Martin Howse : une écologie des signaux

À la croisée de l’informatique, de l’art médiatique et du land art, le britannique Martin Howse interroge d’un même mouvement notre rapport à la technologie, à la communication et à l’environnement. Loin d’une vison binaire qui maintiendrait une cloison étanche entre nature et technique, les notions de transmission ou d’information y sont explorées en tant que réalités matérielles, dont il s’agit de mettre en évidence les variations et la plasticité. Dans notre environnement, dans l’atmosphère qui nous entoure ou même dans la terre sur laquelle nous nous tenons, apparaît un véritable écosystème composé de flux électromagnétiques, d’impulsions électriques ou d’artefacts informatiques.

martin howse glove

photographies : Martin Howse

Une bonne part du travail de Martin Howse consiste à fabriquer les outils et à transmettre le savoir et la sensibilité qui permettent de rendre perceptible cette écologie des signaux, mais pas seulement : avec humour et esprit critique, il nous montre aussi que même l’humus est imprégné de nos paradigmes technologiques, de nos idéologies post-modernes et notre vanité globale d’humains du XXIe siècle.

Martin était présent à Paris à la fin du mois de juillet dernier pour organiser un workshop « Earth coding » à La Gaîté Lyrique. L’entretien qui suit a été réalisé quelques jours plus tard, dans les parages du projet du collectif ∏-Node à Pantin.1 Belle occasion d’en savoir un peu plus sur une recherche qui, loin d’être sans parenté avec les problématiques radiophoniques, dissèque nos relations à la transmission, à la communication et à l’information.

D’où viens-tu ? Quel parcours mène à une recherche comme la tienne ?

Je crois que c’est quelque chose que je partage avec beaucoup d’artistes qui travaillent avec la technologie. Très tôt, j’ai été confronté à l’informatique et à l’électronique. Je faisais partie de la première vague… – enfin, non, je ne suis pas si vieux – plutôt de la deuxième vague de l’informatique « Do-It-Yourself ». Très jeune, je codais des jeux informatiques dans différents langages, mais c’est quelque chose que j’ai plus ou moins abandonné depuis déjà longtemps. En école d’art, mon travail s’est tourné vers le film, la vidéo et la photographie, il est devenu très conceptuel. Et puis avec le temps je suis revenu vers la technologie, en partie parce que c’était le moment où la culture du DIY et du logiciel libre sortait de l’ombre. C’était une chose à laquelle mon adolescence m’avait rendu familier. D’une certaine manière, je n’ai fait que revenir aux sources. Le fonctionnement autour du logiciel libre semblait se construire avec une attitude et une ouverture d’esprit qui m’était familière : ne jamais se laisser contraindre par l’interface ou le système d’exploitation, s’autoriser à démonter complètement l’ordinateur – ce genre de choses. C’était naturel, pour moi, de revenir dans ces parages.

Depuis cela, comment en es-tu arrivé à te préoccuper des ondes électromagnétiques ?

Au départ, c’est lorsque j’ai été invité à participer au workshop d’un ami, Erich Berger,2 qui a clairement planté les fondations de mon intérêt pour la transmission électromagnétique. L’atelier s’appelait « Maxwell cities », en référence au scientifique qui a formulé les équations clés qui ont par la suite permis à d’autres de transmettre par ondes radios… L’idée était donc que la ville contemporaine était un héritage de Maxwell, et pour moi ça a été l’occasion de me demander comment construire un outil simple pour étudier les phénomènes électromagnétiques, ce qui a conduit à mon projet « Detektors ».3 En fait, c’est quelque chose qui avait toujours été en arrière-plan de mon travail, parce que quand on travaille avec des ordinateurs, la question de la transmission est inévitable. Lorsque votre poste de radio est posé juste à côté d’un circuit électronique ou d’un élément d’informatique, vous ne pouvez pas manquer de recevoir un signal, des transmissions accidentelles qui sont des fuites d’informations.

Comme ma manière de travailler consiste à croiser toute sorte de médias, il ne me semblait pas juste de faire abstraction des ondes électromagnétiques. Pour moi, la transmission fait partie du monde matériel.

martin howse ground

Tu qualifies ta recherche sur les ondes radio et les phénomènes électromagnétiques d’ « écologie des signaux ». De quoi notre environnement électromagnétique est-il constitué ?

Au départ, il y a cette idée de « transmission accidentelle ». Chaque machine, chaque objet, chaque élément qui compose l’infrastructure urbaine laisse fuir de l’information, sous la forme de signaux électromagnétiques fluctuants. J’ai donc entrepris d’explorer ces signaux, à travers une série de workshops, et notamment avec Shintaro Miyazaki4 dans le cadre du projet « Detektors » : il s’agissait d’essayer d’enregistrer et de cartographier cette écologie de signaux. Ce qui est ressorti de cette étude est qu’il existe une certaine culture dominante des signaux à l’intérieur du territoire urbain, et que celle-ci varie avec le temps.

Est-ce qu’elle a tendance à s’uniformiser ?

Au tout début du projet « Detektors », je travaillais à Oslo, Berlin et Londres, il m’a donc été possible de comparer le paysage électroacoustique urbain d’il y a cinq ans avec les résultats d’aujourd’hui. Ce qui est clair, c’est qu’il y avait une beaucoup plus grande diversité de signaux à ce moment-là. En fait, lorsque je propose un atelier « Detektors » aujourd’hui, il n’est pas rare que les participants commencent à s’ennuyer après une demie-heure des mêmes stridences monocordes, typiques des hautes fréquences un peu fluctuantes, un peu dansantes, qui sont produites par les stations-relais des téléphones mobiles. On connaît bien le « tac-tac-tac » que produit un haut-parleur quand on approche un téléphone portable : ce qui se passe, c’est que les signaux se couplent, la bobine du haut-parleur produit ce son lorsque le téléphone essaye de contacter la station et que celle-ci est en saturation. En quelque sorte, c’est une sorte de balise, et la station en est une, qui permet aux téléphones de la contacter en disant « je suis là, je suis là »… En termes de paysage électroacoustique, cela devient un peu comme un manteau sur la ville, un signal permanent, qui s’infiltre pratiquement partout, parce que c’est dans la nature de ce type de signaux.

Il est important de préciser qu’avec les détecteurs, l’appareil abaisse ces très hautes fréquences pour les ramener à l’intérieur du spectre audible. Cela ne se passe pas sans perte d’une partie des composantes du signal, donc ce à quoi on a accès est en quelque sorte l’enveloppe du signal et le rythme de la transmission, plutôt que son contenu codé.

Comment le projet « Detektors » trouve-t-il son public ?

L’idée était que des gens utilisent ces appareils eux-mêmes et produisent des enregistrements accompagnés de coordonnées GPS, puis les mettent en ligne sur un site dédié. Pour encourager des gens dans ce sens, on a organisé une série d’ateliers, donc avec une dimension collective forte, qui était très appréciable, mais c’était aussi important parce que les détecteurs ne sont pas super faciles à fabriquer, et que l’idée était que chaque appareil ait une qualité de détection électromagnétique similaire, pour qu’il soit possible de partager et de comparer les enregistrements. Cette possibilité de comparer favorise la compréhension matérielle du fonctionnement des signaux, de leur comportement en fonction de l’architecture, mais aussi de la proximité de la main… Ce ne sont pas exactement des senseurs, mais comme toute électronique qui a une affinité avec la transmission, le corps, le sol, la relation à la terre, tout ça affecte aussi la réception.

D’ailleurs, ton travail ne consiste pas uniquement à analyser ces phénomènes, mais aussi à interagir avec eux, et les machines que tu construis sont aussi des instruments…

Oui, pour moi le fait d’interagir est un moyen de développer une compréhension intuitive et physique de ces phénomènes. Ça n’est pas une compréhension scientifique, mais une compréhension matérielle, qui invite à une forme d’appréciation comme avec n’importe quelle matière et n’importe quelle activité de perception, c’est comme écouter de la musique, ou manger…

Sur le site internet dédié à tes projets, on peut aussi acheter certaines de ces machines. Est-ce pour toi une manière de démocratiser l’écoute des phénomènes électromagnétiques, de faire émerger la conscience de cette écologie des signaux ?

Oui, pour le projet « Detektors », l’idée est vraiment d’avoir de plus en plus de gens qui travaillent dans cette direction, de générer une dissémination de savoir. Pas vraiment un collectif, mais une petite population de gens différents, qui partage les résultats et permette de projeter une dimension écologique sur une plus grande échelle. Encore une fois, l’approche n’est pas scientifique, mais c’est véritablement une forme de recherche, ça ne peut pas être global mais c’est plus qu’individuel. C’est un peu comme semer des graines, transmettre le virus de cette approche du son et de l’électronique.

martin howse ground 2

Tu étais à Paris en juillet pour conduire un atelier avec La Gaité Lyrique.5 Cette fois il s’agissait d’étudier d’autres formes de transmissions, que s’est-il passé durant ces deux jours ?

L’idée principale était le « Earth coding », le codage de la Terre. C’était la première fois que je dirigeais un workshop sur ce sujet, mais cette notion de « Earth coding » est une partie importante de l’ensemble de mon travail, et j’ai voulu puiser dans cet arrière-plan pour en tirer une forme collective. C’était donc l’occasion de rendre plus explicite cette chose fondamentale dans ma recherche, c’est-à-dire, exactement : la relation entre la technologie et la Terre.

Le premier jour a été consacré à une exploration en forêt en dehors de Paris. Il s’agissait d’explorer la propagation de signaux électromagnétiques dans la terre. Ceux-ci sont produits par la Terre elle-même et s’expriment par des variations d’impulsions électriques, qui peuvent être causées par les mouvements du noyau terrestre, les tempêtes solaires, les bactéries, le mycélium6… La Terre est très active et il est impossible de séparer ces différents éléments qui composent son activité électrique. L’idée du workshop était donc d’écouter les transmissions produites par la Terre à l’aide d’un équipement simple. En plus de son activité électrique propre, il y a aussi la manière dont elle se comporte comme une antenne radio, qui reçoit des signaux, et même des programmes radio.

Nous avons donc pu écouter des émissions de la radio française sur des hauts-parleurs directement branchés dans le sol.

Nous avons écouté, mais aussi fait des mesures de cette activité électrique, afin de percevoir les phénomènes basses fréquences, c’est-à-dire les impulsions les plus lentes qui parcourent la Terre. Nous avons utilisé un simple miroir galvanomètre : une sorte de senseur électrique, qui récupère le signal électrique terrestre à l’aide d’une bobine et le transforme en champ électromagnétique, dans cette bobine il y a deux miroirs sur des aimants, qui se déplacent en fonction du champ électromagnétique. À l’aide d’un petit laser portable, pointé sur le miroir, il était donc possible d’amplifier ces variations dans l’espace. Le laser se reflétait cinq mètres plus loin sur une veste que nous avions disposée en guise d’écran, et l’on pouvait voir les variations du signal traduites dans les lents mouvements du laser. Une expérience très méditative ! Il aurait été possible, en faisant des marques régulièrement, de dessiner les variations.

Ce type d’expérience est inspirée des technologies de mesures du XIXe siècle, qui sont très faciles à reproduire avec peu d’outils. L’intérêt pour le spectre électromagnétique date du début de la transmission télégraphique et radio, parce que c’était la première fois que de tels phénomènes devenaient audibles.

Avec le télégraphe, on a littéralement créé un énorme bobinage autour de la Terre, sur lequel elle a commencé à moduler des signaux. Cette histoire de la transmission a un peu été la toile de fond de ce premier jour.

martin howse worm

Le projet « Earth coding » a aussi une dimension plus directement en relation à l’informatique,7 comment avez-vous approché cette idée d’un « Earth computer » au cours de l’atelier ?

En fin de journée nous avons essayé de créer du silicone à partir de la Terre, en utilisant du sable, de la terre, du soufre et de la poudre d’aluminium. La tentative consistait à favoriser une réaction à l’intérieur de la terre afin de produire une puce de silicone primitive, qui pourrait devenir un élément informatique terrestre. C’est une autre direction de mon travail : comment encourager la Terre à devenir un calculateur ? De quelles manières est-il possible de la contraindre à l’intérieur d’une structuration logique ? Le but est de mettre en évidence la manière dont nous imposons déjà nos structures logiques à la Terre, et de reconsidérer nos paradigmes sur l’écologie et sur l’activité humaine.

Nous avons consacré la deuxième journée à des constructions, des expérimentations et des discussions prospectives autour de l’Earth computing (informatique terrestre). J’ai commencé par introduire l’idée de logique des fluides et de « landscape computing » (informatique paysagère), qui peut se comprendre simplement si l’on remplace le modèle informatique dont la logique est basée sur l’électricité par un modèle basé sur l’eau. Il s’agit donc bien de faire des opérations et des manipulations spécifiques avec des zéros et des uns, mais, au lieu d’impulsions électriques, il y a présence ou absence d’eau. Les participants ont assez naturellement formé des groupes pour explorer leur propre interprétation de ce que ça pourrait donner en utilisant le matériel à disposition : récipients, pailles, eau, câbles, colle, élastiques… Au bout de trois heures, les résultats étaient plutôt intéressant et se sont traduits par des interventions dans le paysage.

Nous avons ensuite travaillé à la construction de gants électroniques, des « earth gloves » permettant d’intervenir sur la propagation des signaux dans la terre. Ce sont des gants de cuisine en caoutchouc, équipé d’un circuit électronique très simple et robuste : un oscillateur dépendant des changements de résistance de la terre, produisant une fréquence variable en fonction des conditions du sol.

Nous étions dix, dans le square en face de la Gaité Lyrique, à plonger les mains dans la terre des ornements potagers autour des monuments, et nous récupérions le signal audio en connectant directement deux pièces de métal, dans la terre, à un ampli portable. Le sol devenait en quelque sorte la table de mixage de tous ces signaux, modulés selon le mouvement des doigts, l’humidité… À un moment nous avons même introduit des vers de terre.

En plus de cet intérêt pour la transmission par la terre, tu as également développé un projet lié aux champignons, aux plantes, « Radio Mycelium ».8

Ça n’est pas vraiment séparé du projet « Earth coding », les deux se superposent. L’un des éléments clé de « Radio Mycélium » qui reste prépondérant dans le cadre de « Earth coding » est qu’il existe un réseau mycélaire souterrain qui permet la communication entre les organismes du mycélium, avec les plantes, avec les arbres. L’information voyage au sein de ce vaste réseau sous la forme d’impulsions électriques générées par des stimuli chimiques. C’est devenu un aspect important du projet « Earth coding » parce que le réseau du mycélium peut être « influencé » pour canaliser des signaux. Par exemple il est possible de lui faire absorber certains métaux conducteurs comme l’argent, et d’ainsi former un circuit qui puisse conduire des transmissions électromagnétiques ou devenir des outils informatiques.

Ceci étant dit, le projet d’origine de « Radio Mycelium » était de chercher des moyens de communiquer avec les champignons. Par exemple de voir comment le mycélium pouvait être influencé par des ondes électromagnétiques et se comporter comme une sorte d’antenne. Le but était de créer un outil de communication inter-espèces !

À contre-courant de beaucoup de développements technologiques contemporains, ton approche est très critique de la généralisation d’un point de vue anthropocentrique.

Il y a cette manière très conventionnelle d’ « orienter » les phénomènes biologiques de telle sorte qu’ils puissent devenir partie intégrante de ce modèle anthropocentré. Ce que je fais, c’est à la fois produire un décalage par rapport à ce point de vue, mais aussi en produire la parodie. Pour moi c’est une recherche très directe sur la manière dont le langage, dont nos structurations logiques, interfèrent ou interagissent avec la Terre et avec les phénomènes naturels.

Notes :

1 Lire sur Syntone Les rendez-vous de ∏-Node à Bande originale, juillet 2014.
2 Voir le site personnel d’Erich Berger
3 Voir le site consacré au projet Detektors.
4 Voir le site de Shintaro Myazaki.
5 À propos de l’atelier, voir sur le site de la Gaîté Lyrique.
6 Le Mycélium est la partie « végétative » des champignons et de certaines bactéries, qui s’étend en filaments et ramifications sous la terre. Largement présent dans le substrat, il joue un rôle fondamental dans la circulation de l’eau, la transformation du carbone et la production d’azote. 
7 Voir sur le site de Martin Howse : « earthcodes », « earthboot », « earth OS ».
8 Voir notamment, workshop « Radio Mycelium » à FoAM, Bruxelles, en 2011.

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