Resonance FM ~ nous avons développé un réseau dans le milieu de la création radiophonique et de l’art sonore, qui n’a fait que s’étendre. Il n’a pas été difficile de convaincre tous ces artistes de participer à un tel événement qui, à ma connaissance, n’a jamais été réalisé sous cette forme auparavant. Nous désirions entre autres donner de la voix aux jeunes artistes de création radiophonique. Nous pensons que quelqu’un comme Robin Warren, qui travaille actuellement dans l’ombre de la BBC, mérite, par ses talents d’écriture et de production, autant sa place dans ce festival que Colin Black, gagnant du prix Italia.

Avez-vous fait une distinction entre art sonore et art radiophonique ?

Le problème de la définition de l’art radiophonique est récurrent et nous avons préféré l’évincer en proposant une définition qui regrouperait fictions radiophoniques, documentaires créatifs, paysages sonores, musiques expérimentales, poésie sonore, Hörspiels etc. et distinguer l’art radiophonique de l’art sonore à ceci près que seul le premier est créé dans l’optique d’une diffusion radiophonique. Aujourd’hui, la définition de l’art radiophonique devient de plus en plus complexe avec la popularisation des webradios. Peut-on encore parler de radio ? Bien que nous soyons extrêmement sensibles au charme des ondes, nous souhaitons abolir les clivages entre la FM et le web, décomplexer les initiatives sonores issues de la toile et les inciter à se frotter au genre radiophonique. Avec le passage à la radio numérique, quelques stations vont peut-être mettre la clef sous la porte et se retrouver à diffuser uniquement sur internet.

Avec les nouvelles technologies de diffusion et de réception, on ne verra bientôt plus aucune différence entre diffusion hertzienne numérique et diffusion par internet (streaming et wifi-radio portable).

La programmation est-elle un catalogue d’oeuvres préexistant au festival ou y entendrons-nous aussi de nouvelles choses?

La programmation est constituée à la fois d’œuvres déjà réalisées et d’œuvres originales, environ à hauteur de 60-40%. Notre souhait de présenter une “vitrine” de la création radiophonique actuelle ne réclamait pas nécessairement la création de nouvelles pièces et nous pensons qu’il n’est pas inutile de re-diffuser des pièces déjà existantes, d’autant que la plupart d’entre elles n’ont fait l’objet que d’une ou deux diffusions au maximum. Mais de nombreux artistes ont néanmoins proposé des pièces originales : DinahBird, Jean-Philippe Renoult et toute l’équipe de Sound Delta, Jörg Piringer, Michel Guillet, Pierre Ménard, Knut Aufermann, Radio Arte Mobile, Resonance FM, etc.

Sur la page “Programme” de votre site internet, on peut voir une mappemonde désignant par des couleurs l’origine des auteurs diffusés. 80% de la carte est blanche. Existe-t-il un art radiophonique hors des pays occidentaux ?

Nous venons cette semaine d’accueillir dans notre programmation un artiste brésilien, cependant les artistes participants viennent principalement d’Europe, des Etats-Unis, du Canada et d’Australie. Dans les autres pays, la création radiophonique existe, mais souffre d’un manque de visibilité, ce qui a rendu nos recherches difficiles. Nous avons contacté Farm Radio, une association québécoise qui développe dans de nombreux pays d’Afrique des ateliers d’écriture et de production de fiction radiophonique autour des thèmes de la santé et de l’agriculture. J’ai aussi entendu parler de SFX, festival d’art sonore en Corée du Sud, qui consacrait une grande partie de sa programmation à la création radiophonique, mais il semblerait que ce festival se soit arrêté en 2007. Je pense que la raison du peu de création radiophonique sur ces continents est plus historique que financière. Ce genre a été sacralisé en Europe puis aux Etats-Unis, mais paradoxalement c’est en Afrique et en Asie que la tradition orale est la plus développée avec, par exemple, les griots en Afrique et l’enseignement oral de la musique en Asie. C’est pourquoi je suis persuadée que quelque part la création existe sur les ondes de ces deux continents. Il ne reste plus qu’à la trouver.

