Quand la radio trompe l’oreille : petite histoire des faux-semblants radiophoniques. Épisode 6 : mises en abyme et parodies (années 2000-2010).

Quand la fiction fait l’évènement en passant pour le réel : retour, sous forme de feuilleton, sur près d’un siècle de faux-semblants radiophoniques, ces fictions qui se font passer pour le réel. Depuis les années 1920, chaque décennie comptait, bon an mal an, une ou deux pièces importantes dans le genre. À partir des années 2000, on compte les faux-semblants par dizaines.

Jusqu’ici, il a souvent fallu batailler pour dénicher au moins un faux-semblant tous les dix ans, mais aussi pour recueillir des informations le concernant. À partir des années 2000, la question est plutôt de savoir ce que l’on va choisir de traiter dans la soudaine pléthore de docu-fictions et de faux reportages. En France, des formes déjà usitées de faux-semblants côtoient des expérimentations inédites, produites pour beaucoup par les antennes publiques, mais aussi, comme nous le verrons dans le prochain épisode, par de nouvelles actrices.

France Info renoue avec l’art des reconstitutions historiques1 dans la série France Info y était. Au cours de l’été 2012, l’historien Thomas Snégaroff accompagné d’Hélène Lam-Trong et de Grégoire Lecalot proposent des reportages en direct, entre autres, de Pompéi le 24 août 79, de l’assassinat d’Abraham Lincoln le 14 avril 1865, du débarquement de Christophe Colomb en Amérique en 1492 ou de la prise de la Bastille le 14 juillet 17892. Chaque épisode dure sept minutes et se voit présenté sous forme de journal d’information, avec l’intervention d’une envoyée spéciale sur les lieux de l’évènement et une explication historique ensuite. L’indicatif de chaîne est « à chaque fois réinterprété avec les instruments musicaux les plus employés à l’époque »3, un travail d’ambiance en arrière-plan et une exploitation d’anecdotes trouvées dans les archives historiques permettent de renforcer le réalisme. Thomas Snégaroff, Grégoire Lecalot et divers·es reporters reconduiront le dispositif en 1914, à l’occasion du centenaire de la première Guerre Mondiale, à travers une sélection de grandes dates du conflit4. Le tout est porté par une campagne sur les réseaux sociaux, faux blog d’un témoin de l’assassinat d’Henri IV ou tweets de phrases prononcées à l’occasion de celui de Lincoln. Promotion de l’histoire et promotion de la chaîne s’entremêlent dans une grande opération de communication.


Plusieurs « feintises sérieuses » voient par ailleurs le jour. Le 1er avril 2009, par exemple, dans sa quotidienne sur France Culture, La Fabrique de l’histoire, Emmanuel Laurentin entend sortir de l’oubli l’historien hongrois Gabor Dilic. Le dispositif est similaire à celui d’Une vie une œuvre quelques dix-neuf ans auparavant, presque jour pour jour5. Des experts en plateau et des archives méconnues donnent vie à un personnage imaginaire, sans que la supercherie ne soit dévoilée autrement que par l’humour savant qui traverse l’émission : une discussion sur sa pensée théologique permet de dire que Gabor Dilic « avait un problème avec l’incarnation » ; la révélation de ce qu’il était peut-être un assassin est traitée de façon expéditive, tandis que l’on s’attarde sur le fait qu’il aurait inspiré la chanson « Le lion est mort ce soir » ; enfin, on apprend que le grand homme se trouvait à ce point pétri de pensée qu’il était décédé « accoudé à un arbre, en regardant la plaine ». À deux reprises, des intervenants semblent sur le point de tout dévoiler (« Écoutez Emmanuel Laurentin, je ne voudrais pas briser le bon ton de votre émission, mais je suis un peu agacé. »), pour finalement, fausse alerte, se lancer dans un échange de politesses avec le producteur ou une polémique érudite sur l’historien fictif6. Le producteur ne révèlera l’usurpation ni à la fin du programme, ni lors du suivant, ni sur sa page web de présentation. Loin de ne constituer qu’un simple canular ou une prouesse technique, cependant, l’émission met ainsi en abyme la thématique très sérieusement abordée dans les autres éditions de la semaine, « l’hypothèse en histoire », questionnant la recherche historique, l’importance des archives, les querelles scientifiques et l’idéalisation de grandes figures.

L’imposture artistique ou philosophique disposant couramment de tribunes confortables et on ne peut plus sérieuses dans les grands médias…

Démarche comparable le 1er avril 2011, lorsque Thomas Baumgartner invente un créateur sonore dans son émission Les Passagers de la nuit. Pendant une demi-heure, Stéphane Schoebel (joué par l’improvisateur Yvan Garouel) est interviewé en plateau sur le même ton que les artistes habituellement convié·es par le producteur, et des extraits de son travail sont diffusés. L’ironie se laisse entendre a posteriori dans le ton pédant du créateur, son usage de concepts abracadabrants sur le son, la vacuité de ses pièces sonores, sa présence en pyjama dans la Maison de la radio pour célébrer l’enfance ou l’émotion avec laquelle il parle de son mécène, la société Elf. La blague, néanmoins, n’était pas forcément décelable lors de la diffusion, l’imposture artistique ou philosophique disposant couramment de tribunes confortables et on ne peut plus sérieuses dans les grands médias. Le canular joue ici comme un miroir grossissant : le carnaval radiophonique permet de moquer les travers coutumiers. Quelques heures après la diffusion, le poisson d’avril est annoncé comme tel sur la page du podcast7.

