Pamela, fiction en mutation

Sebastian Dicenaire est de ces auteur⋅e⋅s que Syntone suit régulièrement : on avait respiré à l’écoute de son Personnologue, on était envoûté⋅e⋅s à celle de Kirkjubæjarklaustur de Vincent Tholomé, qu’il interprétait avec ce dernier et Maja Jantar. Performeur, auteur d’écrits et de sons, « poète multimedia » comme il se définit lui-même, il livre aujourd’hui Pamela, une fiction sonore – plus précisément « un feuilleton radiophonique à l’eau de rose infesté par un virus poético-trash »1. Huit épisodes mis en ligne au fil de l’eau (chaque jeudi depuis le 7 mai) par l’Atelier de création sonore radiophonique de Bruxelles qui l’a produit. [Attention : cette chronique taira scrupuleusement la fin, mais ne se privera pas de dévoiler des moments clés de l’intrigue pour les besoins de l’analyse.]

Art4TheGlryOfGod, "Palm Tree Sunset Glow", Creative Commons by-nd

Art4TheGlryOfGod, « Palm Tree Sunset Glow », Creative Commons by-nd

On écoute, on ré-écoute, on retourne au premier épisode, on reprend au milieu du cinquième, on repart dans l’épilogue, et décidément ça résiste, ça ne veut pas se résumer, ça se refuse obstinément à nous livrer le début de la chronique qu’on veut en faire. Alors on imagine de belles formules journalistiques : « un croisement d’Alice au Pays des merveilles et d’Un chien andalou », « Matrix revisité par Burroughs » ou « l’enfant splendidement punk de Barbara Cartland et de Boris Vian ». On pourrait s’amuser comme ça longtemps, on ne dirait toujours rien. Et des références, on pourrait en brandir à l’infini parce que, sous couvert de dynamiter la seule fiction à l’eau de rose, Pamela mâche et remâche en fait un vaste fonds commun qui va des épopées antiques aux séries télé en passant par les classiques de la littérature. La culture occidentale pourrait-on dire, ce magasin terrible qui contient tout et nous renvoie sans cesse au déjà-vu, déjà-dit, déjà-entendu, ce grand magma satisfait qui tourne en boucle et dont on peine à s’extraire pour articuler une pensée propre. « Occident gaga » dit une archive rapide au milieu d’autres bribes médiatiques du quatrième épisode.

Mais rembobinons un peu. Au début, Pamela se prélasse sur la plage de Palm Beach avec son compagnon, John. Tout est parfait. Enfin presque : il manque à John deux jus de papaye pour pouvoir faire à Pamela qui n’attend que cela une demande en mariage vraiment exquise. Alors qu’il part en chercher, un virus s’immisce dans le tableau idyllique : les Pamelas se mettent à proliférer et Palm Beach explose sous le trop plein de Pamelas. C’est le début du Processus, une contagion du réel par des mutations (et quelles mutations : biologiques, numériques, géographiques, temporelles, conceptuelles…), qui scinde l’humanité entre les enthousiastes processistes et les anti-processistes horrifié⋅e⋅s qui érigent un mur planétaire pour tenter d’endiguer le phénomène. Comme dans un jeu vidéo, on est transporté⋅e⋅s à chaque épisode dans un univers différent (une île déserte, la maison de Pamela, le manoir de John…), amené par l’insatiable quête de la première Pamela : retrouver son John pour qu’il lui demande enfin sa main.

Avec la patte des metteur/se en ondes Christophe Rault et Jeanne Debarsy, et celle du bruiteur de cinéma Elias Vervecken, Pamela est d’abord un délice pour l’oreille. On y entend une compétition de Pamelas faisant tinter leur chevelure soyeuse sous le soleil de Palm Beach, on découvre le son d’une tablette de cire vierge sur un tourne-disque en marbre, on vérifie derrière nous si ce n’est pas dans notre salon qu’une cassette vidéo « chosophile » s’est déclenchée, on rit de ce que révèle l’analyse au microscope acoustique du cri d’un grillon post-Processus, on repasse plusieurs fois la transition entre un oppressant couloir où les pas lourds d’un monstrueux majordome dirigent ceux, affolés, de Pamela, et une immense salle de bal que l’on imagine immédiatement splendide – plus splendide, sans doute, que ce à quoi le meilleur décor de film ne saurait jamais parvenir.

« Faire travailler » l’auditrice et l’auditeur, leur faire convoquer leurs propres images pour « se fabriquer leur théâtre sonore »2, c’est l’objectif de Sebastian Dicenaire – objectif servi par un imaginaire acoustique étonnamment graphique. Le premier épisode, vertigineux, est particulièrement réussi à cet égard : on avait déjà éprouvé de semblables sensations en visionnant un film ou en lisant une BD, mais c’est une découverte pour nos oreilles. On trouve peut-être là, paradoxalement, l’un des écueils de la fiction : on attend toujours que se reproduise la sidération du premier épisode, on devient immédiatement nostalgiques de cette émotion. Et comme Pamela partie dans la quête impossible de son John, l’original, le vrai, le seul, on ne la retrouvera pas. Tout au long du feuilleton, il y a néanmoins la même distance entre les effets sonores de Pamela et ceux d’une dramatique à l’ancienne, qu’entre les navettes spatiales de Gravity et les vaisseaux en carton-pâte des années 1950. Le défi était d’autant plus grand que tout le matériau sonore de la fiction s’appuie sur des emprunts : musiques, extraits de programmes télé, discours, dialogues, idées, tout ici singe jusqu’à l’absurde ce qu’on connaît déjà, séries B ou grandes philosophies.

L’histoire se répète, disait Karl Marx, « la première fois comme une tragédie, ensuite comme une farce. » – et la troisième fois, complète Pamela, comme une parodie qui tourne à vide.

D’une œuvre initialement écrite, Sebastian Dicenaire a su faire une création proprement radiophonique. Car au-delà de la prouesse technique, au-delà du plaisir qu’a visiblement eu l’équipe à travailler les ambiances, le son est un protagoniste à part entière de Pamela. À travers les voix, d’abord : l’auteur est à la narration et deux comédien⋅ne⋅s originaires du doublage professionnel, Géraldine Frippiat et Nicolas Matthys, jouent l’ensemble des autres rôles (Pamela et John, les myriades de Pamelas et de Johns qui en découlent, et toute une étrange galerie humaine). Des voix de série télé posent le cliché paradisiaque au départ, des variations subtiles dans les intonations introduisent d’autres Pamelas et d’autres Johns, des timbres métamorphosés et de nouveaux personnages surgissent. Le son est un protagoniste, plus largement, à travers les mille textures acoustiques par lesquelles passe la narration. Il est l’incarnation du Processus, sa matière même : Pamela est une fiction éminemment physique, qui nous pousse et nous fait tomber, qui sort des enceintes pour venir nous toucher, qui nous caresse et qui nous frappe. « Nous sommes pris dans la doublure du monde », dit une voix néo-situationniste dans un programme pirate de l’épisode quatre – en fait nous sommes pris, nous qui écoutons, dans la doublure du son. On retrouve en cela une belle filiation avec Kirkjubæjarklaustur, où l’on croit entendre quelques échos lointains dans les polyphonies du premier épisode : le son est l’endroit où l’on vient fracasser et recomposer le réel.

Car sous l’eau de rose, Pamela est une critique sociale acerbe, caricaturant le néo-libéralisme consumériste et scientiste (les processistes développent des liaisons amoureuses avec des objets et rêvent de créer un être nouveau), tout autant que la quête religieuse d’une pureté originelle (les anti-processistes se privent du langage et aspirent à redevenir des animaux). C’est notre schizophrénie quotidienne que la fiction démonte, notre inconséquence, notre narcissisme : nous ne cherchons jamais que notre image dans le miroir. Le narrateur, au long des épisodes, ne varie guère dans sa fausse ingénuité, sa douce ironie, sa risible assurance, sa diction de prince du feuilleton – mais il est le diable par qui arrive le Processus, celui par qui Pamela se dédouble puis se démultiplie, celui qui a intérêt à ce que la fable se développe. Il est l’auteur, oui, mais l’auteur se mettant en scène comme Pamela tout à coup se voit se voyant se voir : l’auteur qui nous met en garde contre lui-même et ses lubies3. « Si vous me laissez faire, prenez garde, j’irai le plus loin possible », semble-t-il nous susurrer à l’oreille. Et nous avons plaisir à le laisser faire. Pour de mauvaises raisons qu’il convoque à dessein pour mieux nous y piéger : la moquerie du cliché, un inavouable voyeurisme, le goût du divertissement raffiné. On ressent parfois certain malaise à se trouver enferré⋅e⋅s dans un jeu formel de symbolisme et de sensualité qui pourrait se poursuivre indéfiniment. L’épilogue pourrait fort bien être en réalité un autre premier épisode. Mais il y a aussi des raisons plus profondes qui grandissent en nous comme des fantômes : envoyer balader notre mièvrerie partagée, notre désir d’une authenticité qui n’existe pas, rire absolument de nous-mêmes pour qu’enfin quelque chose change, à l’intérieur de nous et dans l’ordre du monde.

  • Pamela, à suivre au fil des mises en ligne sur le Soundcloud de l’Acsr chaque jeudi depuis le 7 mai, et sur Phaune Radio tous les jours à 19h du 16 au 23 mai et le 30 mai 2015.

Écriture et réalisation : Sebastian Dicenaire
Interprétation : Géraldine Frippiat, Nicolas Matthys et Sebastian Dicenaire
Prise de son : Pierre Devalet et Bastien Hidalgo Ruiz
Bruitage : Elias Vervecken
Montage : Christophe Rault et Sebastian Dicenaire
Mixage : Jeanne Debarsy
Musique originale : Sebastian Dicenaire
Musiques additionnelles : Hawaiians Serenaders, Setuniman & RobinHood (freesound.org) et Christophe Rault

Notes :

1 Dossier de presse de l’Acsr sur Pamela.
2 Entretien avec Sebastian Dicenaire dans l’émission Temps de pause du 20 avril 2015 sur Musiq3.
3 Ibid.

 

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