Radio Aligre

Radio Aligre

Comment donner à entendre autant d’oeuvres sur toute une journée ? Quels sont les partis pris de mise en ondes ?

Il n’est pas facile de diffuser autant d’œuvres si différentes à la suite pendant 24 heures sans risquer que quelques auditeurs s’endorment au passage. Cependant, nous avons réuni suffisamment d’intervenants pour qu’aucune des pièces ne se répète au fil de la journée. Nous avons essayé au possible de mélanger les genres et les langues, au risque que personne ne se comprenne dans cette tour de Babel : il y a des pièces en français, en italien, en anglais et même en hongrois, que nous devrions pouvoir diffuser sur des radios germanophones, tchèques ou portugaises. Pour rendre la chose plus légère, nous intercalerons entre les pièces des jingles dans plusieurs langues européennes et des virgules tirées de la battle radiophonique que nous avons enregistrée le mois dernier avec DinahBird, Michel Guillet, Jean Philippe Renoult et d’autres sur Radio Aligre, ainsi que des extraits de Spamradio, clin d’oeil aux incessantes coupures publicitaires des radios commerciales.

Le projet de Shake Rattle Roll est politique : mettre en lumière l’art radiophonique indépendant afin d’inspirer la création d’un fonds de soutien. Quel est votre regard sur la création radiophonique dans le public et le privé ?

Je pense qu’en Europe, et surtout en France, la création radiophonique est assez présente, en tout cas beaucoup plus qu’il y a quelques années. Ces pratiques se sont développées avec la simplification et la baisse du prix du matériel d’enregistrement et de montage. La création des blogs sonores et des webradios s’est multipliée. Concernant la création au sein des radios, c’est autre chose. Je pense que la radio publique française ne s’est pas débarrassée de ses fantômes et reste plutôt poussiéreuse comparée à la BBC qui a su se renouveler en diffusant des fictions innovantes et amères comme par exemple les Blue Jam de Chris Morris sur BBC 1. En France, il faut plutôt regarder du côté des radios non-commerciales comme Radio Grenouille, l’Eko des Garrigues, ou certaines radios campus. Je pense qu’en France les idées ne se trouvent malheureusement pas sur la radio publique qui a beaucoup de qualités mais pas celle de la créativité et de l’innovation. Cependant je n’ai pour l’instant trouvé aucun équivalent à Resonance FM à Londres en matière de créativité.

Quel modèle de fonds de soutien appelez-vous de vos vœux ?

En France, de nombreuses créations se font et sont parfois très bien produites même sans moyens. En effet, on peut faire de superbes choses rien qu’avec un minidisque et un logiciel comme Audacity. Mais tout cela prend du temps, les auteurs ne sont pas rémunérés, parfois une fiction magnifique peut être gâchée par l’impossibilité de rémunérer des acteurs, une autre perdue parce que les radios non-commerciales n’ont pas le temps de gérer leurs archives. À ma connaissance, un tel fonds de soutien n’existe qu’en Belgique francophone. Le fonds que nous souhaitons pourrait fonctionner à la fois sur dossier comme son homologue belge et à la fois comme une aide annuelle aux radios de catégorie A (non-commerciales), qui remplieraient une “mission de création” au même titre qu’elles doivent remplir des “missions sociales et de proximité”. Au risque de se confronter à une lourdeur administrative qui pourrait être dissuasive, il serait peut-être également intéressant de centraliser une aide au niveau européen, au vu d’encourageantes initiatives qui se développent actuellement dans les pays d’Europe de l’Est, comme l’émission Radiocustica sur la radio nationale tchèque, ainsi que Lemurie TAZ dans le même pays, Radio EPER et Tilos Radio à Budapest, Kanal 103 en République de Macédoine… Pour l’instant, nous n’avons pas commencé notre croisade, mais nous nous appuierons sur les résultats du festival.

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Les 24 heures de Shake Rattle Roll seront disponibles à l’écoute sur leur site internet en streaming de minuit à minuit le 23 mai prochain, ainsi que sur la FM (et aussi en streaming) sur les radios partenaires qui diffuseront la quasi-intégralité de la  programmation. Les horaires de diffusion FM seront disponibles sur le site quelques jours avant.

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