Un peu plus d’un an plus tôt, une émission de France Culture a néanmoins suscité davantage de turbulences. Le 9 janvier 2010, le tout début de Radio Panique, une édition du magazine Mégahertz explicitement consacrée aux fictions radiophoniques qui ont causé des paniques, se voit en effet interrompu par un flash spécial de l’antenne au cours duquel de vrais journalistes de la rédaction annoncent la faillite de la France, avec analyses financières et réactions d’experts. Après quoi, sans autre formalité, un entretien autour de La Guerre des mondes s’engage entre le producteur, Joseph Confavreux, et l’auteur d’un livre sur la pièce d’Orson Welles, Pierre Lagrange.

 Le canular est révélé en toute fin d’émission, mais ces cinq minutes inaugurales vaudront au producteur un courrier abondant d’auditrices et d’auditeurs mécontent·es. Dès l’édition suivante, Confavreux formulera des excuses : « Mon intention n’était en aucun cas de piéger les auditeurs, ni de tracer une ligne de partage entre crédules et incrédules, encore moins entre auditeurs prétendument “malins” et auditeurs soi-disant “naïfs”. Si naïveté il y a eu, elle m’incombe. (…) Il me semblait pertinent de ne pas traiter ce genre radiophonique particulier sur un mode uniquement rétrospectif, en donnant aux auditeurs l’occasion d’éprouver au présent cette expérience8. » À cette différence près que le public du Mercury Theatre on the Air avait quant à lui été averti du caractère fictionnel de la pièce et que, relève l’écrivain anarchiste Claude Guillon dans un article au vitriol intitulé « Quand France-Culture lance une fausse nouvelle, c’est de la pédagogie ! », la probabilité d’un effondrement capitaliste paraît bien plus élevée que celle d’une invasion extraterrestre9. L’expérience a surtout parfaitement illustré le déséquilibre sur lequel se fonde le pacte de diffusion, très largement bénéficiaire au diffuseur. Ce dernier dispose d’une grande latitude dans ce qu’il choisit d’énoncer et attend essentiellement du public qu’il l’accepte, en échange d’une promesse déontologique. Le public l’accepte dans la mesure où il est convaincu de la validité et du respect de cette promesse. Et donc, dans le cas des faux-semblants, dans la mesure où il dispose de tous les éléments nécessaires au libre exercice de son esprit critique. Si Radio Panique a choqué, c’est sans doute qu’elle a rappelé à quel point l’abus de pouvoir est aisé (voire inévitable) et le public, dans ce cas, assigné à un rôle d’écoutant servile.

Mêmes réactions outragées (plus nombreuses, selon une étude pointilleuse10, que les félicitations qu’elle reçoit également) pour une émission quotidienne de France Inter entre les mois de janvier et juin 2012 : À votre écoute coûte que coûte11. Le programme, qui dure 7 minutes et passe sur le créneau confortable de 12h23, se présente comme un moment « de service et de libre antenne » autour de la santé, animé par Margarete et Philippe de Beaulieu, respectivement psychothérapeute et médecin généraliste. Le couple est supposé répondre aux problèmes personnels que des auditrices et auditeurs exposent en direct par téléphone, mais chaque « consultation » devient l’occasion pour les médecins d’exprimer leur mépris social, leur racisme, leur homophobie ou leur sexisme – à tel point que le couple se fait régulièrement raccrocher au nez. Aucun élément, avant ou après la diffusion, n’explicite le caractère parodique de l’émission, mais l’indicatif grandiloquent, le ton éhontément mondain des médecins, leur ignorance et leur mauvaise foi à toute épreuve constituent autant d’indices formels. Derrière les micros : Zabou Breitman, Laurent Lafitte et une équipe d’actrices et d’acteurs pour interpréter les appelant·es.

Trois jours après le lancement, le site des Inrockuptibles évoque leurs noms, encore de façon hypothétique, et parle de « canular »12. L’outrance réactionnaire des de Beaulieu demeure néanmoins crédible – et inacceptable – pour une partie du public. On aurait tort de la taxer de crédulité : la Manif pour tous, pour n’évoquer qu’elle, verra le jour huit mois plus tard. D’autres membres de l’auditoire, tout en percevant l’humour noir, le trouvent périlleux. Act-Up Paris réagit à un épisode mettant en scène l’homophobie : « Nous ne comprenons pas ce qui est sensé être drôle (…). Vos comédienNEs pensent peut-être jouer la caricature : ils et elle ne forment qu’un pâle reflet de la réalité quotidienne13. » Une journaliste de Libération relève que ce qui sonne loufoque aux oreilles de France Inter se trouve énoncé on ne peut plus sérieusement sur d’autres antennes : « On ne saisit pas bien encore le but de l’émission, mélange de Radio Courtoisie pour l’aspect vieille France catho de droite et de Sud Radio pour les dérapages racistes à l’antenne14. » Un vrai médecin assigne France Inter en justice pour exercice illégal de la médecine, craignant que les conseils charlatanesques délivrés par ses faux confrères sur les ondes publiques n’occasionnent des accidents bien réels15. Le Conseil représentatif des institutions juives de France, suite à un épisode autour de l’antisémitisme, indique dans une lettre au CSA qu’il s’est d’abord laissé prendre et s’inquiète de ce que l’émission « risque d’alimenter les préjugés qu’elle envisage peut-être de combattre »16.

