Pierre Schaeffer et l’art radiophonique

Les réflexions radiophoniques de Pierre Schaeffer précèdent ses travaux sur l’objet sonore et elles les préfigurent, car certains aspects s’y trouvent déjà : exploration du caractère singulier de l’événement sonore, mise en valeur du microphone, valorisation d’une écoute sensible face à une écoute “logique”.

Lorsqu’il travaille dans le Studio d’Essai (1943-1946), il  ne se définit jamais comme un compositeur qui fait de la radio, mais comme un homme de radio à part entière. Tout en innovant le langage radiophonique, il reste à l’intérieur des frontières formelles du médium de son époque.  Tout se passe comme si, chez Pierre Schaeffer, la conception de l’art radiophonique et la conception de l’art musical ne pouvaient se rejoindre, et ceci sans doute parce que, pionnier dans les deux domaines, il ne pouvait en faire la synthèse.

Les réflexions de Schaeffer sur le médium radiophonique précèdent leur mise en pratique et débutent dès 1941 dans Esthétique et technique des arts-relais. Il y met en relation cinéma et radio (les “arts-relais”), et dégage les idées suivantes :

1) Le langage des choses : les langages radiophonique et cinématographique s’opposent au langage verbal, en ce que “les choses ont à présent un langage” : image visuelle dans un cas et bruitage dans l’autre.

2) Les limites de la matière : les particularités et les limites de ce langage sont liées aux aspects concrets de la matière (la pellicule, le disque microsillon).

3) Le pouvoir des nouveaux outils techniques : ils donnent à l’auteur de radio (ou de cinéma) un pouvoir similaire à celui de l’écrivain : fabriquer des univers sans respecter les lois naturelles, univers où le matériau peut subir “tout un travail de désagrégation et de recomposition volontaire.”

4) Définir / figurer : si le langage verbal est plus à même de définir les choses, le cinéma et la radio permettent plus naturellement de figurer. Exploiter les possibilités expressives du cinéma et de la radio c’est, par rapport au langage verbal, “passer du général au particulier, de l’abstrait au concret”.

Dans Machines à communiquer, assemblage de textes écrits entre 1944 et 1970, Pierre Schaeffer soutient que les arts-relais s’affirment comme des moyens d’expression suivant trois étapes : une phase d’imitation (imiter le journal, le théâtre), une phase de prise de conscience de son originalité en tant que moyen d’expression et, enfin, une phase expérimentale. Il constate que la radio a mis du temps à quitter la première phase imitative et à accepter son originalité, à cause de sa fonction de diffuseur. La diffusion radiophonique transforme à la fois la quantité, la distribution et la nature de la production artistique, de même qu’elle bouleverse les habitudes culturelles du public. La possibilité d’atteindre un nombre croissant d’auditeurs donne à la radio un pouvoir, dont l’appareil politique s’empare et fait usage. Plutôt que de considérer la production et la diffusion comme les termes d’une relation statique, Schaeffer veut les voir comme un développement temporel dynamique, donné par les modifications, dans le premier cas, “de la production” et, dans le deuxième, “de l’impact” ~ sachant que dans toute situation de mass media l’interaction et le dosage peuvent varier à l’infini.

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Pierre Schaeffer menant une expérience de spatialisation du son, photographie de Maurice Lecardent, 1955 © INA

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, un texte intitulé Le mythe de la coquille. Notes sur l’expression radiophonique, rédigé en 1946 après l’écriture de son opéra radiophonique La coquille à planètes (lire plus bas), expose la démarche théorique de Pierre Schaeffer en ce qu’elle vise à définir le langage radiophonique d’un point de vue phénoménologique.

Quatre thématiques peuvent être distinguées :

1) Le phénomène radiophonique. Pierre Schaeffer perçoit la radio comme une expérience sonore privée, à laquelle on prête une oreille distraite. La radio amène le monde à domicile chez l’auditeur et, inversement, lui donne la possibilité d’être présent ailleurs. Pour ce qui est du temps, Pierre Schaeffer met en avant la capacité de la radio à communiquer le présent, car elle peut rendre compte d’un événement au moment même où il se produit. Pour le reste, l’auteur critique la radio de son époque qui n’arrive pas à trouver une identité et imite d’autres genres, ce qui lui fait déclarer que “la radio ne s’exprime que là où l’art fait défaut.” C’est surtout contre le théâtre, présenté comme un langage analogue, que Pierre Schaeffer s’insurge car tout sépare le théâtre de la radio : le caractère rituel d’une représentation théâtrale est à l’opposé de la scène radiophonique, de même que  le rôle du décor théâtral est différent de celui du décor sonore. Celui-ci “évolue dans le temps (…) C’est plus qu’un fond, [c’est] un contexte sonore.”

2) Le rôle du microphone. Pierre Schaeffer saisit le rôle précieux du micro dans l’expression radiophonique. En effet, son pouvoir consiste à la fois à grossir ce qu’il saisit pour livrer des détails et de la profondeur, et à dissocier les éléments de la perception pour faire entendre “des voix sans visages, des musiques sans orchestre, des pas sans corps, des grondements sans foule. Sans transformer le son, il transforme l’écoute”.

3) Langage radiophonique et langage poétique. À plusieurs reprises, Pierre Schaeffer compare la radio à la poésie : si l’on réussit à transmettre une vision de la réalité à travers le sonore, on peut toucher une émotion d’ordre poétique. Et il va même jusqu’à comparer création poétique et création radiophonique : “on aperçoit un même rôle de l’imprévu au départ et, transposé de la métrique à l’acoustique, le même jeu d’incitations alternées entre le son et le sens.”

4) L’auteur radiophonique. L’auteur radio n’est pas le seul responsable de la création, il fait partie d’une équipe dans laquelle la collaboration de chacun est indispensable. Si la radio se définit comme un art-relais, la communication entre l’auteur et son auditeur s’établit “par un double relais, celui des instruments et celui des artisans qui les manipulent.”

Plus loin, dans L’homme et les machines, Pouvoirs de l’instrument, Schaeffer tente une classification de différentes “radiographies”. Le premier type de radio est la radio de relais, c’est-à-dire la retransmission. Ensuite vient la radio qui “travaille sur l’histoire” : bien que les matériaux proviennent d’événements réels, ils sont élaborés par le montage.

Enfin, la radio romanesque, la radio de fiction avec textes, acteurs, décor sonore, qui invente le réel. Ainsi se dessine un chemin allant de l’impression à l’expression. Pierre Schaeffer imagine un quatrième type de radio qui réfléchit sur son action et se propose “des expériences et des études aux frontières de l’art et de la connaissance”. Il aborde alors une réflexion sur l’outil, “sur la matière et l’instrument”. D’une manière générale, il envisage une étude des relations de l’homme avec le domaine sonore, allant de l’analyse du phénomène sonore à une étude du phénomène de l’écoute. Enfin, c’est une nouvelle relation avec le temps qu’il décèle : “le temps retrouvé”, c’est-à-dire, le temps arrêté mais aussi éclaté et recomposé.

Dix ans d’essais radiophoniques (1942-1952) est un ensemble de quatre disques compacts (dix microsillons à l’origine) et un livret. Cette compilation de fragments d’œuvres, qui retracent l’histoire du Studio d’Essai, permet à Pierre Schaeffer de se livrer à une analyse de l’art radiophonique. La radio est perçue comme un médium, un lieu de production et de création dans une esthétique qui est celle de son époque ~ même si chaque création apporte sa part de nouveauté et d’expérimentation. Ainsi, hormis les extraits d’entretiens, de lectures ou de reportages, les œuvres radiophoniques présentées sous forme de passages de quelques minutes sont de facture littéraire, des adaptations ou des textes originaux. Dans cette compilation, Pierre Schaeffer tient le rôle de maître de cérémonie : il passe en revue différents aspects de la création radiophonique et propose, avant chaque fragment sélectionné, un commentaire qui éclaire ses choix.

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Pierre Schaeffer au phonogène à clavier, par Serge Lido, 1952 © INA

C’est le 1er janvier 1943 que Pierre Schaeffer fondait le “Studio d’Essai de la Radio-Télévision française”, dans le but de chercher :

la possibilité d’un art, d’une expression radiophonique, d’un art de l’invisible, faisant appel au sonore seul

Les recherches concernaient donc aussi bien la mise en ondes que la prise de son et l’interprétation de textes.

Pour fonder le studio, Schaeffer a eu besoin de collaborateurs ; il a organisé une série de stages qui se sont déroulés quelques mois auparavant.

En 1946, le “Studio d’Essai” devient le “Club d’essai” et hérite des locaux et des techniciens du studio. Son directeur est Jean Tardieu.

Pierre Schaeffer y réalise deux séries radiophoniques : Une Heure du monde et Radio Babel.

Dans la production radiophonique de ces années-là et, en tant que metteur en ondes, Pierre Schaeffer aborde différents genres : adaptations de textes littéraires d’autres écrivains ou de ses propres textes (Cantate à l’Alsace, 1945), magazines (Une Heure du monde, 1947), et entretiens (entre Paul Claudel et Jacques Madaule, 1944). Cependant, son œuvre radiophonique la plus importante et originale reste La Coquille à planètes, créée en 1943 et diffusée en 1946. Dans cette œuvre, Pierre Schaeffer met en application la recherche expérimentale entreprise dans le Studio d’Essai, voulant “pousser des reconnaissances dans tous les domaines possibles et imaginables de l’expression proprement radiophonique.” Ce projet est né à la suite du stage de Beaune de 1942. Pierre Schaeffer écrivait à Jacques Copeau, qui l’incitait à faire des adaptations littéraires : “Avec tout ce que nous avons dans un studio, non seulement les microphones, mais les tourne-disques, le recours possible à des bruits et à des fonds musicaux, pourquoi ne pas oser concevoir un art radiophonique, un art total, qui recourrait à ces trois affluents sonores qui sont le discours (le discours des mots), le discours de la musique, et aussi cette chose nouvelle que sont les bruits.” Ces propos semblent en effet s’apparenter à une déclaration de principe sur l’art radiophonique, qu’il tentera de mettre en application dans La Coquille à planètes.


La Coquille à Planètes (extrait) © INA
Texte : Pierre Schaeffer Musique : Claude Arrieu
Mise en ondes : Pierre Schaeffer assisté de Maurice Cazeneuve

Suite fantastique pour une voix et douze monstres, La Coquille… se présente comme un feuilleton radiophonique en huit épisodes d’une heure chacun. Schaeffer est l’auteur du livret et de la mise en ondes. Il joue aussi un rôle en tant qu’acteur.

Si, au départ, Pierre Schaeffer ne voulait pas d’un sujet littéraire préconçu afin d’explorer plus librement le langage radiophonique “du ralenti à l’accéléré, du simple au complexe, des occasions de démonter des mécanismes”, le sujet s’est finalement imposé à lui : une journée de la vie d’un personnage nommé Léonard, en dialogue avec les douze signes du zodiaque, “dont chacun d’eux en sait plus long sur l’univers que tous les professeurs de philosophie”.

Au-delà du sujet, le choix d’une pure fiction donnait à l’auteur une grande liberté, mais surtout “soulignait la vertu même de la radio : elle ne s’adresse qu’à l’oreille, qui fait rêver”. Schaeffer présente son projet au compositeur musical Claude Arrieu en ces termes : “Nous allons faire une espèce de faux opéra, de faux-vrai opéra, le personnage va donc déambuler dans Paris après l’extinction des feux, contrevenant à tous les règlements de police, va entrer à l’Opéra, et là, il va trouver à minuit un spectacle, un opéra de minuit qui sera pour ainsi dire un spectacle à la fois clandestin, mais imaginaire, qui ne fera aucun bruit, mais qui fera beaucoup de bruit parce qu’on fera chanter le Capricorne, le Scorpion, le Cancer, des animaux effroyables, et nous n’avons aucune raison de nous refuser quoi que ce soit.”

L’accent est toujours mis sur le mode de l’expression radiophonique ; les séquences musicales sont entrecoupées de réflexions du personnage principal. De même, il place musique et paroles dans des espaces réalistes : le tunnel d’un métro, la nef d’une église, et d’autres lieux imaginés, parce qu’inaccessibles, les tours de Notre-Dame ou la troisième plate-forme de la Tour Eiffel. Pour raconter une histoire fantastique à la radio, l’auteur mélange les genres : faux reportages, passages dramatiques (dialogues, monologues intérieurs), passages chantés de style opératique, mettant toujours en avant l’exploration des possibilités expressives des bruits, que Pierre Schaeffer appelle “la présence des choses”.

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Les citations de cet article proviennent des ouvrages cités dans le corps du texte, ainsi que de Propos sur la coquille. Notes sur l’expression radiophonique, 1990. Pour plus de précision, consultez notre bibliographie et discographie, ainsi qu’une chronologie de la vie radiophonique de Pierre Schaeffer.

1 Réaction

  • Patris Schaeffer dit :

    Bravo !
    Je voudrai dire juste un grand bravo à Andrea Cohen de son super article !!!
    Quel génial article de tant d’informations, et de plus trés facile a comprendre, se lisant comme une histoire, nous méttant l’eau à la bouche à chaque ligne.. UN grand grand merci d’avoir si bien parlé de son travail et de ses recherches!!!. Eve Patris Schaeffer

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