Les douze coups du Stromboli

1) Si Irvic D’Olivier avait par hasard choisi de réaliser un documentaire sur l’Eyjafjöll et non sur le Stomboli, son travail serait aujourd’hui l’un des plus écoutés de l’histoire de la création radio googleisée. Mais c’est le volcan islandais qui s’est mis en activité bien après le montage final, pas le cratère sicilien.

En ligne sur Silence Radio depuis quelques semaines, Stromboli, un volcan sur la mer connaît donc un autre destin : celui d’un contre-point ironique d’une actualité hystérisée par l’éruption de l’Eyjafjöll. En stoppant le trafic aérien et donc la libre circulation des hommes et des marchandises, le colosse de fumée a créé le scandale : il s’est dressé comme un épouvantail mirifique face aux forces du néo-libéralisme. Un cauchemar persistant, l’extension d’une zone noire et déconnectée où le commerce ne fonctionnait plus. Angoisse hypermoderne de l’improductif et parfum cendré de fin de monde.

C’est au contraire le calme et la modestie des habitants insulaires du Stromboli qu’Irvic D’Olivier donne à entendre. Eux ont un vécu, une expérience et se savent protégés. Ils ont intégré les caprices du volcan dans une certaine philosophie de la vie. Essai sur la peur domestiquée, Stromboli… peut alors s’écouter comme un contretemps, un paradoxe sonore. Lui-même un dérèglement, dans le dysfonctionnement d’une époque qui tremble.

2) À la fois enquête et biographie alternative d’un lieu célèbre, Un volcan sur la mer est avant tout une collection de témoignages : le Stromboli existe d’abord dans le regard des autres. Mais ces voix ne sont pas nues, l’auteur les drape d’une assez subtile trame sonore : captations environnementales, scènes naturalistes, notes synthétiques, etc.

Peinture pointilliste aux effets de réel, elle tire le documentaire vers le film d’atmosphère. Le mélange des deux genres (entretiens, composition sonore) lui donne son équilibre, et un rythme binaire jamais pesant.

3) Sans image pour imposer ses formes à l’auditeur, sans tentative de description, le Stromboli d’Irvic D’Olivier est une entité aux contours flous. On sait d’elle qu’elle vibre, et envoie des ondes. De cette radio format XXL, le documentaire s’évertue à en mesurer l’impact. Sur les autochtones et les internautes.

4) Cette faible contextualisation aurait pu devenir une des limites du documentaire. Elle est pourtant ce qui permet à l’imaginaire de s’ébranler : à l’auditeur de tourner autour du pôle d’attraction sicilien – le monolithe de 2001, l’Odyssée de l’espace ? et de lui donner la réalité qu’il souhaite.

5) Le cratère : un creuset où se moulent les croyances ancestrales. Mais de quoi parle-t-on ? Bête sauvage, monstre mythologique, divinité païenne ? Contée, commentée, mais longtemps inaudible, on sent la présence du Stromboli sans vraiment se confronter à elle. On le perçoit pourtant au fil des entretiens : plus que la crainte, elle inspire le respect.

(cc) My Past - flickr

(cc) My Past – flickr

6) Contrairement à la radio où il est pris dans le goulet des tranches horaires, le temps peut donner, sur internet, sa pleine mesure. Pas de format prédéfini sur Silence Radio, où la parole occupe l’espace dont elle a besoin. Dans Stromboli…, les témoignages se déploient avec une sérénité certaine qui contraste avec la fébrilité attendue de la proximité avec un volcan actif. Ici, il y a des blancs entre les mots. Les gens semblent réfléchir, on les entend respirer. La langue italienne fait la belle et contorsionne ses voyelles. Et on s’attache à l’interprète, à qui on ne tient pas rigueur de doubler le temps de parole ~ ses traductions n’interviennent qu’après les propos originaux, non en surimpression. On l’entend parfois hésiter, se donner du mal pour trouver le mot juste. Elle est un personnage actif, pourvu d’une humanité, et non un objet sonore transitionnel, tout juste porteur d’une fonction.

7) Petit à petit, une image prend du relief : l’horizontalité quiète des paroles barrée par la verticalité fantasmée du volcan.  

