Poséidôme ~ Le bruit éternel des espaces infinis

Au fil des quinze épisodes (et un épilogue) composant le Poséidôme de David Uystpruyst, le public se retrouve immergé dans un univers sous-marin oppressant, confronté à ce « silence éternel [des] espaces infinis » que craignait tant Blaise Pascal. Ou quand la saga d’anticipation se frotte à la poésie métaphysique.

« Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter. » (Pascal, Pensées)

« Je suis peut-être le dernier ? » (Capitaine Ambrosia, Poséidôme)

Il est 2027 dans le siècle, et le Capitaine Ambrosia est seul. Très seul. Paumé au beau milieu de l’océan, plus esseulé qu’un Hells Angel à une réunion Tupperware, il n’a personne avec qui converser, pas même par radio. Et c’est sans doute pour cela qu’il tient son journal de bord vocal de manière si personnelle, bien loin des protocoles, évoquant tout autant ses tourments métaphysiques que l’accomplissement de sa vague mission. « Le ciel me manque » monologue-t-il. « Où est la lune, elle qui était toujours au-dessus de ma tête ? […] Qui aurait cru qu’en si peu de temps le mot ‘terre’ me semblerait aussi diffus ? »

Les zones mortes

Des événements ayant conduit le Capitaine Ambrosia à tutoyer en solitaire les fonds-marins, on ne sait pas grand chose. Hormis qu’il est chargé d’une mission écologique de la dernière chance : « diriger la faune sous-marine en dehors des zones mortes ». La Terre made in 2027 étant encore plus dévastée que celle de 2015, il a pour mission de sauver les meubles sous-marins. Sa base est ainsi dotée d’un phare chargé d’appâter lumineusement rorquals, dauphins, baleines bleues et autres pieuvres géantes, de leur éviter l’extinction définitive en les guidant vers les quelques espaces ayant peu ou prou échappé à la dévastation.

Une saisissante métaphore du présent, filée tout au long du récit – de l’océan comme aquarium – et fort représentative des univers narratifs privilégiés par David Uystpruyst1.

Ce rôle de passeur, de guide, le Moïse des abysses est vite incapable de l’accomplir tant les problèmes s’accumulent : la surface ne répond plus, sa base navale est endommagée suite à un accident et les créatures marines ne se bousculent pas pour répondre à son appel. Bref : sous l’eau, il rame. C’est en tout cas ce que donne à entendre son journal de bord, récit à la première personne d’un enlisement inéluctable. Une heure et des brouettes de confessions en bord de gouffre océanique.

Du premier épisode diffusé le 1er janvier 2012 sur Audiodramax (dont David Uystpruyst est l’un des fondateurs) à l’épilogue offert aux oreilles sur le même site en mai 20132, l’auditrice et l’auditeur voient la situation du pauvre Ambrosia se dégrader inéluctablement. Sa chute est attendue, presque annoncée, tant tout dans sa situation concourt à annoncer la victoire du vide, des abysses. Fou de fatigue et de solitude, persuadé que son dôme sous-marin est habité par un autre, il galope vers l’abîme.

« Je suis sous l’eau, je suis peinard »

Pour dispositif narratif, une seule voix, sans interlocuteur, sans réponses, perdue dans l’immensité, confiant à chaque nouvel épisode l’avancée de la catastrophe. Cela pourrait être ennuyeux. Ou redondant. C’est tout le contraire. Car Poséidôme brille justement par son dénuement, sa pureté formelle. Là où nombre d’œuvres relevant de la sagasphère multiplient les virages scénaristiques, les références pour connaisseurs et les effets de manche sonores, la saga de David Uystpruyst déroule son univers sans jamais céder à la tentation de trop en faire. Ce n’est pas une œuvre « de genre », c’est une œuvre tout court, détachée de toute contrainte formelle extérieure.

Il ne s’agit pas de refaire l’Abyss de James Cameron ou de singer les codes du cinéma de science-fiction, mais de prendre appui sur le medium sonore pour dégager une ambiance se passant fort bien des images. Autonome.

Accompagnant la voix désabusée d’Ambrosia, qui cède peu à peu à l’abattement absolu – « je laisse couler ; j’attends » –, des nappes sonores cristallines, des bruits de bulles, de clapotis, de respirations, de crissements, ou bien les étranges brames hypnotiques des créatures sous-marines. Des éléments discrets mais ciselés, qui composent un arrière-fond parfaitement adapté à ce carnet des sous-sols dépressif. Et quand le capitaine s’installe derrière le clavier du piano qu’il a mordicus tenu à emporter, ses mélodies mélancoliques subliment ses tourments existentiels. Un ange passe ? Non, « un beau spécimen de méduse Nemopilema Nomurai ». Mais c’est tout comme.

Ce travail léché de design sonore est l’une des marques de fabrique de David Uystpruyst. Avec ihokane – sous un ciel rouillé, travail datant de 2008 et mettant en scène une errance urbaine en 2051, il affichait déjà sa virtuosité en la matière, conférant au simple bruit de la pluie sur le trottoir, d’une porte d’ascenseur se fermant ou d’un taxi futuriste s’arrêtant aux pieds d’un personnage une dimension immersive. Travail d’orfèvre.

Si Poséidôme capture l’oreille3, c’est également en raison de la poésie qu’il parvient à mobiliser, par petites touches impressionnistes. À mesure qu’il glisse vers la folie, Ambrosia tente en effet de se raccrocher aux éléments lui rappelant cette surface qui ne répond plus. Son piano, donc, mais également un dauphin au comportement étrangement humain, une baleine bleue en maraude qu’il a prénommé Betty, le phare qu’il voit comme « un soleil par procuration », ou bien la voûte céleste qu’il se bricole, quelle tristesse, pour lutter contre son mal existentiel des profondeurs – « Mon ciel étoilé sera fixe. Mais c’est mieux que pas de ciel du tout. »

Confiné dans ses 58 mètres carré ou dans ce scaphandre qu’il utilise pour de rares sorties abyssales, Ambrosia reste étrangement calme dans la tourmente. Plus mélancolique que paniqué. Cynique, souvent. Parfois même, il semble se réjouir de la situation. « Je suis sous l’eau, je suis peinard, avec les méduses et les murènes », grince-t-il. Parfaite métaphore du vertige qui saisit l’auditeur au fil de son écoute : plus Ambrosia glisse vers son destin, plus la beauté du cadre apocalyptique est saisissante. Et le silence éternel de ces espaces infinis, plutôt que d’effrayer, en vient à envoûter.

Notes :

1 Dans La Libellule d’acier, documentaire d’anticipation réalisé en 2010, David Uystpruyst mettait déjà en scène un univers où les créatures animales (au sens large) sont menacées d’extinction ; ladite libellule étant un insecte technologique chargé de réguler et contrer leur disparition.
2 Ledit épilogue renvoie en fait au moment où Ambrosia embarque dans son dôme sous-marin. Il précède donc le récit.
3 Au point d’avoir décroché en 2012 le Grand Prix de la fiction radiophonique décerné par la Société des Gens de Lettre.

Image de sommaire : Denis Colette, « Blue Submarine », Creative Commons by-nc-nd.

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