Phonurgia Nova 2013 : les jeunes visages de la création radiophonique

De retour de la 19ème compétition internationale Phonurgia Nova qui se tenait à la Gaîté Lyrique les 7 et 8 décembre 2013, quel regard porter sur ces 2 journées comptabilisant 34 pièces radiophoniques et 9 heures d’écoute collective ?

Peut-être commencer en constatant une sélection à dominante féminine très nette. Si les œuvres concourant pour le Prix « Phonurgia Nova » (ouvert aux auteur·es confirmé·es) ont été réalisées par une courte prépondérance d’auteurs, celles du Prix « Découvertes Pierre Schaeffer » (réservé aux moins de trente ans) émanent d’une éclatante majorité d’auteures. Sans que le jury (pour le coup, très masculin)1 n’ait jamais discuté d’autre chose que des œuvres elles-mêmes, son palmarès est à l’image de cette tendance en récompensant deux femmes : Floy Krouchi pour Couvre-feux 56, réalisée par Nathalie Battus pour France Culture, et Sophie Berger pour Loire, une autoproduction diffusée par la RTBF.

Marc Jacquin, directeur de Phonurgia Nova et, en bas, Götz Naleppa, président du jury (cc 2.0 nc-by) E. Noiseau

Marc Jacquin, directeur de Phonurgia Nova et, en bas, Götz Naleppa, président du jury (cc 3.0 by-nc Étienne Noiseau)

Si Couvre-feux 56 de Floy Krouchi a convaincu le jury, c’est entre autres par ses indiscutables qualités d’écriture. Fluidité des articulations, musicalité du montage, Couvre-feux 56 est le Hörspiel par excellence : une mise en scène qui convoque le domaine sonore dans son ensemble. Avec un tel degré d’achèvement esthétique, la violence, la saleté, la crudité du sujet (vivre dans les zones de conflit au Moyen-Orient) est tenue à distance. Un peu trop selon moi. Couvre-feux 56 m’a laissé assez froid par son trop grand détachement du réel. Couvre-feux 56 est une production de l’Atelier de création de France Culture, réalisée par Nathalie Battus. Nous avions échangé quelques mots avec Floy Krouchi lorsqu’elle travaillait sur une version précédente au studio de la Muse en circuit.

Second constat : ce palmarès n’est pas seulement féminin (pour peu que cela signifie quelque chose en termes de création), il est également « jeune » dans son ensemble, car même la gagnante des auteur·es confirmé·es, Floy Krouchi, est encore dans sa petite trentaine [hum, mise à jour du 10/12/13 à 21h, je m’étais un peu avancé ;-) cf. commentaire]. De même, Katia de Magali Schuermans et On ne va pas épiloguer de Julie Berthier, issues de la même génération, ont été retenues par le jury dans sa « short list », et avec raison. Personnellement, ce sont les œuvres de la sélection « Découvertes Pierre Schaeffer » qui m’ont également le plus interpellé cette année. Pas plus maladroites que celles de leurs aîné·es, les pièces des « jeunes » sont parfois même étonnamment plus libres. La lauréate, Sophie Berger, fait ainsi preuve de personnalité en mêlant autofiction et documentaire, pour raconter son voyage à pied le long de la Loire. Nous avions pu découvrir sa pièce par un extrait grâce à Radio Fañch qui s’y était intéressé au moment de sa diffusion en octobre dernier sur la RTBF. En voici l’intégralité :

Mais c’est une autre pièce qui aurait eu notre faveur : Tabula Rasa de Céline Laurens, non primée, donc. Pour traiter un sujet relevant de l’indicible – la « sensation » ou comment notre corps ressent le monde – qui n’a apparemment pas assez « touché » les autres membres du jury, Céline Laurens n’hésite pas à recourir à toute la palette radiophonique. D’une façon très fluide et dynamique, elle passe de la parole collectée en entretien à une situation documentaire qui devient auto-fiction par la présence même de l’auteure, glisse sur la forme de l’essai lorsqu’elle s’interroge sur le sens des mots, tout en lorgnant vers la poésie sonore (car les mots sont des sons qui font sens), pour finalement s’épanouir dans une composition électroacoustique à couper le souffle : un voyage intérieur dans l’organe du cœur, tandis que le réel demeure perceptible à l’arrière-plan. Une création personnelle, originale, sensible, libérée.

Note :

1. – Le jury était composé de Götz Naleppa (artiste média, président du jury), Irène Omélianenko (productrice radio, France Culture), Kaye Mortley (productrice radio), Daniel Deshays (réalisateur sonore), Aude Dassonville (journaliste, Télérama), Christian Zanési (compositeur, directeur du GRM), Marie Barbier (journaliste, L’Humanité), Pierre Mariétan (compositeur), Lucien Bertolina (compositeur), Thomas Baumgartner (producteur radio, France Culture), Nicolas Horber (réseau Radio Campus), Marcus Gammel (Deutschlanradio Kultur) et moi-même.

2 Réactions

  • Floy Krouchi dit :

    Bonjour Etienne,
    une petite réponse à votre article : … j’ai 42 ans !
    Je ne me plaindrai pas de ce rajeunissement .. bien au contraire –
    D’autre part, j’entends votre critique, et les goûts et les couleurs ne se discutent pas . Il est vrai que « Couvre-feux 56 » est un poème , et non une pièce réaliste, même si la pièce intègre des sons et des éléments du réel. C’était la seule manière pour moi d’aborder la violence imposée par la situation au moyen orient mais aussi dans toutes les zones de conflit en général , et de prendre une parole depuis un lieu autre , puisque, de fait je n’y vis pas , en construisant de nouveaux espèces symboliques , notamment une réflexion sur l’identité et l’appartenance . A ce propos je tiens à citer et remercier mes principales collaboratrices et participant(e)s – des femmes encore , la poète tunisienne Maha Ben Abdeladhim, Kamilya Jubran, musicienne palestinienne vivant en France, et Meira Asher, musicienne israélienne, qui m’ont fait confiance dans ce projet , sur un parcours de longue haleine ( il a été commencé il y a près de 10 ans, fait de strates , de plusieurs voyages avec prises de sons sur le terrain , et d’enregistrements en studio – ) J’espère que vous aurez l’occasion de l’entendre en 5.1 , et d’y apprécier, question violence, outre la tension latente de la pièce , certains passages qui déchirent un peu l’oreille par la distorsion et l’électronique … Merci en tout cas, surtout pour la petite trentaine :) et bien sur pour votre Syntone . Bien à vous . Floy Krouchi

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