8) Stromboli, un volcan sur la mer utilise un procédé narratif peu fréquent en création sonore : le suspense. Pour créer les conditions de son accroissement, l’architecture du documentaire se veut bipolaire : exposition grâce aux interviews de la (relative) sérénité locale face au danger latent / déconstruction de ce calme par une mise en tension diffuse suggérant une explosion à venir. Dès la première minute (la montée progressive d’un bourdonnement menaçant et peu identifiable), le champ sonore est parsemé de ponctuations discrètes, notes sourdes ou sons abstraits tenant plus du commentaire, ou, plus exactement, de l’avertissement. Désormais aux aguets, on ne manque pas de remarquer les interventions d’une voix-off qui égrène les étapes d’une ascension (“altitude 100 mètres”, “altitude 200 m”, etc…). Un vrai compte-à-rebours, qui guide (et inquiète) l’auditeur-randonneur jusqu’à la déflagration finale : le silence.

9) Les habitants de l’île ont quatre minutes pour se mettre à l’abri en cas d’éruption soudaine. Il en fallait bien quarante pour mettre le volcan à découvert.

10) Une séquence étrange, d’une nature indécise. Un membre de la protection civile raconte (27’50) qu’il survolait le volcan en hélicoptère lors de son explosion de 2003. En insert, une autre voix masculine, très nerveuse, des sons de radio, des bips de cibi, des fréquences qui se brouillent. La qualité sonore est moindre, la scène parait réelle, prise sur le vif. L’homme continue à paniquer jusqu’à crier (28’34). Montage et réalisation ambigus : où est-on exactement ici ? Dans l’hélicoptère en 2003 ? Dans une reconstitution avec des acteurs ? Dans une courte parenthèse de docu-fiction, de radio-réalité ? Les exclamations du personnage n’étant pas traduites, le mystère demeure. Mais le surgissement de cette dimension fictionnelle dérange, et pose question sur les intentions de l’auteur.

11) Une première écoute nous avait donné l’impression qu’il manquait à ce beau travail une épaisseur littéraire : la parole d’un artiste, d’un écrivain pour donner au volcan une dimension symbolique et sublimer sa présence superlative. Manière, aussi, d’offrir une perspective différente aux propos tenus par les autorités (guides, protection civile, etc) Une seconde écoute a quelque peu étanché notre soif. Stromboli, un volcan sur la mer donne des parts assez équitables à l’intime et à l’institutionnel. Et quelques belles réflexions se sont glissées ici et là, trouées poétiques dans l’ordonnancement des récits. “Quand le volcan commence à trembler, j’entends la porte qui grince à la maison. Ça veut dire que le temps est bon.” “C’est tout le gaz à l’intérieur du magma qui déclenche l’explosion, comme la petite explosion dans le champagne”, “[Lors d’une explosion] le temps change, tout devient plus proche parce que les gens voient. Le volcan est comme un architecte étrange” “Il redonne les dimensions à tout.” “Le Stromboli te montre d’où le doute surgit.”


12) La nouvelle version du site de Silence Radio crée le trouble. Les fameuses pastilles polychromes symbolisant chacune une des pièces sonores mises en ligne sont maintenant figées. Des amibes cryogénisés dans un silence de glace. Depuis la naissance du site belge en 2005, les bulles flottaient sur la page d’accueil dans des orbites libérés de toute logique, donnant l’image d’une vie autonome. Ces lévitations feutrées assimilaient l’écran à une sorte d’éther sonore et laissait filtrer une sensation de légèreté provocante. Jouant sur le suspense de la découverte, les bulles semblaient narguer les attentes des visiteurs. Leur mouvement était lent mais, paradoxalement, insufflait l’idée d’une vitalité créative stimulante. Une esthétique minimale en décalage avec la sophistication de certaines œuvres diffusées. Pour qui n’est pas informé de la refonte du site, l’immobilité des cercles donne à craindre sa mort clinique, ou son vieillissement prématuré. Simple choix technique de webmaster, assure-t-on pourtant à Silence Radio.

Il était temps de fixer les choses.

Si l’interface du site est désormais moins attractive, elle gagne en efficacité : plus commode à l’écoute, archives plus facilement disponibles, auteurs mieux répertoriés, possibilité d’intégrer les réseaux sociaux ou d’insérer une pastille sur son blog, etc. Silence Radio annonce une nouvelle cuvée sonore dans le courant de l’automne.

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