Recomposer le réel ~ Entretien avec Christophe Deleu

Le travail radiophonique de Christophe Deleu semble se caractériser par un agencement chaque fois original d’une dimension documentaire et d’une dimension fictionnelle. Même dans ses documentaires en prise directe avec le réel, il introduit toujours une dose de fiction, en mêlant captations en reportage, interviews, extraits de films, archives, enregistrements de comédiens en studio. Il met en place un scénario, joue sur le montage afin de reconstituer de toutes pièces un personnage manquant (2 ou 3 choses que je ne sais pas de Florence Rey), faire le portrait d’un imposteur (L’affaire Rocancourt), créer de véritables fictions du réel (L’homme contaminé) et même un “feuilleton dramatique” pour les Passagers de la nuit (J’attends un enfant… mais je suis pas sûre). Pour Christophe Deleu, la radio c’est l’art du flou, à tel point qu’entre fiction et réalité la frontière devient imperceptible. Mais pour être capable de si bien faire entendre des histoires, c’est que la radio, c’est aussi un jeu.

Documentariste à France Culture depuis 1997, Christophe Deleu a fait ses débuts aux Nuits magnétiques et à l’Atelier de création radiophonique. Auteur d’une soixantaine de documentaires (pour Surpris par la nuit et Le Vif du sujet entre autres), il est aujourd’hui producteur régulier pour Sur les Docks. Son premier documentaire-fiction, La lointaine, réalisé avec François Teste, a gagné le prix Scam 2005 de la meilleure œuvre sonore. Par ailleurs Christophe Deleu enseigne le documentaire radio à l’École de journalisme de Strasbourg, il est membre du GRER (Groupe de Recherches et d’Études sur la Radio) et a co-fondé l’Association pour le Développement du Documentaire Radiophonique (ADDOR).

Ton nouveau projet pour l’émission Sur les docks (la production est en cours), qui a pour titre Vers le nord, met en scène un personnage de réalisateur débutant qui souhaite faire un film documentaire dans la région du Nord. Peux-tu nous en dire plus ?

On suit une fausse équipe de tournage, un metteur en scène et son assistante, en repérages. Il s’agit donc d’un faux documentaire.

Avec ce projet je prends beaucoup de risques : certaines séquences sont prévues à l’avance mais on veut surtout jouer sur l’improvisation.

Je travaille en amont sur le texte avec les deux comédiens qui seront ensuite lâchés sur le terrain, ils créeront eux-mêmes les rencontres sur place. Il y a une dimension romanesque puisque le personnage va rencontrer des péripéties et essuyer des échecs, mais on souhaite par ailleurs délivrer une vraie information.

Ce nouveau projet repose sur une mise en abyme, le réalisateur de cinéma est-il une sorte de double du producteur/réalisateur radio ?

Le projet est né entre autres de la lecture du livre de François Niney L’épreuve du réel à l’écran (disponible aux éditions De Boeck), dans lequel l’auteur raconte l’expérience du cinéaste Robert Kramer qui dans son film documentaire Route one intègre un personnage fictif, Doc, sorte d’alter-ego du réalisateur qui part avec lui descendre la côte Est des Etats-Unis. Si bien qu’à l’écran il y a toujours la personne du réalisateur affublée de son double fictif. Et puis je trouve qu’il est toujours intéressant de se poser des questions d’image à la radio. Dans Vers le nord, l’enjeu est vraiment lié à l’image, à la représentation d’un territoire.

Cela t’aurait plu de faire du cinéma ?

J’ai fait du cinéma ! Quand j’avais vingt ans j’ai tourné un court-métrage dans le nord de la France. Mais le cinéma m’intéresse beaucoup plus en tant que spectateur. Pour faire du cinéma il faut être tellement patient, on passe son temps à attendre ou à régler des détails techniques qui prennent une part démentielle dans la création. À la radio ça va plus vite, c’est beaucoup plus direct. D’instinct je préfère le rythme de travail à la radio.

Et à la radio, quelles possibilités a-t-on pour rendre compte d’un territoire, quelles difficultés cela pose-t-il ?

Je pense que le territoire du Nord est beaucoup plus présent dans d’autres de mes émissions, comme Olivier, chiffonnier à Lille-Moulins (2000) ou Cellatex, les insoumis de la pointe (2001) par exemple, qui reposent surtout sur le montage d’interviews réalisés avec des habitants de la région Nord. Dans Vers le nord, le territoire sera seulement la toile de fond, on tentera d’avantage de poser la question de comment représenter un territoire sans tomber dans le cliché. Pour vraiment faire entendre le territoire il faut pouvoir prendre le temps de s’imprégner du lieu, d’interviewer des habitants, de faire des portraits. Il faut travailler la dimension sonore. Cette fois-ci, on veut plutôt jouer sur les images que l’on se fait de cette région.

roots through puddle par Agacha sur flickr

(cc) Agacha – flickr

René Farabet parlait de “scène mentale” pour décrire l’écoute radiophonique. Penses-tu aussi qu’à la radio on peut travailler les images ?

Pour moi la question de l’image a toujours été fondamentale à la radio, c’est ce que je préfère. Pour pouvoir dire des choses à la radio il est nécessaire que le son fasse image. Quand on se contente de raconter, souvent on ne voit rien, alors qu’il faut aller chercher dans les interviews, dans les récits, ce qui va permettre à l’auditeur de visualiser la séquence. Les propos généraux à la radio, ça ne fonctionne pas. Même pour des sujets d’info il faut aller traquer cette petite image qui va permettre à l’auditeur de se représenter la scène, que ce soit un hamburger ou une antenne-relais peut importe ! Sans cette image, l’auditeur s’ennuie.

Dans la grille des programmes de Radio France les cases documentaire et fiction sont quand même très cloisonnées, comment te débrouilles-tu pour allier les deux ?

Au début ça a été difficile. La lointaine, c’est le premier docu-fiction qu’on a fait avec François Teste en 2004, et ça a été compliqué. Avant on avait fait des tentatives en trichant un peu, mais ça restait des documentaires. Par exemple avec L’affaire Rocancourt (2001), le sujet le permettait car il s’agissait de faire le portrait d’un imposteur. La lointaine, c’est entièrement fictionnel donc ça a posé pas mal de problèmes puisqu’on renversait les espaces à France Culture en diffusant une pièce entièrement montée dans une émission documentaire. Mais là aussi le sujet le permettait car c’était le portrait d’une mythomane. Quand il s’agit d’un canular monté de toutes pièces c’est beaucoup plus délicat. Je pense que ça marche quand la forme fictionnelle est réellement motivée par la thématique.


La lointaine (extrait)
Par Christophe Deleu
Réalisation : François Teste
Le Vif du sujet du 7 septembre 2004


J’ai tout oublié (extrait)
Par Christophe Deleu

Réalisation : François Teste
Sur les docks du 23 juin 2008

Mais comment fait-on alors pour que l’auditeur ne se sente pas pris au piège, pour l’aider à rentrer dans cet univers fictionnel ?

C’est difficile parce qu’on rompt le pacte d’authenticité au principe de tout documentaire. Pour La lointaine, on a révélé à la fin de l’émission qu’il s’agissait d’une fiction.

Joseph Confavreux, lui, a attendu une semaine pour expliquer qu’il s’agissait d’un faux flash info [NDLR, voir l’article de Syntone La France en faillite]. Il a dû se dire, comme ce numéro de Mégahertz était une émission consacrée au canular, que l’auditeur ferait lui-même le constat du faux. Mais il y a toujours des auditeurs qui resteront crédules, et ça, ça dépend de comment on écoute la radio. A partir du moment où on se met à brouiller les pistes ça devient plus difficile pour l’auditeur, ça dérange d’avantage. Moi, je suis partisan du brouillage des pistes car je pense qu’il permet à l’auditeur de réfléchir à ce qu’il écoute. Mais à la radio ce n’est pas évident car c’est un médium avec lequel on propose la plupart du temps à l’auditeur d’écouter un réel dont on rend compte directement, sans se poser de questions.

Est-ce que ça vient du fait qu’on considère la radio avant tout comme un média d’information ?

Au début l’information était interdite à la radio, car celle-ci ne devait pas concurrencer la presse écrite. Et quand l’info est arrivée, elle était extrêmement médiatisée, car le matériel ne permettait pas le direct, donc ça a d’emblée été un réel reconstitué. Ensuite il y a eu l’apparition du radio-reportage, du direct, qui ont façonné l’imaginaire collectif. La radio repose sur ce fameux pacte d’authenticité, c’est évident, donc dès qu’on joue avec ça c’est délicat. La forme du docu-fiction permet de poser la question de la représentation du réel. Je ne suis pas partisan du documentaire d’observation (le radio-reportage qui place l’auditeur en prise directe avec ce qu’il écoute), mais je récuse aussi à l’inverse la notion de canular qui pour moi renvoie à quelque chose de vain. Je cherche surtout à traiter des éléments du réel différemment, et ce n’est pas un hasard si j’utilise la fiction pour traiter ces questions-là.

lille

(cc) Agacha – flickr

Parles-tu de François Teste, le réalisateur qui travaille avec toi sur la plupart de tes pièces, comme d’un co-auteur1 ?

J’ai travaillé avec lui sur tous mes docu-fictions. François a vraiment une oreille critique sur ce que l’on tourne, sur la meilleure façon d’agencer réel et fiction. Et il a le statut de co-auteur. Même si c’est moi qui amène l’idée de départ, on écrit ensemble. Et plus le projet avance, plus il est présent, au moment du tournage et de la réalisation. Je pense qu’au fil des années on n’est plus qu’un.

Beaucoup d’histoires que tu racontes s’inspirent de faits divers (Rocancourt, l’affaire Audry-Maupin, les suicides ferroviaires etc.), as-tu une passion pour les histoires policières ?

J’ai d’abord eu l’occasion de travailler pour l’émission Le Vif du sujet sur France Culture, qui entendait inventer un nouveau traitement de ce genre journalistique. Et puis j’aime beaucoup travailler sur le fait divers car c’est déjà en soi un récit. Il s’agit de raconter une histoire qui a déjà eu lieu, et cela pose des problèmes intéressants de narration : comment est-ce qu’on va raconter l’histoire ? à quel point a-t-on le droit de fictionner le réel ?

Pour moi, même les “vrais” documentaires reprenant des faits réels ne sont pas purement documentaires. On ne raconte pas l’histoire de la même façon selon qu’on va avoir tel témoin et pas tel autre. D’ailleurs, dans nos montages on tient compte de ça, on joue sur les contradictions beaucoup plus qu’on ne tente de les gommer. Pour moi, une émission est réussie quand on a tenté de montrer que les témoignages ne collaient pas.

Et puis les romans policiers m’ont toujours fasciné. Mais je suis quand même plus Alfred Hitchcock qu’Agatha Christie : je choisis souvent d’annoncer dès le début la résolution de l’énigme, le plaisir est ensuite dans la façon de jouer avec les différents scénarios possibles. Je suis d’accord avec la position d’Hitchcock pour qui l’important c’est d’associer le spectateur à ce qui se passe.

Peux-tu nous parler rapidement de l’association que tu viens de co-fonder pour le développement du documentaire radiophonique (l’ADDOR) ?

Le “D” veut vraiment dire développement, et non pas défense, nous ne nous revendiquons pas comme association corporatiste. On veut à la fois permettre à des œuvres sonores faites par le passé d’être écoutées aujourd’hui, et aider la recherche radiophonique en permettant à de jeunes auteurs de développer un projet par le biais d’une bourse de soutien par exemple. Si on veut faire évoluer les formes je pense qu’il faut aussi faire évoluer les modes de financement. On a de la chance car aujourd’hui l’ADDOR semble répondre à un besoin, on est plutôt bien accueillis.

En 2000, tu as initié l’atelier documentaire de l’Ecole Supérieure de Journalisme (ESJ) de Lille, et tu enseignes à présent au Centre Universitaire d’Enseignement du Journalisme (CUEJ) à Strasbourg. Est-ce qu’il est possible aujourd’hui d’enseigner hors des codes journalistiques définis ?

Pour moi les journalistes se sont laissés enfermer dans certaines formes d’information. Dans les années 30 il y avait un type qui s’appelait Carlos Larronde, qui était à la fois directeur de l’information et écrivain de fictions pour la radio, et ça on a l’impression que c’est inconcevable aujourd’hui. Les positions sont campées entre information et radio de création, et Radio France a aussi joué dans ce sens en cloisonnant chaque profession. Je souhaite qu’à l’ADDOR et dans mes classes il y ait des échanges entres les courants journalistiques et artistiques, que l’on puisse faire de l’information élaborée, en jouant sur la fiction.

Quel avenir pour la radio de création ?

Pour moi la radio de création n’a jamais été aussi forte aujourd’hui ! Festivals, séance d’écoute, diffusion sur le net, etc. Les séances d’écoute se développent de plus en plus, et contrairement à ce qu’en disent beaucoup de professionnels de la radio on constate que l’auditeur est prêt à s’installer pendant un moment dans son fauteuil pour écouter une pièce sonore. Avec le phénomène du podcast par exemple, je pense qu’une radio comme France Culture a plus d’avenir qu’Europe 1 ou RTL !

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À lire : Le documentaire radiophonique, un genre marginal… plein d’avenir [pdf], par Christophe Deleu in Cahiers du Journalisme n°7, juin 2000.

À écouter : Exposé et Témoignage critique pour Radio Grenouille, 2008. On peut retrouver Christophe régulièrement dans Sur les docks du lundi au vendredi de 17h à 17h55 sur France Culture. Sa prochaine production, Vers le Nord, y sera diffusée (sous réserve de modification) le lundi 5 avril. Nous en reparlerons sur Syntone.

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1 À France Culture, l’auteur, c’est-à-dire celui qui apporte le sujet et mène le projet, est appelé “producteur délégué”. Pour réaliser son projet, il est accompagné d’un·e “chargé·e de réalisation” qui assiste aux enregistrements et qui effectue, en pratique, le montage.

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