Phonurgia Nova 2012 ~ Retour d’un juré

Le 18ème concours international Phonurgia Nova s’est tenu à la Gaîté lyrique à Paris les 8 et 9 décembre dernier. Que l’on ait concouru ou pas, on a souvent envie de savoir comment se déroule une compétition comme celle-là. Essayons donc d’apporter quelques éléments d’information, avant un retour personnel sur l’œuvre primée dans la catégorie Radio Art : 636 d’Alessandro Bosetti.

Nous ne reviendrons pas sur le processus de présélection dont Marc Jacquin, directeur de Phonurgia Nova, s’est expliqué lui-même sur son blog, mais concentrons-nous sur ce qu’il s’est passé en présence du jury. Celui-ci était composé des journalistes Marie Barbier, Laurence Le Saux, Hervé Marchon, de l’ingénieur du son Daniel Deshays, des compositeurs Pierre Mariétan, Christian Zanési, Lucien Bertolina, Goran Vejvoda, des auteurs/producteurs de radio Kaye Mortley, Irène Omélianenko, Götz Naleppa (président du jury), Marcus Gammel, Nicolas Horber, et moi-même. Nous avons été confrontés à l’écoute de 19 pièces dans la catégorie “Radio art” et 7 pièces dans la catégorie “Découvertes Pierre Schaeffer” (moins de 30 ans), données dans leur intégralité lorsque leur durée n’excédait pas 30 minutes ou par un extrait ou un remontage effectué par l’auteur pour l’occasion.

Après chaque séance d’écoute, le jury débattait publiquement et mesurait ce qu’il avait écouté à l’aune des critères proposés au préalable par Götz Naleppa, et laissés à la libre interprétation de chacun, à savoir “originalité, radicalité, audibilité”. Plutôt que de discourir du pour et du contre de chaque œuvre, il a été rapidement décidé, pour des raisons d’efficacité et dans un esprit plus positif, que chacun s’exprime uniquement sur les œuvres qu’il ou elle avait résolument envie de défendre. Pour attribuer chaque prix, le jury s’est ensuite réuni à huis clos et procédé à la délibération finale qui s’est achevée par un vote. En proie à un tel marathon d’écoute, le temps de réflexion et le temps de parole étaient comptés, et les règles du débat ont malheureusement laissé dans l’ombre certaines œuvres pourtant méritantes. Ce sont les limites de ce type d’exercice. Je ne crois pas que je trahirai le secret de la délibération en précisant qu’aucune œuvre ne s’est imposée d’elle-même au sein de la catégorie Radio Art et que le résultat, bien que logique, a été très serré, tandis que le choix a été plus évident dans la catégorie Découvertes Pierre Schaeffer. (Les résultats complets sont annoncés sur le blog de Phonurgia.)

Alessandro Bosetti (cc) Asier Gogortza / ERTZETIK - flickr

Alessandro Bosetti (cc) Asier Gogortza / ERTZETIK – flickr

636, la pièce d’Alessandro Bosetti a la particularité d’avoir été réalisée en direct par le biais d’un dispositif assez simple en apparence. Seul en studio, Bosetti compte lentement, depuis 0 jusqu’au nombre qu’il atteindra une fois le temps écoulé. Il porte un casque sur les oreilles, dans lequel il s’auto-inflige l’écoute d’éléments perturbateurs, dont sa propre voix préenregistrée. Nous l’entendons aussi et c’est elle qui nous explique le principe du dispositif, ainsi que la raison profonde de l’expérience (les difficultés de l’auteur pour mémoriser les chiffres depuis sa tendre enfance, malgré l’obstination de son père à lui inculquer les maths). Comme le vrai Bosetti, nous sommes donc pris au piège du dispositif et condamnés à un suspense intenable : réussira-t-il le défi de compter sans se tromper jusqu’au bout du temps imparti ? C’est hilarant, irritant, en même temps qu’extrêmement malin.

D’abord parce que le dispositif joue avec le direct et l’enregistrement, qui sont deux modes d’énonciation propres à la radio foncièrement ambivalents. La voix en direct, celle à laquelle nous sommes tentés de nous identifier spontanément, est paradoxalement celle qui ne s’adresse pas à nous. Quant à la voix qui nous parle, qui nous informe, qui nous prend à témoin et qui exige notre attention, elle est cependant moins “authentique” que l’autre (car préenregistrée), en même temps qu’elle est l’élément perturbateur que, si nous nous identifions à la première, nous cherchons nous aussi à ignorer. En plus d’être un coup de chapeau aux potentialités créatives de la radio dans son plus simple appareil, ce prix récompense aussi, selon moi, l’audace de l’organisme commanditaire, en l’occurrence la RTBF, d’avoir donné carte blanche à un artiste pour une création en direct (même si faire appel à Alessandro Bosetti, qui n’est pas un débutant, est un risque somme toute relatif).

 

Qui d’autre ose cela aujourd’hui ?

Quel grand organisme de radio veut encore sortir des sentiers battus des productions prêtes-à-diffuser, calibrées et vérifiées avant passage sur antenne ?

Par ailleurs, cette pièce est également passionnante en ce qu’elle met en jeu la question de l’œuvre radiophonique. En effet, nous avons écouté l’enregistrement d’une création réalisée en direct. Que jugeons-nous ? La création en direct ou la captation ? Une fois enregistrée, et titrée (ce qui a une importance considérable, car 636, le titre donné après-coup, nous donne dès le départ l’issue de la pièce), que faisons-nous de ses défauts et de ses faiblesses ? Avec ses longueurs et sa fin sans surprise, peut-elle mériter le titre de grand prix face à des créations façonnées en studio, dont la construction est maîtrisée de bout en bout ? Je le crois, car 636 illustre de façon exemplaire l’essence même de l’art radiophonique, qu’il faut fondamentalement promouvoir. Viva Alessandro, viva la radio !

→ À propos d’Alessandro Bosetti sur Syntone, lire Le musicien parlant, un entretien d’Anna Raimondo publié en avril 2011.

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