“Maudit permis” ~ réponse de Christophe Deleu

Suite à notre chronique de Maudit Permis, son dernier documentaire diffusé le 29 octobre, le producteur Christophe Deleu a souhaité y répondre et nous autorise à publier sa réponse :

Cette émission, comme d’autres, est une tentative pour s’interroger sur les dispositifs radiophoniques.

Je reprends la question posée à la fin de la chronique : “Et l’on se demande si le style-Deleu, qui consiste à fabriquer la réalité qu’il n’a pas pu ou pas voulu chercher auprès de “vrais témoins”, ne tourne pas à un maniérisme qui risque de desservir la part documentaire”. Il me semble qu’associer trop rapidement les deux formules “pas pu” et “pas voulu” conduit à mal poser le débat. “Ne pas pouvoir” renvoie à une impuissance, “ne pas vouloir” à un choix. En l’occurrence, le dispositif proposé ici à l’auditeur relève d’un choix, présent dès la conception du projet : attribuer à l’émission un caractère autobiographique. Comme l’a très bien écrit Julie Roué1, il y a plusieurs manières pour un auteur d’intégrer sa propre expérience à un récit documentaire : cette expérience peut nourrir le questionnement, sans que l’auteur révèle à l’auditeur le lien étroit qu’il partage avec son sujet, ou, au contraire, être dévoilée à travers de multiples formes qui ont recours au “je”.

Maudit permis affirme son caractère autobiographique, mais selon des règles bien précises, énoncées dans un “micro” de présentation, sorte de générique, qui doit beaucoup à Sacha Guitry.

Mais, dans le reste du documentaire, ce sont effectivement des comédiens qui prennent en charge cette dimension autobiographique. D’une manière ironique, cela peut laisser supposer que l’auteur n’est (toujours) pas capable de prendre lui-même en charge cette narration (peut-être en raison du “caractère douloureux” de l’expérience évoqué dans l’émission). En même temps, à l’arrière plan, dans des séquences volontairement moins explicites, l’auteur a recours au “je“ quand il interviewe le moniteur d’auto-école.

Il ne s’agit donc pas à mon sens de “maniérisme“, mais d’une tentative pour associer les codes du documentaire autobiographique et ceux du documentaire fiction, dans une émission que j’ai conçue comme une “comédie radiophonique“ (dimension à laquelle a été sensible la chronique de Syntone, cela me touche). Je ne vois pas en quoi cette intention pourrait desservir la part documentaire. Ça serait accorder peu de crédit à la fiction que de l’accuser de nuire ainsi au documentaire.

Le maniérisme, à mon sens, c’est se répéter, utiliser les mêmes formes d’un programme à un autre, qui se transforment en “ficelles“. Maudit permis fait intervenir des comédiens, comme dans d’autres documentaires que j’ai réalisés avec François Teste. Mais d’une manière inédite pour moi, à travers ce “lien révélé” avec l’autobiographie.

Au début de son histoire, le documentaire-fiction prenait la forme d’un canular, tradition dans laquelle s’inscrit par exemple Bye Bye Belgium2 à la télévision en y ajoutant une dimension plus politique. Il est ensuite apparu comme une solution à l’absence de sons et d’images (le documentaire historique par exemple). Mais ses finalités dépassent aujourd’hui ces visées initiales, pour tisser des liens entre l’imaginaire et ce qu’on nomme schématiquement “le réel”.

À l’auditeur de juger si Maudit permis, selon les termes de la chronique, n’est pas l’œuvre la plus “aboutie de son auteur” ou ne ressemble pas au “Sur les docks de l’année”. Peu importe à vrai dire. On ne conçoit pas une émission avec de telles intentions, sinon on serait souvent déçu ! Pour moi, il s’agit toujours de faire se télescoper les formes et d’inviter l’auditeur à être surpris, à réfléchir sur la notion “d’artifice”, quitte à privilégier le flou au détriment d’une visée plus explicative. En cela, Maudit permis ressemble à Vers le Nord3, dont Syntone s’est largement fait l’écho, même si le mélange des genres est d’une nature différente.

J’espère en tout cas que Maudit permis ouvre davantage de pistes de recherches sur le documentaire qu’elle n’en ferme.

1 Julie Roué, La question du ”je” – Traiter de l’intime dans le documentaire radiophonique, École Louis Lumière, 2008.

2 Bye Bye Belgium (2006) : “faux” documentaire de la RTBF qui annonça sur un ton sérieux l’indépendance de la Flandre et, de fait, la disparition de la Belgique.

3 [NDLR] Avec François Teste comme réalisateur, Christophe Deleu a récemment produit Vers le Nord, à propos duquel nous nous étions entretenu en amont et en aval de la production. Depuis, Vers le Nord a reçu le Prix de la Réalisation et le Prix du meilleur Interprète masculin au festival des Radiophonies au mois de septembre. Il sera rediffusé par France Culture aujourd’hui même, le 8 novembre à 17h.

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