Rythmes & formats : “Silence, s’il vous plaît !”

De la place accordée aujourd’hui au silence à la radio

Ce n’est pas un scoop, la radio est le média du son. Elle est d’ailleurs le seul média à se contenter ainsi d’un unique sens pour retenir son public. La télévision a recours à l’image en plus du son. La presse écrite se lit, mais se regarde aussi. Et ne parlons pas d’internet qui multiplie les médias. La radio, elle, ne peut retenir que l’oreille. Pour cela, sans cesse, elle doit émettre des sons.

La question de la place accordée au silence en radio peut dès lors sembler tirée par les cheveux. Et pourtant le silence, c’est ce qui lie les sons entre eux. Sans lui, on ne les distingue plus, ou moins bien. Qu’on le veuille ou non, le silence fait partie de la radio.

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(cc) kurichan – flickr

Mais qu’il lui fait peur ! Le silence en radio hante l’esprit des professionnels – animateurs, journalistes ou techniciens. Pire que la page blanche pour l’écrivain, le blanc en radio peut signifier jusqu’à la mort de l’antenne.

Les Anglo-Saxons emploient d’ailleurs l’expression « dead air », qui en dit long sur leur appréhension du silence.

Les radios sont dans l’obligation d’émettre. Si elles s’interrompent, le CSA possède le pouvoir de leur retirer leur fréquence… À éviter, à tout prix. C’est pourquoi toutes les stations importantes sont équipées de détecteurs de silence. Moins de sept secondes de blanc sur Europe 1, et la station déclenche automatiquement une bande-son de secours. Vite ! Une musique quelconque, pourvu que les ondes résonnent ! Michel Le Henaff, chef d’antenne à Europe 1, ajoute : “Deux secondes de blanc, c’est déjà considéré comme un accident d’antenne. Lorsque cela arrive, nous autres techniciens, devons faire un rapport à notre hiérarchie.” Ce rapport s’appelle “la ligne rouge”.

La chasse aux silences

Qu’il faille prendre garde à occuper l’antenne, pour une radio, cela se comprend. L’ennui, c’est que la chasse aux silences prend une autre tournure, une tournure préventive. Elle s’immisce dans les contenus, bien décidée à accélérer le rythme. Car en radio, le silence, c’est avant tout du temps. Pour retenir l’auditeur qui zappe, il faut faire vite.

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(cc) ~dgies – flickr

Jean-Laurent Bernard, rédacteur en chef à Radio France depuis 1984, a vu un changement : “Ces dix dernières années, toutes les radios ont raccourci leurs formats d’info.” Les témoignages recueillis dans les couloirs des antennes confirment : “À Europe, quand je suis arrivé dans les années 80, les sons faisaient plus d’une minute. Aujourd’hui, c’est 50 secondes maximum.” (Nicole(*)) ; “à France Inter en 2009, un enrobé [billet illustré par des extraits d’interviews, NDLR] pouvait encore aller jusqu’à 1 minute 30, aujourd’hui, un enro de 1’30 part directement à la poubelle.” (Laurence Peuron, journaliste au service culture de France Inter) ; “il y a encore 4 ou 5 ans, sur France Bleu Vaucluse, on avait un magazine de la rédaction hebdomadaire de 12 minutes, avec de longs reportages, dans lequel on pouvait intégrer des interviews pouvant faire jusqu’à 2’30. Il a disparu sur volonté de la direction. D’une façon générale, on va vers des choses de plus en plus courtes. (Philippe Paupert, reporter à France Bleu Vaucluse).

Les formats des éléments ont donc évolué, diminuant en moyenne de 5 à 10 secondes pour un son, de 10 à 20 secondes pour un enrobé. Cela peut paraître peu. Pourtant, les journalistes qui travaillent ces formats au quotidien le savent : ça compte. Mais au-delà des formats-type des contenus, c’est leur rythme qui s’accélère, notamment sur décision des directeurs d’antennes.

Philippe Paupert : “Des formats de 2 minutes subsistent sur l’antenne, pour certains sujets, mais on nous demande plus de rythme. La conséquence, c’est que la place de la personne qu’on interviewe est de plus en plus réduite. On tend aussi vers ce qu’on appelle le “teaser” : des petits formats de 10 à 15 secondes qui annoncent la suite et rythme l’antenne. Tout cela s’enchaîne beaucoup plus vite qu’avant.”

Par ailleurs, le calibrage prédéfini des éléments lui-même n’a pas toujours existé. En réécoutant des journaux de France Inter dans les années 60 et 70 (Inter Actualité), on se rend compte qu’il n’y avait tout simplement pas de formats-type. Le journal de 8h faisait plus de 20 minutes. Le présentateur s’attardait au téléphone avec un envoyé spécial durant 3 ou 4 minutes. Les sons pouvaient être très courts, ou très longs. La durée se choisissait visiblement à l’importance de l’information. Aujourd’hui, une telle démarche s’appelle “casser les formats”. Et se pratique dans des circonstances assez exceptionnelles. Récemment, sur Europe 1 par exemple, il fallait aux journalistes se trouver à Alep, en Syrie, pour avoir le privilège de disposer de deux minutes de reportage au lieu d’une seule.

Zapper à la place de l’auditeur

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(cc) SILENTdoGOOD – flickr

Pour Sébastien Poulain, chercheur en communication et membre du Groupe de Recherches et d’Études sur la Radio, la vitesse a toujours fait partie de ce média : “La radio s’écoute en faisant autre chose. Et son audience la plus importante est le matin. Le but pour une antenne généraliste, est que l’auditeur sorte de chez lui avec une base d’information solide, qu’il ait ‘fait le tour’. C’est pourquoi la radio répète, et se dépêche.” Soit. Mais alors pourquoi la radio accélère plus encore ? “Nos modes de vie ont peut-être évolué, nous laissant moins de temps… Mais plus certainement faut-il chercher du côté de la concurrence. L’offre d’accès à l’information s’est étoffée avec internet : ordinateurs et smartphones peuvent sur demande rendre présentes les mêmes informations que la radio, et de manière choisie. Non seulement ils prennent leur part du temps de l’auditeur, mais en plus ils sont très efficaces. La radio doit donc tenter de se faire aussi efficace qu’eux. Par ailleurs, grâce à internet, le fond sera disponible plus tard. Inutile donc, de trop préciser les choses maintenant.” Concurrence des nouveaux médias à laquelle il faut ajouter la concurrence des radios entre elles. “C’est certain, RMC, par exemple, a fait réfléchir les autres.” RMC : le nom est lâché. Quand on parle de formats, RMC est emblématique dans le petit monde des journalistes radio. Bien connue pour ses enrobés de 45 secondes et ses sons de 30 – et l’on parle là, bien sûr, d’un grand maximum – RMC a fait des adeptes.

Ce qui compte, c’est le « bruit »

Tous les journalistes qui sont passés par RMC se sont cassé la tête, soit au sens propre – comment vais-je faire entrer mon reportage dans 40 secondes ? – soit au sens figuré – est-ce là vraiment ce que je voulais faire en devenant journaliste ? La sélection naturelle aura raison de ceux qui doutent. Ceux qui restent doivent accélérer.

Xavier (*), ex-journaliste à RMC, sait de quoi il parle : “Quand on arrive, on apprend à parler vite. Le style est nerveux, incisif, court et immédiat dans les commentaires. C’est la même chose dans les sons. Ça change la façon de faire les interviews. Elles peuvent commencer comme n’importe quelle autre mais on sait qu’à un moment donné il faudra “piquer” l’interlocuteur, le “titiller”, pour obtenir une réaction directe et forte qui sera ensuite intégrée à un enrobé, mais qui est aussi susceptible de servir de “teasing” [son choc, très court, utilisé dans les titres pour promouvoir l’un des sujets du journal, NDLR].”

