“Personnologue”, un souffle de réel dans la fiction radiophonique ~ Entretien avec Sebastian Dicenaire

C’est devenu un lieu commun : la fiction radiophonique ne va pas bien, c’est le moins qu’on puisse dire. En témoignent malgré eux les “2 voix 5 minutes” quotidiennes des Passagers de la Nuit ou le Vaisseau spécial d’Arte Radio parmi d’autres tentatives ~ louables, certes ~ où encore trop souvent le ton reste scotché au texte, le rythme est poussif, l’action ennuyeuse, pas crédible pour un sou. À croire qu’on n’a plus eu d’idées depuis François Pérusse et ses Deux minutes du peuple plutôt ignorées dans le milieu de la création radiophonique et qu’on ferait bien d’écouter plus souvent.

Pour ce qui nous intéresse aujourd’hui, Personnologue ne fait pas autant dans la gaudriole. On y tremble autant qu’on rit. Les huit personnages qui donnent leur nom aux huit épisodes/monologues (nous publions un extrait de Laurent Maïs, interprété par Vincent Tholomé), pourraient être vous, pourraient être moi, ont grandi au sein du même biotope que vous et moi, mais pour un oui pour un non, un beau jour, ont sensiblement dérapé. À partir d’un tissu déjà usé par d’autres avant lui, l’auteur tente une broderie de fiction qu’il emmène, par de constants allers-retours, tantôt vers l’absurde, tantôt vers le mystique, tantôt vers la trivialité du quotidien et nos mythes contemporains : la télévision, le sport de haut niveau, l’amour, le terrorisme, etc.

Grandi en Alsace, passé par les Beaux-Arts à Genève et une école de cinéma à Bruxelles où il réside depuis sept ans, Sebastian Dicenaire est un homme de l’écrit, qui n’hésite pas à se frotter à l’espace acoustique lors de lectures publiques ou des performances, en solo ou avec d’autres écrivains et poètes sonores. En tant que concepteur et auteur, il a signé en 2005 la série Bru(i)xelles sur Silence Radio, où l’on trouve déjà cette expérimentation sur le corps et la parole en proie au réel, plus finement mise à l’œuvre dans Personnologue.

Qu’écoutes-tu à la radio et comment es-tu venu à en faire ?

Je n’ai pas la télé, c’est la radio qui me sert de principal lien médiatique avec le monde et je l’écoute énormément, mais assez peu de création. Mon émission préférée, c’est Rendez-vous avec X sur France Inter !

dicenaireMon premier lien fort avec la radio, c’était chez mon oncle et ma tante en vacances à la campagne : dans leur grande maison ouverte à tout vent, il y avait dans chaque pièce une radio branchée sur France Cu’. Personne n’écoutait vraiment les émissions, je crois, mais ça faisait une présence. Gamin, j’entrais dans une pièce vide de la maison et j’entendais une voix qui me parlait très sérieusement de Lacan ou de je-ne-sais-quoi d’autre. Je n’y comprenais rien, mais je sentais qu’il y avait “quelque chose” derrière cette voix, que ce n’était pas une voix comme une autre, qu’il y avait là un mystère, à résoudre, un jour…

Quand j’étais ado sur Strasbourg, il y avait une radio génialissime, Tomahawk. Ils passaient Dominique A, Jeff Buckley ou Beck… À l’époque ils étaient les seuls à le faire avec Bernard Lenoir sur Inter. Mais le CSA a dû les virer pour mettre Europe 1 à la place ou quelque chose comme ça. Je me souviens très bien des derniers instants de la radio, je devais être au bord des larmes en écoutant l’animateur rendre l’antenne pour la dernière fois. C’est très triste d’assister à la mort d’une radio en direct, c’est presque un organisme qui meurt je trouve. Une radio, c’est quelque chose de magique et de vivant, qui nous dépasse…

En 2007, tu publiais Personnologue aux éditions Le Clou dans le Fer. Aujourd’hui, tu l’adaptes pour la radio. Ce texte portait-il en lui un devenir radiophonique dès le début ?

Le texte portait dès le départ un devenir sonore, oral : il s’agit de parole avant tout, de paroles de gens un peu paumés. Le premier texte du bouquin a été écrit après une rencontre “réelle” dans la rue : j’étais tellement marqué par la parole de cette personne que je l’ai transcrite et l’ai laissée parler en moi après coup. Les autres textes ont été écrits ~ le plus souvent à partir de faits divers, dont j’ai gommé l’aspect dramatique pour ne garder que les détails “réels” ~ par nostalgie de cette rencontre, par nostalgie de ne pas revivre un moment de parole aussi intense dans mon quotidien.

J’avais rêvé de faire un film documentaire sur des gens qui parlent à voix haute dans la rue. Mais je me suis rendu compte qu’il y avait souvent une immense souffrance derrière ces paroles, et j’aurais été mal à l’aise de filmer ces personnes et leur voler leurs mots pour la beauté de ce qu’elles avaient à dire. Mais avec la fiction, j’étais libre de faire dire ce que je voulais à mes personnages, des personnages aussi près que possible du réel, quoique parfaitement imaginaires.

Malgré l’inspiration orale de ce bouquin et malgré ma pratique de lecture publique, je n’avais jamais vraiment réussi à lire ces textes à voix haute. C’est une amie ~ Sybille Cornet, qui a assumée la direction d’acteurs sur le projet ~ qui m’a encouragé à en faire quelque chose d’autre. J’ai commencé par lire moi-même les textes sur une bande-son basique, composée d’une ambiance très simple (une voiture qui passe, un chien qui aboie, la pluie qui tombe…) et de trois boucles musicales. Je me suis rendu compte que je pouvais aller beaucoup plus loin dans le devenir sonore de cette pièce, qu’il y avait de la place pour un vrai travail avec des interprètes, un musicien, un preneur de son, etc.

Je crois que c’était important aussi que je “lâche” quelque chose, qu’il y ait de vraies voix, autres que la mienne, sur ces paroles qui avaient besoin d’être prononcées, sinon ça n’aurait pas vraiment été des paroles.

En tant qu’auteur quand on adapte soi-même son texte, après quoi court-on et qu’est-on prêt à lâcher ?

Heureusement pour moi, avant d’adapter le texte, j’avais de la radio une certaine expérience ~ un certain amour, je devrais dire. J’avais pas mal fréquenté l’Atelier de Création Sonore Radiophonique, à Bruxelles, où j’avais été très fort sensibilisé aux enjeux propres à la radio ~ un art spécifique, différent de la musique, du cinéma, de la littérature, de la performance, ou même de l’art sonore de certains plasticiens. En même temps, autant je pouvais être touché par des essais, des documentaires ou des créations radiophoniques très musicales, autant la fiction me laissait sur ma faim. Je me suis dis qu’il y avait quelque chose à faire, là.

C’était mon petit défi personnel : faire une fiction qu’on puisse suivre, sans tomber dans la dramatique radio de papa…

Du coup, mon objectif n’était plus : faire passer mon texte sous une forme radiophonique. Mais : faire une fiction radio qui tienne la route, en utilisant mon texte comme matière. Ça offre une énorme liberté, puisqu’on n’est plus tenu de respecter le texte à la lettre. Et en même temps ça offre un grand confort, puisqu’on a toujours le texte comme soutien, comme architecture, comme matériau où puiser. Donc j’étais prêt à tout sacrifier, sauf l’essentiel : l’esprit du texte et des personnages, et l’envie d’en faire une “vraie” création radio, pas juste une lecture du texte en studio avec quelques bruitages derrière.

Quelles parts de la réalisation as-tu déléguées à ton équipe et qu’as-tu gardé pour toi ?

Au début, je voulais tout faire tout seul, je crois ! C’est mon habitude d’écrivain : être seul maître à bord, tout contrôler de A à Z… Mais j’ai très vite pris la décision inverse : déléguer un maximum, au niveau production, prise de son, direction d’acteurs, etc. Partout où je pouvais ne pas être seul, j’ai essayé d’être en dialogue avec quelqu’un. Même au stade de la réécriture du texte, ma directrice d’acteurs m’a aidé, m’a fait des retours. Ce qui est génial quand tu travailles entouré comme ça, c’est que tu sais tout de suite quelle est la “bonne” solution. C’est aussi simple que de ne pas faire entrer l’objet “cube” dans la case “triangle”. En fait, j’ai l’impression d’avoir pas mal laissé faire mon équipe, juste de les avoir rappelés à l’ordre quand ils allaient dans la mauvaise direction. À la fin, ils avaient tellement bien intégré cette direction, que c’est eux qui me rappelaient à l’ordre quand je m’éloignais du projet !

Ce qui était très agréable aussi, c’était de pouvoir bosser avec des gens qui n’étaient pas seulement des “techniciens” : Christophe, l’ingé-son, est aussi musicien et réalisateur radio ; Sybille, la directrce d’acteurs, est auteur et metteur en scène ; parmi les interprètes, il y a un poète, un slameur, un cinéaste… Toutes ces personnes se sont emparées du projet à leur niveau, ont mis leur part créative à contribution, y ont projeté leur sensibilité.

Malgré les apparences, j’ai l’impression d’être resté très proche du texte, du moins de son esprit. C’est vrai que si on y regarde de près, on voit que tout un tas de choses ont été abandonnées dans la version radio. Mais les idées fortes restent, il me semble, comme dans le cas de Laurent Maïs : la télé, l’amour, la ”vision”… Le texte de base est étrange. Je l’avais voulu ouvert, proliférant, indécidable… mais en même temps, cet indécidable était frustrant. L’impression que le texte n’était pas arrêté. D’une certaine façon, réaliser cette version radio a été une façon d’arrêter le texte… comme on arrêterait un processus chimique proliférant. Maintenant, je peux enfin passer à autre chose, ouf !

Personnologue, le livre : fin de Laurent Maïs et début de Catherine Benoît (cliquez pour agrandir)

Ci-dessus : Personnologue, le livre. Ci-dessous : Personnologue, la fiction radio. Extrait : Laurent Maïs.

Les “héros” de Personnologue semblent parfois réels. Comment arrive-t-on à ce degré d’incarnation si rare à la radio ?

J’avoue que ça a quand même été une de mes grandes préoccupations. Je me disais : si on réussit une bonne “incarnation” comme tu dis, on a 50 ou 60 % du travail de gagné. Au final, je ne renie aucune intonation des interprètes : on a réussi à ce qu’ils disent les choses de façon juste, ou en tout cas pas fausse, ce qui est déjà beaucoup. Je crois qu’on était tellement obsédé par cet aspect-là des choses qu’on a tout fait pour que ça marche. Ce n’était jamais facile. On essayait plus loin, autrement, jusqu’à ce que les choses s’épuisent, que la fatigue s’installe. Mais en réécoutant, on trouvait souvent des petits moments “magiques”, qu’on avait oublié, ou auxquels on n’avait pas prêté attention à l’enregistrement, qui tout à coup prenait du relief à la lumière d’une musique, d’une ambiance, d’un contexte.

Franchement, ça tient de la magie à chaque fois, je ne sais pas du tout comment ça marche. Tout le monde y a mis du sien, ça c’est sûr. Et le travail de Sybille sur “l’adresse” du texte a sûrement été essentiel, sans parler de l’implication et de la complicité des acteurs. Souvent, il faut amener les interprètes là où ils ont peur d’aller. Il faut suffisamment les mettre en confiance pour qu’ils abandonnent ces trucs du métier, assez bluffants à la première écoute, mais qui ne tiennent pas la route. Il faut réussir à les emmener dans cet “autre” endroit, là où ils seront un peu plus à fleur de peau, là où ils pourront te donner quelque chose de vraiment unique.

La radio, aussi, a besoin de cette intimité, de cette fragilité de la voix. Gueuler à la radio ne passe pas du tout, alors que ça marche très bien sur scène par exemple. C’est pour ça aussi que j’aime la radio : elle offre à la voix des registres qu’on a rarement l’occasion d’entendre au théâtre ou en performance, des registres qu’on n’entend qu’au cinéma éventuellement, ou dans la vie.

En écoutant à la suite les huit épisodes/monologues de Personnologue, on pense “concept album”. On pense aussi “chanson expérimentale” et on se dit qu’au sein de la création radiophonique vient de s’ouvrir un nouveau genre, un nouveau champ. À propos, comment “faut-il” écouter Personnologue ? D’une seule traite ou en épisodes ? Dans l’ordre ou dans le désordre ?

J’avais toujours imaginé Personnologue sous forme de pièces courtes. Le format chanson, j’y pense depuis le début. Je me disais : les gens sont capables de suivre une histoire sur 3’30, le temps d’une chanson, ils doivent donc être capable de suivre une fiction sur un temps sensiblement aussi long. Et puis à la radio, tu peux arriver quand l’émission a déjà commencé. Si elle dure 45 minutes, tu ne vas rien comprendre. L’avantage du format chanson, c’est ça : n’importe qui peut se concentrer sur 5 minutes, même s’il a autre chose à faire. C’est un bon format pour la radio, je pense. Il me semble que c’est au réalisateur de s’adapter à son media, et non au media de s’adapter au réalisateur.

Les mots “concept album” et “chanson expérimentale” veulent dire quelque chose pour moi. Très clairement, l’album Outside de David Bowie m’a beaucoup marqué à une époque, ou encore l’excellent Melody Nelson de Gainsbourg : la référence pour moi, autant en termes de narration éclatée, qu’en termes d’arrangements, de production musicale, d’écriture, de diction et de rapport au micro.

Comment faut-il écouter Personnologue ? Si justement il y a quelque chose “d’ouvert” dans la proposition d’écoute de Personnologue, ce n’est bien sûr pas pour que je la referme en en donnant un mode d’emploi définitif ! Mon souhait est que les gens (auditeurs, programmateurs, animateurs de radio…) s’en emparent et le diffusent comme ils le souhaitent. Je rêve d’entendre des Personnologues dispatchés dans le non-stop d’une petite radio indépendante, la nuit… ou entre la météo et le cours de la bourse, à midi, sur une radio commerciale…

Quoi, je rêve un peu ?

~

Personnologue, écrit et réalisé par Sebastian Dicenaire. Avec Laurence Vielle, Claudio Pazienza, Fabrizio Rongione, Marine Betsel, Abd El Haq, Fabienne Laumonier, Vincent Tholomé, Thierry Raynaud. Mise en ondes : Christophe Rault. Direction d’acteurs : Sybille Cornet. Guitare électrique : Sylvain Etchegaray. Production : Atelier de Création Sonore Radiophonique.

Première diffusion : ce lundi 9 novembre à 22h dans Par Ouï-dire, sur RTBF-La Première, réécoutable pendant une semaine en podcast. Les Bruxellois pourront écouter Personnologue en avant-première et assister à une performance samedi 7 à partir de 20h30 à la Compilothèque, 50 quai des Péniches (entrée 3 euros).

[Ajout du 3/05/10 : Personnologue peut à présent être écouté en intégralité sur ce site]

2 Réactions

  • Denis Malin dit :

    Mille mercis pour votre blog – j’y apprends beaucoup de choses intéressantes, introuvables ailleurs… Vive la CREATION radiophonique !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *