Sexe, amour, radio & « The Heart »

Membre du réseau anglophone Radiotopia, le podcast The Heart explore le continent de la sexualité et des relations amoureuses. Une collection de témoignages et d’expériences intimes portés par un ton féministe et décomplexé. Rencontre avec la productrice Kaitlin Prest, lauréate du Prix Italia 2015 pour Movies in your Head.

Movies in your Head retrace l’histoire d’une brève passion amoureuse. Kaitlin et Ray se rencontrent dans un parc, par l’heureux hasard d’un croisement de regard et d’un téléphone à plat. Ces deux jeunes femmes vont apprendre à se connaître, à s’aimer, puis repartir dans le grand tourbillon de la vie. Primée par le jury du Prix Italia 2015 dans la catégorie « New Radio Format », Movies in your Head est portée par la voix intérieure de Kaitlin qui, transportée par son désir, projette ses attentes et ses fantasmes dans cette relation en devenir. Une déformation passagère de la réalité quand, sous l’effet des sentiments, on se met à « se faire des films ».

Son monologue angoissé est rythmé par les échanges de textos, les conversations au téléphone ou sur Skype, prolongements de la rencontre physique – nécessaires communications numériques quand la relation commence à peine. Mais la possibilité d’échanger en permanence ne rend pourtant pas le discours amoureux plus transparent, c’est peut-être même le contraire. Comment interpréter une phrase prononcée en l’air ? Pourquoi ne répond-elle pas au téléphone ? Kaitlin tourne en rond, s’interroge, puis regarde sa propre histoire sous un autre angle et se rend compte qu’il existe dix mille façons de la raconter.

Écrit à partir de 17 interviews menées sur la perception des premiers moments de la relation amoureuse, ce docu-fiction souligne avec justesse les attentes et les peurs invoquées par la passion. C’est aussi le constat d’une impossible vérité des sentiments : en amitié comme en amour, tout est une question de perception. Les mots ne peuvent nommer que de manière imprécise la nature même du désir. À chacun·e ensuite de les interpréter.

Kailtin Prest, productrice radio de 28 ans, auteure de Movies in your Head, est une habituée des histoires intimes. Aux manettes du podcast The Heart, elle dresse un portrait des sexualités et des possibilités du genre. De la radio explicite aux accents féministes qui bousculera à coup sûr les auditrices et les auditeurs timides ou pudiques.

© Claudette Ben M.

© Claudette Ben M.

Des « cochonneries sonores »

Dans sa petite ville d’Ontario au Canada où elle a grandi, Kaitlin rêve d’être rock star et écrivaine avant de se mettre au théâtre : « J’adorais le théâtre, mais je détestais le milieu professionnel. Je suis devenue militante pour défendre l’idée de justice sociale sans pour autant me reconnaitre dans le milieu militant non plus ». Indécise mais touche-à-tout, elle découvre la radio à Montréal en 2008, lorsqu’un ami l’introduit dans une radio associative, CKUT : « J’ai réalisé que la radio était la parfaite combinaison de tout ce que j’aimais : justice sociale, musique, théâtre et écriture », résume Kaitlin. Elle abandonne tout pour se consacrer entièrement à la radio et collabore alors à Audio Smut, une émission mensuelle radicale lancée par des travailleur·ses du sexe à Montréal : « Audio Smut cherchait à déstigmatiser la sexualité d’un point de vue queer et féministe pro-sexe. On produisait des histoires racontées à la première personne, qui exploraient ouvertement tous les territoires de la sexualité. » 

En écoutant Audio Smut – qu’on pourrait traduire par « cochonneries sonores » –, on découvre le récit tout personnel d’une séance de masturbation dans les toilettes publiques enregistrée in-situ ou encore le surprenant My Natural Pocket ou « comment utiliser son vagin comme une poche naturelle ». Kailtin Priest n’hésite pas non plus à interroger en pleine rue des inconnus sur leur expérience de l’orgasme prostatique :

Le sexe est le seul aspect de notre vie où l’on peut complètement se laisser aller, où l’on est animal. C’est souvent le seul moment véritablement privé où l’on peut faire des choses profondément taboues.

Puis Kaitlin déménage à New York par amour. Une histoire personnelle dont elle parle d’ailleurs dans une pièce, Last : « En arrivant, j’ai réalisé que c’était un paradis pour la radio. Il existe une incroyable communauté d’artistes audio, qui sont à la fois des soutiens et des sources d’inspiration », se rappelle-t-elle. Sa principale collaboratrice Mitra Kaboli la rejoint et elles commencent à chercher des  financements pour ce nouveau podcast, rebaptisé de manière bien moins provoc’, The Heart : « Avec Mitra, on est passé d’une période punk rock ado à quelque chose de plus maitrisé, mais toujours radical dans le milieu radiophonique ».