L’outrance réactionnaire des de Beaulieu demeure néanmoins crédible – et inacceptable – pour une partie du public. On aurait tort de la taxer de crédulité.

Laurent Lafitte, quant à lui, déclarera ultérieurement : « On voulait parler de la psychologie de comptoir, de la xénophobie ordinaire, d’autant plus difficile à démasquer qu’elle part de bonnes intentions17. » Quoique les bonnes intentions de l’intégrisme soient difficiles à percevoir, on aura compris le propos : faire exprimer les préjugés les plus éculés par des représentant·es de la grande bourgeoisie ; casser ce faisant une autre idée reçue selon laquelle racisme, sexisme et homophobie restent l’apanage des classes populaires ; et tourner l’ensemble en ridicule. Le 29 juin 2012, la fiction est dévoilée comme telle dans son dernier épisode, le couple étant appelé par des personnes qui se présentent comme les vrai·es Margarete et Philippe de Beaulieu, et dévoilent les noms de Breitman et Lafitte. Ultime pied de nez, ces dernier·es se justifient en révélant que tous les grands noms de l’antenne (Patrick Cohen, Philippe Val…) et même de la vie politique (Cécile Duflot, Benoît Hamon…) sont en réalité joués par des actrices et des acteurs.

À suivre…

Illustrations issues de la revue Sciences du Monde n°109, « L’hypnose », novembre 1972.

Notes :

1 Au sujet des reconstitutions, voir l’épisode 4 de ce feuilleton, paru dans le Carnet de Syntone n°7 et en ligne ici.
2 Des archives sont disponibles sur https://soundcloud.com/franceinfo/.
3 Mathieu Beauval, directeur adjoint délégué à l’antenne de France Info, dans un entretien avec Clara Beaudoux sur le making-of de la série (vu le 08/02/2017).
4 Les programmes sont écoutables sur le site de France Info : http://www.francetvinfo.fr/replay-radio/france-info-y-etait/ (vu le 08/02/2017).
5 Voir l’épisode 5 de ce feuilleton, paru dans le Carnet n°8 et en ligne ici.
6 Emmanuel Laurentin (producteur), Perrine Kervran (productrice), Renaud Dalmar (réalisateur), La Fabrique de l’histoire, L’hypothèse en histoire, 3, France Culture, 1er avril 2009, fonds Ina.
7 Thomas Baumgartner (producteur), Nicolas Berger (réalisateur), Les Passagers de la nuit, Vendredi hors série #23 – Stéphane Schoebel, France Culture, 1er avril 2011, fonds Ina.
8 Joseph Confavreux (producteur), Laurent Paultre (réalisateur), Megahertz, Radio Panique, France Culture, 9 janvier 2010  (vu le 07/02/2017).
9 Claude Guillon, « Quand France-Culture lance une fausse nouvelle, c’est de la pédagogie ! Le reste du temps, les journalistes font juste leur boulot (2010) », Lignes de force, republication du 30 novembre 2014 (vu le 08/02/2017).
10 Frédéric Pugnière-Saavedra, « Le pouvoir d’À votre écoute, coûte que coûte (France Inter) », Communication, Vol. 31/1 | 2013 (vu le 07/02/2017).
11 Ses archives sont écoutables sur https://www.franceinter.fr/emissions/a-votre-ecoute-coute-que-coute (vu le 07/02/2017).
12 Anna Benjamin, « France Inter : derrière “À votre écoute”, Zabou Breitman et Laurent Laffite », Les Inrockuptibles, 19 janvier 2012 (vu le 07/02/2017).
13 Fréd Navarro, président, « Lettre ouverte aux responsables de France Inter », 26 janvier 2012, http://www.actupparis.org/spip.php?article4739 (vu le 07/02/2017).
14 Isabelle Hanne, « Desproges », Libération, 19 janvier 2012 (vu le 07/02/2017).
15 Coline Garré, « France Inter devant la justice pour exercice illégal de la médecine », Le Quotidien du médecin, 15 février 2012 (vu le 07/02/2017).
16 Non signé, « À votre écoute, coûte que coûte dérange le Crif », Le Nouvel Observateur, 1er mars 2012.
17 Non signé, « Laurent Lafitte : “J’ai été heureux d’être le fils de Marthe Villalonga pendant un an” », Télérama, 19 novembre 2013 (vu le 07/02/2017)

Cet article est d’abord paru dans le n°9 de la Revue de l’écoute. Abonnez-vous par ici pour recevoir nos articles en primeur !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *