Le Prix Europa, de plus près

Ce n’est peut-être pas un hasard si cela se passe à Berlin. Berlin tellement centrale dans l’Union européenne, capitale atypique par son histoire, scindée puis ressoudée. Sa vaste étendue qui lui imprime un rythme lent. Un lieu un peu à part pour un prix original car centré sur les contenus et dont le caractère européen n’est pas usurpé.

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toutes les photographies : Creative Comons BY-NC-ND Ariane Demonget

Au Prix Europa – ici, on dit « PE » –, dans la vaste maison de la radio de Berlin et du Land de Brandenburg, tout est nimbé de bleu pour l’occasion. Même le ciel accompagne ce mouvement azur, durant les premiers jours du moins. Le Prix Europa a débuté en 1987 à Amsterdam, désignée capitale culturelle de l’année par la Commission européenne. Par la suite, il a voyagé à travers l’Europe au gré des labels « capitale culturelle » avant de s’installer définitivement à Berlin en 1997. C’est aussi cette année-là seulement que la radio a fait son entrée dans une compétition jusqu’alors réservée à la télévision.

La sélection

L’ensemble des programmes radiophoniques est réparti entre quatre sous-catégories : musique, investigation (« current affairs »), documentaire et fiction. Pour chacun de ces groupes, l’équipe d’administration du Prix Europa réunit douze Européen·ne·s qui travaillent ensemble à sélectionner les œuvres arrivées de toute l’Europe. Chaque programme est évalué par deux personnes différentes. D’après Peter-Leonhard Braun, administrateur du Prix depuis plusieurs décennies, cette tâche demeure chaque année déchirante tant il est extrêmement difficile de choisir parmi plusieurs centaines d’œuvres reçues. Au-delà du pays d’où provient la pièce et du sujet qu’elle traite, c’est son caractère unique et la qualité de son écriture qui procèdent de sa nomination parmi les œuvres à concourir. Au final, pour la compétition officielle, on obtient selon ses termes un « bouquet composé de fleurs diverses, délicates, raffinées, parmi lesquelles peuvent aussi se glisser quelques herbes sauvages. » Dans cette édition 2014, le corpus de la fiction représente trente-trois pièces et celui des documentaires également. En comparaison, les catégories « musique » et « investigation » ne comptent cette année que vingt et quinze programmes en compétition.

La programmation

Pour les heureux·ses concurrent·e·s, les modalités de diffusion sont importantes, puisqu’on peut considérer qu’il y a de meilleurs créneaux que d’autres au cours des cinq jours de compétition et au sein d’une même journée. Cela est d’autant plus vrai dans les catégories « fiction » et « documentaire », les plus chargées en nombre de travaux. La diffusion des œuvres n’est pas aléatoire, mais se conforme à quelques principes qui permettent de varier les propositions d’écoutes et ainsi, de maintenir le jury en état de juger les pièces ! Elle vise à la valorisation des créations en s’appuyant sur l’hétérogénéité des langues – certaines étant réputées plus dures ou plus agréables que d’autres –, l’alternance dans la durée des pièces et la variété des sujets et des styles.

La compréhension

La dimension européenne inclut la diversité des cultures et des points de vue, mais elle est aussi faite de toutes ses langues portées par les réalisations en lice et leurs représentant·e·s. Au Prix Europa, il y a assurément une problématique des langues, celles qu’on dit étrangères et celle qu’on admet comme la langue de communication, l’anglais. Même si tout le monde ici s’accommode plutôt bien des fameuses « barrières de la langue », les séances d’écoute se font en pleine lumière, tête baissée vers le script bilingue, qui retranscrit les pièces dans leur langue originale – danois, géorgien, espagnol…, environ vingt langues différentes cette année pour les trente-trois fictions radiophoniques sélectionnées – et en anglais. Cela implique des désagréments : les écoutes sont ponctuées du bruit des pages tournées, la compréhension « textuelle » fine des œuvres n’est pas toujours possible, les discussions peuvent sembler pénibles à qui comprend ou parle mal l’anglais. Mais cela n’induit pas pour autant de biais majeur dans la compétition. En effet, les pièces en langue anglaise ne sont pas plus souvent primées que les autres, et la diversité des langues sollicite la sensibilité au son.

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La discussion

Le Prix Europa a ceci de particulier que tout un chacun peut non seulement y participer en tant que simple observateur ou auditeur, mais encore faire partie du jury. Le statut de « participant·e » est ouvert à toute personne attestant de sa légitimité. L’expérience régulière de la radio est nécessaire et l’engagement est statué par un règlement précis qui comprend la présence à toutes les séances, la participation active aux débats critiques et, bien sûr, le vote. Les auteur·e·s en compétition sont appelé·e·s à voter pour toutes les pièces à l’exception des leurs. En outre, les auteur·e·s doivent être présent·e·s ou être représenté·e·s afin de prendre part aux discussions et répondre aux questions qui émergent suite à la diffusion de leur œuvre.

L’écoute des pièces est résolument critique et l’ambiance, assidue. Les diffusions débutent sans ambages ni cérémonie et finissent sans un applaudissement. « Le consensus est à la neutralité et à l’attention portée au son », précise Alan Hall, producteur britannique invité cette année à co-coordonner la catégorie documentaire. C’est en fin de journée que les discussions sont ouvertes, avec la modération et le cadrage horaire de deux coordinateurs. Les pièces sont critiquées dans leur ordre de diffusion, chacune bénéficie du même temps de dispute. L’auteur·e ne répond aux questions qu’à la fin des critiques, en ayant soin de ne pas défendre sa pièce, mais de seulement éclairer les aspects interrogés. Il peut y avoir un peu de tension dans ces moments-là, notamment pour la personne qui reçoit les critiques en face et en public, sans autre filtre que celui d’un respect et d’un professionnalisme plus ou moins partagés.

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Parmi le public, votant ou non, nombreux sont ceux qui considèrent ce moment d’échange sans fard comme le grand moment du festival, où tant de choses passionnantes se disent, se partagent et se confrontent. La démarche critique, si rare sous cette forme ouverte et collective, est naturellement forte en émotions pour qui la reçoit, ainsi que constructive. Mais, au dire des participant·e·s les plus fidèles, la teneur de la conversation ne donne pas nécessairement l’issue du vote. En effet, après les discussions, les personnes votantes remplissent une fiche d’évaluation.

L’évaluation

On vote à la fin de chaque journée, en ayant écouté certaines pièces mais pas celles encore à venir. Il ne s’agit donc pas de mettre en balance les œuvres entre elles, mais de rendre son jugement sur chaque œuvre indépendamment.

Pour les catégories « fiction » et « documentaire », la fiche d’évaluation est relativement semblable. Elle comporte cinq critères, à noter de 1 à 10, de « faible » à « exceptionnel » : le sujet et la réalisation du sujet sont les deux premiers aspects de la liste, puis vient l’usage de la radio combiné à la qualité sonore, enfin, la capacité à capter l’intérêt de l’auditeur, puis l’appréciation personnelle. L’œuvre gagnante sera celle qui à l’issue de la semaine aura recueilli les meilleures évaluations.

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La radio est entrée tardivement dans la compétition du Prix Europa. Mais au regard du nombre d’œuvres données à entendre et du nombre de participant·e·s au jury, elle est sensiblement plus représentée que la télévision et bien plus que la catégorie « online », accueillie plus récemment. La création radiophonique occupe véritablement une place de choix au Prix Europa.

En bonus : Petites phrases, moments de magie ou de grande solitude, exemples brefs de critiques et questions au vol, dans les discussions documentaire ou fiction :

« J’ai trouvé difficile d’entrer dans la pièce. Il y avait un synopsis normalement ? »

« En fait, de quoi il s’agit ? »

Il y a un problème avec le son, non ?

« J’étais super accrochée par l’œuvre, et tout à coup, il y a ce dialogue, et là je me retrouve par terre, décrochée. »

« Combien de temps ça vous a pris ? »

« J’ai rien compris. »

« C’est hyper original, c’est vraiment un sujet sur lequel je ne connaissais rien. »

Je me suis demandé : à quoi bon suivre l’histoire ?

« Pourquoi avez-vous fait cette pièce ? Je ne comprends pas à quoi elle sert. »

« J’ai vu des couleurs très douces en écoutant votre travail. »

« Je n’ai pas de solution ou de réponse à proposer, mais j’ai vraiment du mal avec la façon de traiter certains sujets liés à l’Afrique. »

« La séquence en voiture, elle s’est faite dans une voiture ou en studio ? »

« J’ai aimé cette pièce parce qu’il n’y avait pas de direction. Je ne me suis pas senti dirigé. »

J’ai adoré votre travail.

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