Pierre-Yves Macé écoute « Violent femmes » de Jeanne Robet

Après Résolution et L’Homme au magnétophone, nous nous intéressons à la pièce Violent femmes de Jeanne Robet, produite et diffusée par Arte Radio en 2006. Dans cette composition, le document sonore d’origine est encore un objet trouvé (une conversation téléphonique enregistrée sur cassette) et c’est aussi le seul matériau de la pièce.

(cc) Pullpolux - flickr

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La grande différence avec les pièces analysées précédemment, c’est que, cette fois, le document est ostensiblement retravaillé et réinterprété, d’une façon très rythmique, mais aussi en jouant sur le sens.

Pierre-Yves Macé : J’ai connu cette pièce de Jeanne Robet dans le cadre de ma participation au collectif L’Encyclopédie de la parole, entre 2007 et 2011 : la pièce était notamment intégrée à une collection de documents traitant de l’adresse, collection agencée sous la forme de pièce sonore par Manuel Coursin.


La dimension d’objet trouvé est frappante : le document est remonté, coupé, mais reste la matière unique de la pièce. Dans mon livre, j’analyse brièvement quelques cas semblables (Yannis Kyriakides, Mat Rogalsky) : des documents de parole micro-montés, dont on soustrait les éléments sémantiques afin de mettre en valeur les résidus (des « euh », des respirations, des rires, etc.). Ici, c’est un peu différent, car ce qu’on entend, c’est plus que du résiduel : on reconnaît très bien les voix en présence, et on apprécie particulièrement le parler pittoresque des protagonistes.

S’il y a des coupes de montage ostensibles, celles-ci visent à empêcher l’auditeur de saisir le motif et le contenu de la dispute entre ces deux femmes, pour ne laisser filtrer du discours que les différentes marques d’adresse et les effets d’annonce ou de « préface » (« je vais te dire », « laisse moi te dire », etc.). D’où l’effet comique créé par ce véritable dialogue de sourds, cette parole réduite à sa propre énonciation, mais apte néanmoins à provoquer une dispute assez sanguine. Il s’agit d’une conversation téléphonique et cela n’est pas anodin : au téléphone, comme on ne voit pas son interlocuteur et qu’une rupture de communication peut se produire à tout moment, on a tendance à multiplier ces signes que l’on pourrait qualifier de phatiques (chez Roman Jakobson, la fonction phatique est celle qui porte sur le contact entre locuteur et interlocuteur, par exemple le mot « allô » par lequel on ouvre la conversation téléphonique).

C’est un document privé, mais qui est déjà l’objet d’une manipulation (une femme enregistre sa belle-mère à son insu). Dans une rencontre publique organisée par Addor, Jeanne Robet a déclaré qu’elle s’était en quelque sorte sentie autorisée à manipuler le document à son tour…

Parfois une phrase un peu plus « sensée » émerge comme par accident : « une conversation, c’est un échange d’opinion, il faut tout entendre » dira la belle-fille, « mais la réalité c’est peut-être pas ce que tu crois » dira la belle-mère. L’une de ces phrases « sauvegardées » par le montage est en effet particulièrement savoureuse : « – Il aurait fallu que je l’enregistre. – Ben oui, fallait enregistrer alors. » Au fond, on devine que la dispute tourne autour de ça : qu’est-ce qui a été dit par qui ? Et cela, seul l’enregistrement permet de trancher. Que cette conversation ait été enregistrée à l’insu de la seconde locutrice (la belle mère) participe de cette stratégie d’authentification, mais cette stratégie, la pièce sonore de Jeanne Robet la déjoue malicieusement.

Rendez-vous très prochainement pour la clôture de notre série sur le « document sonore » avec Pierre-Yves Macé. Nous terminerons notre parcours d’écoute avec Eighteenth and Sixth, une pièce d’Alvin Curran.

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