À RMC toujours, Yohann (*), lui, a travaillé à la “note”. Ce poste de journaliste est occupé le soir à la sélection des éléments montés dans la journée par les reporters. Il s’agit d’en écrire les lancements et de les hiérarchiser. Cela se fait en étroite collaboration avec les rédacteurs en chef puisqu’il s’agit de décider ce qui fera l’antenne le lendemain. Pour le jeune homme, la conclusion est que ce qui compte, c’est “l’énergie” du son. Les rédacteurs recherchent le son “fort”, c’est-à-dire le plus accrocheur. Peu à peu, il comprend que l’on traite le reportage quasiment comme un produit. Il doit avoir la même force qu’un slogan. Pour Xavier, la conséquence est que l’importance du sujet passe après : “Si le son obtenu sur un sujet de petite importance est meilleur, il peut passer devant.”

Les deux journalistes en sont convaincus : “Cela correspond à une logique commerciale. Après la publicité, il ne faut pas que le rythme change brutalement. La continuité entre le ton publicitaire et informatif permet à RMC de garder l’auditeur pendant les pubs.” Des publicités qui passent alors plus facilement à l’oreille et qui sont omniprésentes : 12 minutes environ pour une heure en matinale. Faire de l’info rapide, c’est aussi le moyen de caser plus de spots publicitaires.


Des formats très courts, une parole bien rythmée… Malgré tout, il faut faire entrer du sens dans la boîte. Alors, pour obtenir un produit fini conforme aux normes en vigueur, le journaliste radio devient un apprenti sorcier du montage et pratique l’art du puzzle. Plus personne n’hésite à reconstituer une phrase au montage. Le moindre silence est soigneusement retiré : “Sur 20 ou 30 secondes, après montage, plus rien n’est à jeter. On a coupé dans tous les sens. Parfois l’interlocuteur ne respire pas. Moi, j’en laissais toujours une ou deux, mais j’entends régulièrement des sons sans respirations sur l’antenne” (Xavier). La bande magnétique ne permettait pas cela aussi facilement. Avec le numérique, un garde-fou a sauté. En radio, le silence, c’est du temps, et le temps, c’est de l’argent.

Emportés par le flux

Le silence en radio, c’est aussi le temps de la réflexion, le temps qu’un journaliste consacre à travailler son sujet sans produire immédiatement du son. Pourtant, les journalistes dans leurs bureaux ressemblent plus à des footballers sur un terrain qu’à des travailleurs du sens. Fréderic Bourgade, reporter à France Inter, a pris de la distance avec ce phénomène. Nourri de son expérience professionnelle, il s’inquiète des implications, sur le travail des journalistes et leur indépendance, d’un flux radiophonique toujours accéléré. “Imaginez que l’information soit un camion sur l’autoroute. Comme le flux ne ralentit pas, pour faire entrer une nouvelle information sur l’autoroute, il faut qu’elle aille au moins à la même vitesse que le camion, sinon il y a collision. Ce n’est donc plus seulement la valeur intrinsèque d’une info qui fait sa présence ou non sur l’antenne, mais, de plus en plus, la possibilité technique de la produire vite pour qu’elle y entre sans heurts.“

Le choix des sujets est directement touché par l’exigence de vitesse. Mais ce n’est pas tout. Le travail journalistique le plus essentiel – la préparation des interviews, la vérification rigoureuse de l’information – est de plus en plus difficile à mener à bien. Le journaliste, pris par le temps, est contraint de “faire confiance” à son interlocuteur. Les erreurs avérées à l’antenne sont fréquentes. Plus insidieux, les mensonges par omission sont légions. Le phénomène est bien sûr aggravé par les diminutions des effectifs de journalistes dans les rédactions.

Le silence est d’or

 

 


Il existe donc des risques à ces politiques des formats et du rythme : celui d’altérer le travail du journaliste, mais pas seulement. En uniformisant à tel point l’information qu’elle ne devient plus qu’un flot sonore ininterrompu, un ronronnement, on prend aussi le risque qu’elle passe inaperçue. En croyant se rapprocher du public, l’information rapide et hyper-calibrée s’en éloigne.

Car il ne suffit pas d’avoir de l’audience pour avoir des auditeurs.“Racontez une histoire !” Les rédacteurs en chef donnent souvent ce conseil à leurs journalistes, qui doit permettre d’accrocher l’oreille de l’auditeur même s’il est en train de faire autre chose. Or, justement : la voix d’une personne, le rythme de son phrasé lui sont propres et contribuent à raconter son histoire. Non seulement ils conservent l’identité du parleur, mais encore ils restituent les émotions ou le sens d’une analyse.

À l’inverse, une fois passé à la moulinette du logiciel de montage, tout le monde parle la même durée, au même rythme, quel que soit l’intérêt de son discours. Tout le monde devient le même, qu’il s’agisse du journaliste, ou de son interlocuteur. La chasse aux silences tue le sens, elle tue l’histoire.

À contre-courant : le documentaire

Sophie Delpont est sortie de l’école de journalisme de Lille il y a deux ans. Pigiste à RMC et à France Culture, elle jongle avec les formats au quotidien, passant d’une antenne à l’autre, parfois du jour au lendemain. Tenter un long, un très long format, c’était une envie. Son sujet accepté, elle est donc partie, avec un preneur de son de Radio France, direction Sète, en bord de mer, sur les pas de Georges Brassens : “Je m’étais renseignée avant, auprès de journalistes, sur la façon d’écrire du long, et puis on avait fait un 15 minutes à l’école, une fois. Mais à part ça, rien, l’inconnu. Une fois sur place, il faut prendre le temps. Cette fois-ci, pas question de presser l’interlocuteur, il faut se poser, partager et laisser les choses venir. On avait trois jours en tout. Le preneur de son – je n’avais jamais vu ça – a passé des heures sur la plage pour obtenir un bruit de vagues parfait, puis un bruit de vagues avec un enfant qui joue, puis le son d’un parasol qu’on plante, puis… Il recommençait autant que nécessaire et rivalisait d’ingéniosité pour éviter le vent dans le micro. Finalement, on est revenu avec une vingtaine d’heures de rushes !

Pourtant, aussi surprenant que cela puisse être, nous n’avons pas mis plus d’une après-midi à monter la trame complète du document. Parce que tout était là. Pas besoin de trouver de subterfuges pour parer à un manque de matière. Tout s’est mis en place pas à pas. Ce qui était formidable aussi, c’était de pouvoir se payer le luxe de digressions… On a, bien sûr, laissé beaucoup de silence. Nos interlocuteurs étaient parfois de vieux messieurs, qui parlaient lentement, qui respiraient fort, on a laissé. Finalement, je pense que c’est quelque chose qui n’est pas parfait, mais qui le devient parce que c’est la vie. Cette parole est familière et c’est pour ça qu’on a tant de plaisir à écouter. Ce documentaire, c’est mon bébé, c’est la radio que je veux faire. Même si, bien sûr, je sais que ce n’est pas possible au quotidien.” Le documentaire de Sophie Delpont s’intitule Jo avant Brassens, l’histoire d’un copain d’abord, il a été diffusé le 29 septembre 2011 sur France Culture.

Podcasting et webradio à la demande : silence à volonté

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(cc) The Hamster Factor – flickr

Il existe un public pour le son qui prend son temps. Un public moins large, peut-être, mais qui grossit en ce moment même : c’est le public du podcast. En janvier 2011, 15,6 millions de podcasts avaient été téléchargés en France ; en novembre de la même année, 16,6 millions ; en mai 2012 : 18,4 millions. Et encore, il s’agit là de résultats Médiamétrie, qui, curieusement, ne prennent pas en compte les sites spécialisés dans le genre tel que Arte Radio par exemple. Ils se concentrent sur les podcasts des antennes FM.

Toujours est-il que le podcast progresse incontestablement. L’info radio, au sens des journaux radio classiques, est assez peu podcastée. Mais le documentaire l’est. Le sont aussi les émissions de débats ou d’approfondissement de l’information ainsi que les créations originales. Le classement des thématiques les plus podcastées pour le mois de mai 2012 est le suivant : le divertissement d’abord (6,9 millions), la culture (5,4 millions) et l’information (4,6 millions). Loin derrière se trouvent la musique (500 000) ou encore le sport (90 000). France Culture, par exemple, est la quatrième radio la plus podcastée, alors qu’elle est loin en termes d’audience. RMC n’apparaît pas dans le classement, elle serait donc, dans le meilleur des cas, dixième.

Il y a encore peu d’études sur l’usage du podcast. Pour s’en faire une idée, on ne peut que questionner l’entourage. À le croire, le podcast s’écoute “le soir au lit, sur mon mp3, pour m’endormir…” Comme on lisait un livre… “Dans le train, le métro, quand j’ai un peu de temps devant moi”,“en faisant autre chose le soir dans ma chambre…” Le podcast semble donc rester fidèle à l’usage passif, caractéristique de la radio, mais il se déplace sur des temps plus longs : le soir, en vacances, dans les transports, où l’auditeur est dans d’autres dispositions. Et qui est-il, ce public du podcast ? Majoritairement les 25-35 ans, ceux que la bande FM est en train de perdre…

… et les webradios, de gagner.Pour nous le silence, c’est de l’info témoigne Silvain Gire, responsable éditorial d’Arte Radio“Car c’est aussi dans les silences que les gens disent. Sur un tournage nous cherchons une ambiance, la vérité d’un personnage… Il faut laisser tourner. Un long documentaire peut demander des dizaines et des dizaines d’heures de rushes. Pour les journalistes, la parole est une citation. Ce qui nous intéresse, c’est l’expérience humaine.”  Le web a permis l’éclatement des formats. Aucun besoin de couper plus que de raison pour que le programme rentre dans la case, ni de meubler en cas de manque de matière. Libéré des contraintes des grilles, le programme dure ce qu’il doit durer. Internet semble avoir émancipé les formes, tandis que la radio hertzienne supporte de moins en moins la longueur. En 1969, l’Atelier de Création Radiophonique de France Culture durait trois heures. En 2012, les émissions les plus élaborées de la chaîne culturelle ne traînent plus au-delà des 55 minutes. “Le problème avec la création radiophonique, c’est le flottement que produit en radio ce genre de programme” poursuit Silvain Gire. “Les annonceurs détestent ça. Quand vous zappez, il faut que vous sachiez vite où vous êtes, pour rester. Si vous ne comprenez pas, si vous attendez, vous allez vous lasser et changer. Or le long format, lorsqu’on le prend en route, demande d’accepter ce moment de flottement. Sur France Culture c’est encore possible, les auditeurs sont d’accord pour ça. Mais sur les autres antennes FM, c’est plus compliqué. Et pour nous à Arte Radio, internet est l’endroit idéal.”


Le futur de toute radio, c’est le silence*

Inspirée par le modèle d’Arte Radio, Silence Radio est une plateforme de diffusion de pastilles sonores créatives. Le nom est évocateur : une radio peut-elle être faite de silence ?

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(cc) leeroy09481

“L’expression Silence Radio est une oxymore et, comme toutes les oxymores, elle pose question” explique Irvic D’Olivier, fondateur et coordinateur de la webradio. “L’auditeur est de suite dans une situation inattendue. Un peu surpris, il est obligé de se demander ce que peut bien diffuser une radio qui porte ce nom et de quelle manière. De plus, comme Silence Radio est une radio ‘à la demande’, il est vrai que si on ne clique pas, rien n’en sort, c’est littéralement le silence !” La page blanche sur laquelle s’ouvre le site fait d’ailleurs image au silence, comme un espace muet, encore vierge de toute écoute, que l’on peut explorer avant de choisir (ou non) de déclencher un son.

“Le silence est la condition sine qua non de l’existence de l’œuvre sonore. Sans silence, pas de chaos, donc pas de musique” poursuit Irvic D’Olivier, qui insiste pour mettre l’accent non pas sur le silence ou le son, mais sur l’écoute. “La radio a toujours été présentée comme un train d’ondes qui va de l’émetteur au récepteur. C’est une vision technicienne et réductrice. L’écoute, c’est justement le contraire. Celle-ci part du récepteur pour in fine rejoindre l’émetteur. C’est l’auditeur qui gère son écoute. C’est à lui d’investir l’espace – le train d’ondes – à la condition que la proposition sonore ne soit pas totalitaire et qu’il puisse créer sa propre ‘image’. Surtout et avant tout, nous avons une haute estime des auditeurs qui font la démarche de venir sur le site. Donc Silence Radio est un projet qui paraît exigeant, car il se fonde sur le refus de mépriser les capacités de l’auditeur, tant sensorielles qu’intellectuelles. Enfin, je l’espère !”

À l’époque du lancement de Silence Radio (avril 2005), les espaces dédiés à la création sonore sur le web étaient peu nombreux. Il s’agissait alors de donner à entendre des expressions rares, en faisant se côtoyer les différents genres radiophoniques – fiction, documentaire, field-recording, électro-acoustique, électronique, poésie sonore , dans un égal souci de fédérer une communauté d’artistes venant d’horizons variés et de diversifier l’offre à destination de l’auditeur. Proposant plus d’une centaine de créations sonores en libre diffusion, Silence Radio se conçoit également comme un réservoir dans lequel des radios FM peuvent puiser pour alimenter leur antenne en contenus originaux. Peut-être serait-il d’ailleurs plus juste de troquer l’expression “radio à la demande” par celle de “radio d’offre”. La coopération entre radios traditionnelles et radios à la demande ne va pas seulement dans un sens. Silence Radio a, par exemple, produit une série de pastilles en 2008 avec Kunstradio, une émission de la radio publique autrichienne. Kunstradio avait la primeur de la diffusion au moment de sa case hebdomadaire, puis les créations sonores étaient mises à disposition sur la webradio pour une écoute hors flux. D’autres créations sur le même thème étaient également mises en ligne, enrichissant ainsi l’offre plus classique, plus limitée, de Kunstradio.



Et la question du silence, est-elle une obsession ? “Beaucoup des pastilles de Silence Radio sont représentatives d’un travail original en termes de format et de rapport au silence. On pourrait parler de silence en fonction du rythme ou considérer que le silence est l’absence de sons, mais on sait aujourd’hui que cela n’existe pas. On pourrait dire que le silence est l’absence de signal entre deux sons, mais alors je préfère la notion d’intervalle, cet ensemble compris entre deux valeurs. Aussi, le silence peut exister dans une ambiance très chargée où l’on a retiré (volontairement ou pas) certaines fréquences. Du coup, se dégage un sentiment de légèreté, de douceur, quasi d’absence, une forme de silence. Pourrait-on parler de silence fréquenciel ? Le silence est partout et nulle part. En fait, je n’aime pas cette notion de silence, trop connotée : on peut lui faire dire tout et son contraire ! Après mûre réflexion, le silence ne peut être envisagé que par son aspect qualitatif, sinon rien.”

Bien sûr, l’information quotidienne et la création d’auteur ne peuvent être mises sur le même plan. Toutes deux correspondent à des besoins différents. Si le documentaire radiophonique, en écoute à la demande, peut sans complexe s’affranchir de toute contrainte rythmique, l’information quotidienne sera toujours prisonnière d’un carcan, ne serait-ce que dans le but louable d’offrir à l’auditeur un aperçu, aussi complet que possible, des principales informations du jour. Cependant, ces deux genres radiophoniques ont une même finalité : intéresser au sens d’un propos. Et pour cela la liberté de la création est un atout. En fonction du sens, elle invente sa forme. Or, jamais le sens n’est autant abouti que lorsqu’il ne fait qu’un avec son moyen d’expression. Fond et forme ne sont pas deux choses distinctes. En prenant exemple sur la création, en prenant le temps et en réintégrant le silence comme outil de sens, l’information radiophonique gagnerait sans doute en force d’impact.

(*) À la demande de certain·es interviewé·es, les prénoms ont été modifiés.

… pour aller plus loin :

Les formats de l’écriture radio, RFI

Arrêt interdit, Anne-Marie Gustave, Télérama, avril 2007

L’indépendance du journaliste, au risque du flux radiophonique, Frédéric Bourgade, Mediapart, février 2008

• (*) The future of all radio is silence, une série radiophonique de Kunstradio, confiée à Resonance FM

4 Réactions

  • rmn dit :

    « Quand vous zappez, il faut que vous sachiez vite où vous êtes, pour rester. »

    Exemple type de raisonnement du département marketing, de ces gens qui, depuis leur tour d’ivoire, ne prennent en compte  l’auditeur que par paquets de 10.000 et décident de penser à sa place.
    Malheureusement les modes de fonctionnement des « nouveaux » médias ont tendance à supprimer l’errance des sens, la découverte par hasard, la curiosité attisée, par le ciblage de contenu, le profilage de l’individu et cet idéal de pouvoir fournir exactement à chacun ce qu’il censé vouloir voir, entendre, lire, désirer.

    Empêchement de l’errance depuis que les tuners n’ont plus de bouton rotatif, l’accès aux interstices est limité; tomber sur une fréquence lointaine à l’occasion de propagations troposphériques ne peut quasiment plus être le fruit du hasard.
    Naviguer sur le web comme on cherche sans savoir lequel un ouvrage en librairie n’est pas chose aisée.

    Tout ça pour dire, un auditeur qui tombe sur un programme « non-conforme » va peut-être zapper, mais en le considérant comme un être intelligent et sensible, on peut envisager qu’il va rester d’abord par curiosité, puis peut-être par intérêt. Il pourrait même ressentir un étrange mélange d’excitation, de plaisir et de gratification à l’écoute d’un tel programme.

    Cette disparition du sens au profit exclusif de la forme, d’une forme aggressive, littéralement assourdissante, a d’après moi des conséquences politiques extraordinairement graves.

  • Le rythme ressenti sur l’antenne d’RMC est également dicté par la cible à laquelle souhaite s’adresser la station : le mâle de plus de 25 ans et de moins de 50, biberonné au réseau FM. La recette d’RMC est justement de reprendre davantage que ses concurrentes généralistes certains codes sonores des FM jeunes : tempo rapide, réalisation nerveuse, tapis musicaux omniprésents, festival de virgules, jingles à grosse voix…

  • fanch dit :

    Bonjour, très intéressant article ! Si les sons d’infos sont de plus en plus courts les infos sont de plus en plus longues toutes chaînes généralistes confondues. J’en parle ici
    http://radiofanch.blogspot.fr/2012/12/moins-mais-plus.html

  • alexandra dit :

    Bonjour et merci pour cet article complet.

    En emménageant en Allemagne, j’ai découvert le journal d’infos de WDR5. Pour un journaliste radio francais, le journal d’info de cette station, c’est un peu comme etre enfermé vivant dans un cercueil. Heureusement que tout se désapprend. D’une durée de 5 minutes, le/a journaliste y présente calmement les infos du jour et chaque sujet est entrecoupé d’une à deux secondes de pause (silence, respiration, parfois le bruit d’une feuille que l’on met de coté). En 2011, la station a introduit l’enrobé, mais ca n’a pas marché et l’auditeur a pu retrouver l’ancienne forme du jourmal. 

    Concernant le rythme censé rendre vivant le sujet (déjà un éternel débat en télé et cinéma), les ados avec lesquels je travaille en atelier radio ont bien intégré, malgré eux, qu’il faut couper tout ce qui « entrave » le propos : respiration, silence, hésitation. Ils ne captent pas qu’ils produisent parfois des contre-sens car il faut, tsac tsac, que ca aille vite. Alors qu’ils sont eux-memes les premiers à regretter que les adultes ne leur accordent pas assez de temps. Mais heureusement qu’avec le temps, tout se désapprend. 

    Bonne continuation !

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