« On est tous en chantier de quelque chose » ~ Conversation avec MégaCombi

Sous-titrée « émission en chantier » puis « radiozine éla-barré », MégaCombi décoiffe les oreilles des Lyonnais·es depuis 2008 sur le 102.2 MHz de Radio Canut. Discussion avec trois membres de l’équipe, le 24 juin dernier, alors qu’elle et ils sortaient d’une rencontre d’Addor consacrée à leur radio : Olivier Minot (alias Combi), Myriam Prévost (alias Gribish) et Jean-Baptiste Fribourg (alias Frib).

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Ma radio c’est du béton ! (cc by-nc-sa 2.0) Le.Mat – flickr

Le fait que vous ayez tous des pseudos dans l’émission, c’était un choix formel au départ ? Parce qu’ils semblent très liés à l’approche collective de la façon de faire de la radio que vous avez.

Olivier Minot : MégaCombi est née de la fusion de deux émissions qui se suivaient le lundi sur Radio Canut, celle de Méga [Marc-Antoine Granier] et la mienne. On a décidé de s’appeler par des pseudos sur le premier sketch. Après on s’est dit que c’était pas mal, parce que ça permet de casser le côté auteur : tout ce qui se passe dans MégaCombi est signé MégaCombi. Pendant la première année de l’émission, il y avait en même temps la première saison des Passagers de la nuit sur France Culture, et c’est vrai qu’on a vite fait le parallèle entre les deux émissions au niveau diffusion de créations sonores. Mais je trouvais que dans les Passagers de la nuit, l’ensemble de l’habillage de l’émission était complètement pourri par cette sorte de générique permanent d’annoncer et de désannoncer qui avait eu l’idée, qui avait été au mixage, alors que finalement je pense que les auditeurs s’en foutent.

Jean-Baptiste Fribourg : Donc il n’y a pas vraiment eu de réflexion formelle : c’est une réflexion par le fait, au fil de l’évolution de l’émission. Par exemple, quand l’émission a changé d’horaire (du lundi à 22h au mercredi à 18h), le mode de fabrication a changé, parce qu’on pouvait davantage être là avant, et qu’un petit noyau peut même passer la journée à la radio pour préparer l’émission.

Myriam Prévost : De manière générale, Radio Canut fonctionne beaucoup sur ce mode autogéré, autonome, collectif et anti-auteur.

Quel est le rapport au direct et à l’improvisation ? On sent que c’est très vivant, très spontané, et en même temps très construit, avec des sons travaillés, forcément produits en amont.

Olivier : La base de l’émission c’est qu’on est une dizaine et que chacun ramène un reportage, une création. Le côté collectif va davantage s’exprimer en direct. MégaCombi, ça a toujours été cet équilibre entre des formes produites et des formes directes. Pour ma part, c’est très inspiré de l’écriture de Là-bas si j’y suis, où ce sont des documentaires mais toutes les prises de micro sont en direct. On perd ce truc kiffant dans les formes élaborées : les productions sont plus froides, plus figées, elles s’écoutent en podcast et elles nécessitent une écoute attentive, mais il n’y a pas cet aspect de parler en direct aux gens.

Myriam : Les directs sont très écrits aussi. Même quand je suis arrivée, il n’y avait vraiment pas de place pour du débat ou des choses comme ça. C’était : « On écrit une phrase là-dessus pour dans trois minutes », et cette consigne donnée avant permettait de construire le direct.

Olivier : Il n’y a jamais d’invité en plateau non plus. Sur une interview, on trouve plus pertinent d’avoir un montage pour que ce soit agréable à l’écoute. Et c’est aussi l’idée de casser cette forme de radio qu’on entend tout le temps : il n’y a jamais de « Bonjour », de « Vous allez écouter ça... » Tout est artifice, c’est une émission essentiellement de forme, même s’il y a encore un peu de moments d’impro, par exemple sur le générique de fin.

Dans MégaCombi on entend beaucoup aussi les coulisses de la radio qui est en train de se faire. C’est sans cesse un jeu de déconstruction de la radio, très lié à votre rapport à Radio France je trouve, puisque pas mal de productions sont des parodies de Radio France.

Olivier : À MégaCombi, on a une grosse culture FM en général, qui se ressent beaucoup dans les jingles, un peu outranciers pour une radio comme Canut. Mais c’est vrai qu’on est tous de gros auditeurs de Radio France, avec toutes les critiques qu’on peut avoir sur cette radio d’État un peu dormante. Il y a deux sortes de parodies : on faisait beaucoup la parodie d’Isabelle Giordano ou d’Eric Lange et là, c’était du gros foutage de gueule parce que ça nous débectait. Et après y a les parodies de Rendez-vous avec X qui sont à la fois un hommage, parce que je trouve que c’est une des meilleures émissions de France Inter, et un dispositif qui nous sert dans l’écriture, parce qu’il permet de défaire un côté journalistique tout en apportant des infos qui peuvent paraître compliquées. Sur la première saison de MégaCombi, avec Mega on a lu le bouquin de Thomas Baumgartner qui s’appelait Une radio dans la radio, autour de l’Oreille en coin sur France Inter. On s’est beaucoup reconnus sur la manière de fabriquer cette émission : le côté atelier, les gens qui arrivent, qui proposent une idée et qui la font même s’ils ne savent pas forcément faire de radio, et puis le côté pouvoir être libre, voire radical dans le propos, parce qu’il y a une grosse exigence de forme.

Jean-Baptiste : Ce qui était possible à cette époque-là sur les antennes de Radio France ne l’est plus aujourd’hui. Peut-être sur le web, si jamais ils continuent à développer des portails parallèles, mais pas sur la FM. Cela dit, pour les parodies les plus potaches, voire les plus graveleuses, on ne s’en tient pas qu’à Radio France : on a fait « les Sales Gueules » sur « RMQ » par exemple. Mais c’est vrai que chaque fois ça sert à raconter quelque chose. On a plusieurs cordes parodiques à notre arc.

MégaCombi est aussi un OVNI dans le milieu des radios libres, où il y a quelques créations par-ci par-là, mais où je trouve que l’attention à la forme est bien moindre que ce qu’elle pourrait être. Comment est-ce que MégaCombi intervient là-dedans et pourquoi est-ce qu’elle a été créée ?

Olivier : Pour rentrer à Radio Canut, il faut faire une émission hebdomadaire d’une heure. Mais autour de nous, il y avait plein de gens qui avait une création sonore de 10 minutes ou un projet de documentaire qui allait leur prendre 6 mois et qui durerait 1h12 : ils avaient difficilement leur place dans la grille. Donc l’idée, avec Mega, était d’ouvrir un créneau de 2 heures dans lequel on allait mettre plein de créations qui arrivaient de droite et de gauche, et de construire quelque chose avec un peu de direct. Et j’ai envie d’éclaircir ton tableau un peu noir dans le sens où depuis dix ans, ces formes élaborées de radio se sont démocratisées notamment avec le montage numérique. À Canut, il y a eu un fleurissement de gens qui se prenaient beaucoup plus la tête sur la forme, en termes de reportage et de montage. C’est vrai dans pas mal de radios.

Et comment est-ce que cette fabrication collective de la radio a transformé chacun votre pratique individuelle ?

Olivier : Le fait de bosser ensemble nous permet de voir comment les autres montent, sans qu’il y ait forcément d’échange formel là-dessus. On appelait MégaCombi une « émission en chantier » au début. On est tous en chantier de quelque chose. C’est une sorte d’auto-formation générale qui est assez extraordinaire.

Myriam : C’est ça qui est bien avec le fait d’être à Radio Canut : on ne se met pas la pression sur le fait qu’il faut absolument que ça rende quelque chose. On se loupe parfois, il y a cette liberté-là qui est très précieuse.

Olivier : Et par rapport à des radios de type Radio France, notre gros confort c’est qu’il n’y a pas ce processus où il faut défendre l’idée auprès d’un producteur pour qu’il dise « oui, fais-la, mais dans tel sens, et pas comme-ci et pas comme-ça, et tu vas la faire tel jour avec tel technicien. »

Sur le fond, vous faites de la critique sociale sans vous prendre au sérieux : ce n’est ni de la création radio esthétisante, très à la mode, ni le militantisme austère qu’on associe souvent aux radios associatives.

Olivier : Quand je suis arrivé à Canut, j’ai d’abord fait RocKnRouL, une émission de musique avec quelques éditos, et parfois je me disais « est-ce que ça va passer ? », parce qu’il n’y avait pas du tout cette culture de faire des blagues, par exemple, sur Yasser Arafat. Alors, il y a sans doute des gens qui détestent l’émission aussi pour ça, mais je suis content d’avoir réussi à faire quelque chose sur le long terme sur ce mode-là. Après, ce sont des blagues qu’on peut se permettre parce qu’on est sur cette radio. On fait de l’auto-dérision sur Canut, sur le mouvement militant et sur nous-mêmes, mais ça n’aurait pas tellement de sens ailleurs. Du coup je pense que c’est aussi pertinent d’avoir une discours propagandiste : il y a des émissions qui pour moi restent utiles, même si c’est de la lecture de tracts ou du slogan. Et moi-même je termine parfois des éditos par un slogan très premier degré, du style « Fermons toutes les prisons ! »

voicimcMyriam : Pour moi c’est vraiment important, de mettre de la forme sur du fond militant, parce que si on veut vraiment passer un message, il faut travailler la forme. Il y a une dimension de séduction par le son, il ne faut pas s’en cacher. Mais, par exemple, le jour où Jean-Gab [Jean-Gabriel Delpuech, alias noise hunter] et Oliv ont fait un reportage sur des cathos qui diffusaient des tracts dans la rue contre le mariage pour tous, et qu’ils ont monté ça avec la chanson du « balai dans le cul », je n’avais pas trop aimé. Ça m’a poussé à trouver des cathos qui étaient pour le mariage gay, parce qu’il y avait des homos dans leur famille. On a eu cette liberté de pouvoir s’entre-répondre.

Olivier : Autre exemple, un matin, on arrive à la radio, il y a un mec qui commence à nous parler de Noam Chomsky, quelqu’un de très érudit mais il était un peu fou, et à un moment il sort un gros truc salace sur les nanas. Quand on a monté cette pastille, on s’est demandés si on gardait ce moment ou pas. Il y a eu un débat entre une personne de l’équipe et une personne de Lilith, Martine et les autres [émission féministe de Radio Canut], qui disait « Vous ne pouvez pas diffuser ça. » Je pense qu’un des gros problèmes de la radio aujourd’hui c’est de prendre les auditeurs pour des cons, alors que l’auditeur est très capable de déceler un second degré, une moquerie, de faire la part des choses et ne pas gober tout ce qu’on lui balance.

Myriam : C’est un vrai débat. Je peux rigoler de beaucoup de choses avec des gens avec qui je sais qu’on se comprend, mais il faut qu’on reste dans l’idée que n’importe qui peut tomber sur MégaCombi en tournant le bouton, que ça reste écoutable par tout le monde. Du coup il faut faire attention aussi à la private joke.

Olivier : Même si je pense qu’il y a une sorte de communauté qui se crée avec les auditeurs, un état d’esprit qui ressort de l’émission, on n’a pas passé cette phrase sexiste, on a gardé un gentil personnage qui est un peu perché mais qui a des gentilles références. Après ce sont des problèmes qu’on a tous quand on fait du montage. C’est très bien dit dans La Sagesse d’une femme de radio, un livre de Kriss, un des personnages emblématiques de France Inter : qu’est-ce qu’on fait au montage ? Est-ce qu’on embellit ce personnage ? Est-ce qu’on le descend ? Ce sont des questions qui sont super intéressantes et qui sont en débat quand on a le temps, quand on n’est pas pressés par la deadline du direct.

La saison 6 de MégaCombi a repris en septembre 2013, et c’est donc chaque mercredi à 18h sur le 102.2 MHz à Lyon, en streaming ou sur l’audioblog pour les archives. Poursuivez avec la (ré)écoute de leur rencontre chez Addor en juin dernier autour de Radio Canut, où Frib, Gribsih et Combi avaient présenté un best-of de MégaCombi intitulé Merde, glande et éléphants, tout un programme.

5 Réactions

  • jacques dit :

    Bonjour,

    Merci pour cet entetien fort intéressant.

    Cela-étant, a-t-on une idée de la surface d’auditeurs moyenne pour cette émission ?

    Je dis cela, parce qu’il me semble qu’il est difficile de comparer ce qui n’est pas comparable (la position de Canut et celle de Radio France dans l’espace des radios).
    Non pas que les émission d’Inter m’attirent (elles ont plutôt tendance à m’irriter de plus en plus par leur ton bisounours et mou du genou, quelque chose de « socialiste » quoi !), mais elle sont écoutées.
    Non pas non plus que je conteste la qualité de « Megacombi » et que je raisonne en terme de logique d’audimat, mais il me semble qu’il est difficile d’échapper à la question de son audibilité (comme on parle de visibilité) et donc par le peu d’effet qu’elle produit.

    J’espère ne pas passer pour un rabat joie mais seulement et modestement pour quelqu’un qui tord un peu le bâton dans l’autre sens !

    Bon vent !

    Jacques

    • J’ignore l’audience de l’émission, et à vrai dire ne me suis même pas posé la question.
      Le web permet aux productions de radios associatives de devenir, précisément, plus audibles : la présence n’y est plus exclusivement verticale, mais davantage horizontale. Et des outils comme Syntone permettent de renforcer cette horizontalité. De se mettre dans les oreilles ce qui mérite de l’être et non simplement ce qui y tombe par défaut, grosses productions, pub ou muzak. De dénicher ce qui résiste aux grosses machines. D’entendre tout à coup ce qui chuchote dans un coin et qu’on n’a jamais entendu. De prêter attention à ce qui invente, plutôt qu’à ce qui reproduit.
      Disons que maintenant vous pouvez décider de devenir ou non un auditeur de Megacombi, et que c’est là l’important.

  • jacques dit :

    Merci, c’est déjà fait !

    Il me semble toutefois que l ‘exigence de création formelle et de militantisme socio-culturel est nécessaire à travers la constitution de niches comme les votres mais qu’elle ne doit pas faire l’économie de la questions des conditions de la transmission de ces exigences au plus grand nombre.

    Il me semble de ce point de vue que vous surestimez le gain d’audibilité du passage au numérique des radios associatives. Internet reproduit grosso modo la hiérarchie des médias traditionnels, autrement-dit, à médias dominants traditionnels, médias internet dominants (les sites les plus consultés sont ceux de la presse et des radios commerciales).

    Merci en tout cas pour votre site et bonne route !

    Jacques

    • D’accord avec vous que le web reproduit en partie les hiérarchies existantes au dehors, c’est pourquoi je tempérais : « davantage » horizontal, pas strictement horizontal. Mais surestimer son apport pour les médias minoritaires, je ne crois pas : il y a des émissions de radios associatives qui sont devenues dans leur domaine aussi connues que des médias traditionnels. Je pense par exemple pour le field recording à l’émission Framework, qui émet sur Resonance FM en Grande-Bretagne.

      Et surtout, l’activisme consiste non seulement à faire de la radio autrement, mais à faire connaître ces autres formes de radio. Poser d’abord les conditions de diffusion, c’est prendre les choses dans le mauvais sens à mes yeux oreilles : en premier lieu, il s’agit de penser ce qu’on veut faire entendre, ce qu’on veut inventer, et se donner les moyens de le faire. Sinon, on ne risque pas de changer grand chose au schmilblick…

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