« Radio-Là », où se rencontrent la radio et le monde de la psychiatrie

Début juin, Radio Grenouille organisait à Marseille trois jours de radio en plein air autour de la maladie mentale. Émissions en direct, débats et programmation spéciale diffusée sur les ondes du 88.8, imaginée avec des patient·es et des soignant·es du monde de la psychiatrie.

Photo : Jérôme Poma

Photo : Jérôme Poma

Le plateau de radio est installé sous le soleil du Cours Julien, quartier aux murs graffés à deux pas de la Canebière. À l’ombre des acacias, le public a l’écoute attentive. Au micro, des infirmières et des patients discutent de la maladie mentale à l’adolescence. Pendant trois jours, Radio Grenouille s’est mue en Radio-Là : une radio éphémère issue d’ateliers et de rencontres menées tout au long de l’année 2015-2016 avec des soignant·es, des patient·es et des intervenant·es en psychiatrie. « Le centre de Marseille est un endroit qui échappe d’une certaine manière au contrôle et où se retrouvent beaucoup de profils atypiques. S’il y a un endroit où l’on peut entendre cette parole, c’est bien ici«  explique Nelly Flecher, qui anime depuis plus de dix ans les ateliers de Radio Grenouille.

« Ensemble, on avait cette envie de faire bouger les représentations liées à la santé mentale et à la différence, poser la question de la psychiatrie dans l’espace public » poursuit-elle. « On est parti de notre expérience de terrain, de notre pratique radiophonique. Nous étions aussi inspirés par l’expérience de la Colifata, cette radio créée dans un hôpital psychiatrique de Buenos Aires en Argentine. » En termes d’aventure collective, Radio Grenouille n’en est pas à son premier coup d’essai et comme dans ses précédents projets – Les Promenades Sonores ou les Radios de Quartiers – la force de la radio marseillaise réside dans sa capacité à imaginer et construire avec les habitant·es des formes radiophoniques participatives pour raconter le monde de manière collective. « La différence par rapport aux autres projets, c’est la fragilité des personnes. J’expérimente une relation directe à la psychiatrie, c’est très beau parce qu’il y a beaucoup d’affection entre tous les participant·es au projet » .

Soutenue par l’Assistance Publique des Hôpitaux de Marseille et financée en grande partie par la Fondation de France, l’expérience Radio-Là rassemble un collectif hétéroclite d’une quarantaine de personnes : des soignant-e-s et des patient-e-s du Pôle psychiatrique Centre de Marseille et deux Groupes d’Entraide Mutuelle (GEM). Reconnus en 2005 par la loi handicap, les GEM sont des associations regroupant des personnes autonomes, atteintes dans ce cas ci de troubles psychiques. Une manière de lutter contre leur isolement et recréer du lien social hors du cadre de l’institution médicale.

A l’hôpital psy Centre de Marseille, les équipes et les patient·es de l’unité de jour sont habituées à s’essayer à de nouvelles pratiques. « Nous invitons souvent des artistes, des cinéastes, des auteurs dans nos ateliers, mais la radio, c’était une grande première » reconnaît Véronique, l’une des infirmières. En proposant des ateliers d’écoute et de prise de son, Radio Grenouille apporte de nouveaux moyens d’expression, ceux de la radio. « Tout l’enjeu était de rendre possible la pratique radiophonique, sans imposer de formes. Les participants ont pu par exemple “radiophoniser” la restitution d’un atelier d’écriture » explique Nelly Flecher. « On expérimente ensemble, on essaye, on bidouille, en partant toujours de l’écoute pour aller vers l’expression. »

Photo : Jérôle Poma

Photo : Jérôme Poma

Ce que la radio fait aux gens

Radio-Là donne la voix à celles et ceux dont la parole est rarement écoutée. Une création sonore à plusieurs voix esquisse ce que représentent, pour les adhérents, les Groupes d’Entraide Mutuelle, espaces de socialisation et de découvertes. On peut entendre des lectures de textes et des créations originales. Les participant·es s’interrogent sur la définition de l’épanouissement. Alors, à tour de rôle chacun·e prend la parole pour tisser une réflexion polyphonique sur le bonheur, le plaisir d’être ensemble et de se sentir faire partie d’un collectif. Une histoire où la radio a elle aussi joué son rôle. « Je m’épanouis parce qu’on travaille ensemble. Depuis que je fais la radio, je n’ai plus la même écoute de la ville et des gens qui m’entourent » témoigne Jérôme, adhérent du GEM Parenthèse. « En travaillant sur les voix, je me suis rendu compte qu’un cheveu sur la langue, une voix qui bégaie ou qui tremble, ce ne sont pas forcément des défauts d’un point de vue radiophonique, cela peut même être très intéressant ! » poursuit-il.

« Je ne sais pas exactement ce que la radio fait aux gens, mais ça fait des choses, c’est certain. La radio possède un pouvoir de transformation très personnel » confie Nelly Flecher. Un moyen pour s’ouvrir à l’autre, prendre le temps d’écouter et d’être écouté·e au sein d’un collectif qui rassemble des participant·es aux pathologies variées et où tou·te·s ne sont pas suivi·es en institution. « La radio est une excellente manière pour socialiser. ça créé des rencontres, permet la prise de confiance. Beaucoup de participants ont pris des initiatives. Le but c’est d’apporter un maximum d’autonomie ! » souligne l’infirmière du pôle psy. À la différence de l’hôpital, les GEM sont des structures où les adhérent·es viennent en totale autonomie, sans encadrement médical. Jérôme acquiesce « au GEM on est plus dans l’autogestion, c’est une autre approche » confie-t-il. Mais comme pour les patient·es de l’hôpital, la radio a eu un effet plus que positif reconnait Véronique, animatrice-coordinatrice du GEM Parenthèse : « Les adhérents ont découvert le quartier de la Friche de la Belle de Mai [où se situent les studios de Radio Grenouille, NDLR] et certains ont surmonté leur phobie des transports. La radio a créé du lien entre des personnes qui avaient du mal à sortir de chez elles, d’autres sont devenus animatrices de la radio. C’est un moyen d’expression incroyable ! »

Photo : Frédéric Accart

Photo : Frédéric Accart

Radio-Là ?

« Radio-Là ? Parce qu’il s’agit de s’inscrire dans le moment présent, d’être là. C’est aussi le “la” de l’harmonie, la note qui réunit tout le monde » explique Nelly Flecher. Une radio éphémère qui cherche à décloisonner les acteurs et les milieux. « La radio a permis de faire un peu tomber les clivages entre les structures qui travaillent dans le soin et dans l’insertion sociale. Dans le domaine de la santé mentale, tout est tellement compartimenté ! » constate Véronique du GEM Parenthèse.

En écoutant Radio-Là on entend la difficulté de mettre des mots sur la souffrance et sur la maladie mentale qui étiquette et isole. Créant du collectif et redonnant la parole, la radio, bien plus qu’une simple activité, agit comme une pratique d’empowerment aux vertus thérapeutiques. Une démarche qui laisse aussi la place à critique de l’institution dans laquelle elle s’inscrit. Favorisant plus ou moins l’autonomie et la médicalisation des individus, la psychiatrie n’est pas épargnée : « J’ai été maltraitée. Mon épanouissement à moi, c’est lorsque ma voix est écoutée, que je parle en tant qu’usager, que je suis pas la folle de service ! Moi je n’arrive pas à être complètement heureuse et épanouie quand je vois la situation des usagers aujourd’hui » avoue Sonia.

À l’heure où la pratique de la contention et de l’enfermement se banalise dans les institutions et hôpitaux aux moyens humains et financiers affaiblis, le collectif des 39 milite depuis plusieurs années pour une nouvelle psychiatrie respectant la parole et la dignité des patient·es. Une lutte pour une approche humaine de la maladie mentale et de son accompagnement. « Bien sûr que différents courants existent dans la psychiatrie. Radio-Là n’est pas là pour choisir un camp ou par affirmer une vérité. Il s’agit d’informer, sur les approches, les ressentis des patients, des adhérents des GEM, donner à entendre toutes ces paroles » explique Nelly Flecher.

Moins un espace de critique qu’un lieu de rencontre et d’expression, l’objectif premier de Radio-Là reste la déstigmatisation. « Ce qui fait peur, c’est bien souvent la méconnaissance. Sortir hors les murs, c’était l’occasion d’aller à la rencontre des gens et faire tomber les tabous. Ces trois jours de radio en public qui clôturent tout le travail réalisé pendant l’année peuvent changer le regard des auditeurs et auditrices sur ce monde de la maladie mentale qu’ils ne connaissent peut-être pas » espère Véronique de l’hôpital. « Se mettre en scène dans l’espace public, ce n’est pas évident quand on a des problèmes psy, c’était fragile et assez beau » se souvient Jérôme. « On a été très bien accueilli sans aucun jugement, ce qui est plutôt rare. » Mais Nelly Flecher reconnaît que la démarche de déstigmatisation reste complexe : « Doit-on annoncer que les sons diffusés ont été réalisés par des usagers de la psychiatrie ? Comment cela peut-il biaiser le jugement et l’écoute ? On n’a toujours pas la réponse à ces questions, mais tout le monde cherche ! » conclut -elle.

Nelly Flecher & Jean-Baptiste Imbert de Radio Grenouille. Photo : Frédéric Accart

Nelly Flecher & Jean-Baptiste Imbert de Radio Grenouille. Photo : Frédéric Accart

À la suite de Radio-Là, Jérôme a acheté un enregistreur. « Je continue à faire du son, j’ai même appris à monter ! ». Ravi·es de cette expérience radiophonique au long court, les participant·es et Radio Grenouille cherchent des moyens financiers pour continuer l’aventure l’année prochaine. En attendant, l’ensemble des créations est en écoute sur radio-la.fr.

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