© Claudette Ben M.

© Claudette Ben M.

Une liberté de ton revendiquée

« L’idée de l’émission vient d’une obsession pour les potentialités de la radio et d’une fascination pour le “véritable amour” décrit par l’auteure féministe afro-américaine Bell Hooks dans son ouvrage All About Love : “Si nous n’avons pas de définition de l’amour, comment pouvons-nous espérer le trouver ?” La sphère privée est un territoire non documenté de l’expérience humaine. The Heart cherche à mettre en lumière cela : comment les gens s’aiment, baisent, et s’identifient dans leur genre », explique Kaitlin. Parler de sexualité à la radio n’est pas nouveau, elle le reconnaît. Mais ce qui fait la spécificité de The Heart, c’est un ton féministe assumé, un rapport au corps et au sexe décomplexé et des histoires souvent surprenantes. « Death Sex and Money ou The Longest Shortest Time sur WNYC et même This American Life ont produit des émissions sur l’amour, le sexe et le genre. Ce qui est rare à la radio, ce sont des pièces sur l’amour et le sexe qui sonnent comme de vraies expériences intimes. Je pense que c’est ce que nous faisons et qui est différent. » 

Pour capturer cette intimité, Kaitlin n’hésite pas à documenter sa vie personnelle, en enregistrant parfois ses propres expériences avec ses partenaires. Diffusée dans le cadre d’un festival d’écoute à Brooklyn, une de ses pièces, Audible Picture Show, compile deux ans de ses d’enregistrements spontanés. Des instants de sa vie amoureuse d’une vérité poignante.

Nous voulons montrer ce que le sexe et l’amour sont vraiment, et non pas les clichés véhiculés par Hollywood ou la pornographie. Dans le domaine, nous avons tellement peu de sources fiables que l’équipe de The Heart sacrifie parfois un peu de son intimité pour cela.

Toujours des histoires vécues

The Heart s’écoute comme une collection d’histoires et d’expériences intimes et féminines. Il y a celle de Gina qui surmonte à 28 ans sa peur de l’acte sexuel, ou le récit sensuel d’une aventure inattendue entre une lesbienne et sa colocataire. Après son opération gastrique, une femme évoque sa nudité et la progressive acceptation de son corps et de sa prothèse. On découvre aussi cette histoire d’amour entre deux personnes intersexe qui se sont rencontrées sur Second Life, ou la découverte adolescente de la magie du vibromasseur. On peut aussi écouter certains épisodes plus longs et plus élaborés comme le passionnant Fu*k Love qui propose une histoire critique du concept d’amour ou Coming Age qui retrace avec humour les rites de passage de la féminité.

Combinant prises de son intimes in-situ et une narration efficace, The Heart laisse parler les désirs et les corps dans leurs diversités. Dans ces histoires à durée variable – la liberté du podcast –, l’écriture sonore est parfois minimale, portée par la force de la narration et des témoignages, soutenue par quelques effets de superpositions et un habillage sonore discret. Dans certains pièces (The Intimacies, First), les récits sont réécrits et mis en scène, comme c’est le cas avec Movies in Your Head. La narration plonge parfois sous les draps avec des ambiances de couvertures tirées, des frottements plus ou moins humides, qui se mêlent aux respirations profondes et autres sonorités explicites. Libre à l’auditeur-trice de se faire ses films. « La radio est sans aucun doute le média idéal pour parler de sexe », confirme Kaitlin. Avec malice, The Heart pointe du doigt les nombreux tabous encore collés à la sexualité comme si l’émancipation sexuelle et amoureuse passait aussi par l’écoute de la radio.

À l’heure actuelle, l’aventure de The Heart n’est pas totalement financée. Le réseau Radiotopia1, dont fait partie The Heart, subventionne la première année des podcasts et s’occupe de la relation avec les annonceurs. On peut être alors surpris et/ou amusé d’entendre, en début de podcast, Kailtin promouvoir une marque de sous-vêtements, de matelas ou un magasin en ligne de sextoys.

Nous sommes toujours à la recherche de féministes philanthropes, glisse-t-elle. 

Les podcasts The Heart sont disponibles en ligne sur Soundcloud et les épisodes de la dernière saison, intitulée Make//Break, sont diffusés tous les mois sur le site The Heart Radio.

© Claudette Ben M.

© Claudette Ben M.

1 Le réseau Radiotopia rassemble 13 podcasts anglophones indépendants se revendiquant du storytelling. Lancé fin 2013 par la plateforme de distribution Public Radio Exchange (PRX), ce collectif est financé de manière participative via Kickstarter et a reçu 1 million de dollars de la Knight Foundation en 2015 pour continuer à développer ses podcasts. Un laboratoire incontournable en termes d’écriture, de mode de diffusion et de financement de la radio aux États-Unis.

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